Le président Truman arriva à Berlin le même jour que moi. J’étais impatient de rencontrer ce haut personnage avec qui, en dépit de quelques différends, j’avais déjà noué de cordiales relations épistolaires. Lui rendant visite le lendemain matin, je fus frappé par sa gaieté, la précision de son esprit, sa vivacité et son aptitude manifeste à prendre des décisions.
Le 16 juillet, le président et moi fîmes séparément le tour de Berlin. La ville n’était qu’un amas de ruines. Bien entendu, notre visite n’avait pas été annoncée, et il n’y avait dans les rues que des passants ordinaires ; par contre, une foule considérable s’était rassemblée sur la place devant la Chancellerie. Lorsque je descendis de voiture et entrepris de la traverser, tous se mirent à m’acclamer, excepté un vieil homme qui hochait la tête d’un air désapprobateur. Ma haine était morte avec leur capitulation, et je fus profondément ému par leurs manifestations de sympathie, ainsi que par leurs visages émaciés et leurs vêtements élimés. Nous entrâmes ensuite dans la Chancellerie et parcourûmes assez longtemps ses galeries et ses salles dévastées. Nos guides russes nous conduisirent ensuite à l’abri antiaérien d’Hitler ; je descendis jusqu’au fond et vis la pièce où il s’était suicidé avec sa maîtresse. Lorsque nous remontâmes, on nous montra l’endroit où son corps avait été brûlé, et on nous donna les meilleurs renseignements disponibles à l’époque sur ce qui s’était passé lors de ces scènes finales.
La solution choisie par Hitler nous convenait bien mieux que celle que j’avais redoutée ; à n’importe quel moment durant les derniers mois de la guerre, il aurait pu gagner l’Angleterre en avion pour se rendre, en déclarant : « Faites de moi ce que vous voudrez, mais épargnez mon peuple égaré(1). » Je ne doute pas qu’il aurait partagé le sort des criminels de Nuremberg ; les principes moraux de la civilisation moderne semblent prescrire que les dirigeants d’une nation vaincue soient mis à mort par les vainqueurs. Voilà qui les incitera certainement à poursuivre la lutte jusqu’à la dernière extrémité dans un conflit futur, car cela ne leur coûtera pas plus cher, quel que soit par ailleurs l’excédent de vies humaines sacrifiées en pure perte ; ce sont les masses populaires, si peu consultées quand il s’agit de déclencher ou d’achever les guerres, qui en paieront les coûts supplémentaires. Les Romains, eux, partaient du principe inverse, et leurs conquêtes furent le fruit de leur clémence presque autant que de leurs prouesses martiales.
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Le 17 juillet nous parvinrent des nouvelles sensationnelles ; Stimson me rendit visite dans l’après-midi et déposa devant moi une feuille de papier portant ces mots : « Les bébés sont bien nés. » À le voir, je compris qu’il s’était produit quelque chose d’extraordinaire. « Cela signifie, me dit-il, que l’expérience dans le désert du Mexique a réussi ; la bombe atomique est devenue une réalité. » Bien que nous ayons suivi ces terribles recherches à l’aide de chaque bribe d’information que l’on nous communiquait, nous n’avions pas été prévenus de la date de l’essai décisif, ou du moins je n’en avais rien su. Aucun savant responsable ne se serait risqué à prédire ce qui se passerait lors du premier essai d’explosion atomique à grande échelle ; ces bombes étaient-elles inopérantes, ou bien dévastatrices ? Nous savions désormais : les « bébés » étaient « bien nés ». Personne ne pouvait encore estimer les conséquences militaires immédiates de cette découverte, et d’ailleurs, personne n’avait encore rien évalué d’autre à son sujet.
