Le Sacré-Cœur (Parfois je crache par plaisir sur le portrait de ma mère), 1929

Encre de Chine sur toile en lin, collée sur carton, 68,3 x 51,1 cm.

Musée national d’art moderne, Centre Georges-Pompidou, Paris.

 

 

Ce dessin sur toile a été exposé sous le titre de Sacré-Cœur à la première exposition personnelle de Dalí qui s’est tenue à Paris en 1929 ; c’est bien plus tard que la légende écrite sur le dessin est devenue le nom de cette œuvre. Ici, Dalí a été influencé par l’artiste français Francis Picabia (1879-1953) qui avait attaqué la religion de la même manière, avec des dessins comportant des inscriptions.

Il est facile de percevoir les grandes lignes d’une représentation kitsch de Jésus de Nazareth, avec un Sacré-Cœur. Cependant, la main levée de Jésus est subtilement irréligieuse, car au lieu d’annoncer la Trinité au moyen d’un pouce et de deux autres doigts levés comme c’est la tradition, ses doigts sont croisés, comme s’il souhaitait « bonne chance ». Dalí expose ainsi son opinion selon laquelle nous pourrions aussi croiser nos doigts en guise de prière pour obtenir une intervention divine – que de balivernes superstitieuses.

Malheureusement cette toile s’est retournée contre Dalí en novembre 1929, lorsque son père la découvrit et interpréta la référence maternelle comme étant sa femme défunte et mère du peintre. En conséquence, il mit son « cochon de fils » à la porte de sa maison de Figueres (où le peintre restait avec Buñuel à ce moment-là) et l’a quasiment déshérité. Il eut fallu attendre cinq ans pour qu’ils reparlent mais leur rapports ne furent plus jamais les mêmes. Cependant, Dalí n’avait pas nécessairement voulu traiter avec mépris la mémoire de sa mère ; il a prétendu avoir eu un tout autre dessein en tête, comme il l’a expliqué lors d’une conférence qu’il a donnée à Barcelone en mars 1930 sur « La Position morale du Surréalisme » :

Récemment, j’ai inscrit sur un de mes tableaux « Le Sacré-Cœur » l’expression « Parfois je crache par plaisir sur le portrait de ma mère »... Le problème tourne autour... d’un conflit moral très semblable à celui que nous trouvons dans les rêves, quand nous assassinons une personne qui nous est chère ; et c’est un rêve très banal. Le fait que les pulsions subconscientes semblent souvent extrêmement cruelles envers notre conscience est une raison de plus pour les amateurs de vérité de ne pas les cacher.

En 1934, il est revenu sur ce sujet dans une interview qu’il a donnée à un éminent critique d’art de Barcelone. Après avoir demandé rhétoriquement comment quelqu’un pouvait croire que cette œuvre avait pour but d’être une insulte à sa mère décédée, Dalí déclarait ceci :

J’avais toujours éprouvé la plus grande estime à l’égard de ma mère et mon père. Dans ce cas précis, tout ce que j’ai voulu manifester, de la façon la plus dramatique possible, était la contradiction, la rupture traumatique existant entre le conscient et subconscient. Qu’une telle rupture existe par le rêve récurrent, rapporté maintes et maintes fois, dans lequel nous assassinons quelqu’un que nous aimons.