Le lendemain matin, un avion nous apporta tous les détails relatifs à cet événement gigantesque dans l’histoire de l’humanité. Stimson me communiqua le rapport, et j’en fais le récit de mémoire : la bombe, ou son équivalent, avait explosé au sommet d’un pylône haut de 30 mètres. Tout le monde avait été évacué à 16 kilomètres à la ronde, et les savants comme leurs assistants s’étaient abrités derrière des écrans et dans des abris en béton massifs à une distance comparable. L’effet de souffle avait été terrifiant ; une énorme colonne de flammes et de fumée s’était élevée jusqu’aux limites de l’atmosphère de notre pauvre Terre, et dans un rayon d’un kilomètre et demi, la dévastation avait été totale. Voilà donc que nous tenions le moyen de mettre fin rapidement à la Seconde Guerre mondiale, et peut-être à bien d’autres choses encore.
Le président m’invita à venir m’entretenir sans délai avec lui ; le général Marshall et l’amiral Leahy se trouvaient à ses côtés. Jusqu’alors, nous avions envisagé l’assaut de l’archipel nippon sous forme de bombardements aériens effroyables et de débarquements de très grandes armées(2). Nous nous attendions à ce que les Japonais résistent jusqu’à la mort dans la tradition des samouraïs, non seulement lors de batailles rangées, mais aussi dans chaque souterrain et chaque fossé. J’avais toujours présent à l’esprit le spectacle de l’île d’Okinawa, où des milliers de Japonais, refusant de se rendre, s’étaient alignés et suicidés avec des grenades après que leurs chefs eurent solennellement accompli les rites du kara-kiri. Réduire cette résistance homme par homme et conquérir le pays mètre par mètre pouvait coûter le sacrifice d’un million de soldats américains et d’un demi-million de Britanniques – voire davantage si nous pouvions les acheminer jusque-là, car nous étions résolus à partager l’épreuve. Or, voici que s’évanouissaient ces visions dantesques, remplacées par la perspective – apparemment séduisante et lumineuse – de mettre fin à la guerre en une ou deux violentes secousses. Je pensai immédiatement que le peuple japonais, dont j’avais toujours admiré le courage, pourrait trouver dans l’apparition de cette arme presque surnaturelle un prétexte pour sauver l’honneur et se libérer de l’obligation de se faire tuer jusqu’au dernier combattant.
De plus, nous n’aurions plus besoin des Russes ; la fin de la guerre contre le Japon ne dépendait plus du déferlement de leurs armées pour participer au massacre final et sans doute prolongé ; nous n’avions plus de faveurs à leur demander. L’ensemble des problèmes européens pouvait donc être traité indépendamment et conformément aux grands principes des Nations unies. Nous paraissions être soudainement entrés en possession d’un moyen d’abréger miséricordieusement le massacre en Orient et de voir s’ouvrir des perspectives bien plus souriantes en Europe. Je ne doutais pas que ces mêmes pensées habitaient l’esprit de nos amis américains. En tout cas, la question de savoir s’il fallait ou non utiliser la bombe atomique ne se posa pas un seul instant ; prévenir une immense et interminable boucherie, terminer la guerre, apporter la paix au monde, imposer des mains apaisantes sur les blessures de ses populations torturées grâce à la démonstration de puissance irrésistible de quelques explosions, voilà qui apparaissait comme un miracle de délivrance survenant après tous nos tourments et tous nos périls.
Les Britanniques avaient donné leur consentement de principe à l’emploi de l’arme dès le 4 juillet, avant que l’essai n’eût été effectué(3). Il appartenait désormais au président Truman, qui disposait de l’engin, de prendre la décision définitive ; mais je ne doutai pas un seul instant de ce qu’elle serait, pas plus que je n’ai douté depuis lors de sa justesse. Il demeure historiquement établi, et il faudra en juger avec le recul, que la question de l’utilisation de la bombe atomique pour contraindre le Japon à capituler ne s’est pas même posée. Autour de notre table, l’accord fut unanime, automatique et incontesté(4), et je n’ai jamais entendu personne laisser entendre le moins du monde que nous aurions dû agir autrement.
Une question plus délicate se posait : qu’allions-nous dire à Staline ? Le président et moi estimions que nous n’avions plus besoin de son aide pour vaincre le Japon. Il avait donné sa parole à Téhéran et à Yalta que la Russie soviétique attaquerait le Japon aussitôt après la défaite de l’armée allemande, et pour la tenir, il avait fait transporter par le Transsibérien un flot continu de troupes russes vers l’Extrême-Orient depuis le début de mai. À notre avis, elles seraient probablement inutiles, et Staline se trouvait donc privé de l’atout qu’il avait utilisé si efficacement face aux Américains à Yalta. Pourtant, il avait été un magnifique allié pendant la guerre contre Hitler, et nous jugions tous deux qu’il fallait l’informer du grand fait nouveau qui dominait désormais la situation, sans toutefois lui fournir des détails. Comment lui en faire part ? Verbalement ou par écrit ? Lors d’une réunion officielle et spéciale, au cours d’une de nos conférences quotidiennes, ou bien à l’issue de l’une d’elles ? Le président finit par conclure que le mieux était d’adopter la dernière de ces options. « Il me semble, déclara-t-il, qu’il est préférable de lui dire après une de nos séances que nous possédons une bombe d’un type entièrement nouveau, sortant tout à fait de l’ordinaire et qui, pensons-nous, aura des effets décisifs sur la volonté de résistance des Japonais. » J’approuvai cette procédure.
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Pendant ce temps, l’attaque dévastatrice contre le Japon se poursuivait par air et par mer ; la marine japonaise avait pratiquement cessé d’exister à la fin juillet ; le chaos régnait dans la métropole japonaise, qui se trouvait au bord de l’effondrement. Les diplomates de profession étaient convaincus que seule une capitulation immédiate, sous l’autorité de l’empereur, pouvait encore sauver le pays de la désintégration totale ; mais le pouvoir demeurait presque entièrement aux mains d’une clique militaire, résolue à condamner la nation à un suicide de masse plutôt que d’accepter la défaite. L’effarante destruction qui la menaçait ne produisait aucune impression sur cette hiérarchie fanatique ; elle prétendait encore croire à quelque miracle qui détournerait en sa faveur le cours du destin.
Lors de plusieurs entretiens prolongés, en tête à tête avec le président ou en présence de ses conseillers, je discutai de ce qu’il fallait faire. J’insistai sur l’énorme sacrifice en vies américaines et, dans une moindre mesure, britanniques, que réclamerait le maintien de l’exigence d’une « reddition sans condition » des Japonais. Il appartenait au président de voir si la chose ne pouvait être formulée autrement, afin que nous obtenions tous les éléments essentiels à la paix et à la sécurité futures, tout en laissant à nos adversaires quelque moyen de sauver leur honneur militaire et certaines assurances concernant leur existence nationale, une fois qu’ils auraient fourni toutes garanties requises par leurs vainqueurs. Le président me répondit carrément qu’il ne croyait plus à l’honneur militaire des Japonais depuis Pearl Harbor. Je me contentai de lui dire qu’en tout cas, il leur restait une cause pour laquelle ils étaient prêts à affronter en masse une mort certaine, et qui n’avait peut-être pas la même importance pour nous que pour eux. Il devint alors tout à fait compréhensif et parla, comme l’avait fait M. Stimson, des effroyables responsabilités qui pèseraient sur lui en cas d’effusion illimitée de sang américain.
En fin de compte, on décida d’envoyer un ultimatum réclamant la capitulation immédiate et sans condition de toutes les forces armées du Japon ; ce document fut publié le 26 juillet. Les dirigeants militaires du Japon en rejetèrent les termes, et l’aviation américaine prépara donc des plans pour larguer une bombe atomique sur Hiroshima et une seconde sur Nagasaki. Nous fûmes d’accord pour accorder aux habitants toutes les chances de salut possibles, et la manière de procéder fut fixée en détail. Afin de réduire les pertes en vies humaines, onze villes japonaises furent averties par des tracts le 27 juillet qu’elles seraient soumises à un bombardement aérien intensif ; six d’entre elles furent attaquées le lendemain. Douze autres furent également prévenues le 31 juillet, et quatre bombardées le 1er août. Un dernier avertissement fut donné le 5 août ; à cette date, les superforteresses avaient lancé quotidiennement un million et demi de tracts et trois millions d’exemplaires de l’ultimatum. La première bombe atomique ne fut lancée que le 6 août.
Le 9 août, la bombe d’Hiroshima fut suivie par une seconde, larguée cette fois au-dessus de Nagasaki. Le lendemain, en dépit d’un soulèvement mené par des militaires extrémistes, le gouvernement japonais se déclara prêt à accepter l’ultimatum, pourvu qu’aucune atteinte ne fût portée aux prérogatives de l’empereur en tant que souverain. Les flottes alliées entrèrent dans la baie de Tokyo, et au matin du 2 septembre, l’acte officiel de reddition fut signé à bord du cuirassé américain Missouri. La Russie avait déclaré la guerre le 8 août, une semaine seulement avant l’effondrement de l’ennemi ; elle n’en fit pas moins valoir tous ses droits en tant que belligérante.
Il serait faux de croire que le sort du Japon fut réglé par la bombe atomique. Sa défaite était certaine avant la chute de la première de ces bombes, en raison de la supériorité navale écrasante qui avait seule permis de s’emparer de bases océaniques d’où partirait l’ultime attaque destinée à contraindre l’armée métropolitaine à capituler sans coup férir. La marine marchande japonaise avait été détruite. Le Japon était entré en guerre avec plus de cinq millions et demi de tonnes, auxquelles s’était ensuite ajouté un immense tonnage en navires capturés et constructions neuves, mais son système de convois et d’escortes était inadapté et mal organisé ; plus de huit millions et demi de tonnes de navires marchands japonais furent coulées, dont cinq millions par les sous-marins. La Grande-Bretagne, puissance insulaire également tributaire de la mer, peut méditer cette leçon et comprendre ce qu’aurait été notre sort si nous n’avions pu juguler la menace sous-marine.
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Cette ultime conférence des « Trois » à Potsdam devait sonner le glas de nos espoirs. Je n’essaierai même pas d’évoquer toutes les questions qui furent soulevées, mais non réglées, au cours de nos diverses séances ; je me bornerai à poursuivre l’histoire de la bombe atomique, dans la mesure où j’en ai eu connaissance à l’époque, et à esquisser la terrible question de la frontière germano-polonaise. Ces problèmes pèsent encore sur nous aujourd’hui.
Nous avions accepté à Yalta de voir la Russie avancer sa frontière occidentale en Pologne jusqu’à la « ligne Curzon ». Nous avions toujours admis que la Pologne recevrait en échange de substantiels gains de territoire aux dépens de l’Allemagne ; mais toute la question était de savoir jusqu’où elle pourrait s’avancer en territoire allemand. Les divergences avaient été nombreuses. Staline voulait voir la frontière polonaise s’étendre jusqu’à l’Oder, en suivant son cours jusqu’à la Neisse occidentale ; Roosevelt, Eden et moi avions insisté pour qu’elle s’arrêtât à la Neisse orientale. À Yalta, les trois chefs de gouvernement s’étaient publiquement engagés à consulter le gouvernement polonais et à renvoyer le règlement définitif à la conférence de la paix. Nous n’avions pu faire davantage. Mais en juillet 1945, nous nous trouvions confrontés à une situation toute nouvelle : la Russie avait avancé sa frontière jusqu’à la ligne Curzon ; comme Roosevelt et moi l’avions bien compris, cela signifiait qu’il fallait transporter vers l’Ouest trois ou quatre millions de Polonais habitant du mauvais côté de la ligne. Mais nous nous trouvions désormais face à un problème bien plus grave : le gouvernement polonais sous domination soviétique avait lui aussi avancé sa frontière, non pas jusqu’à la Neisse orientale, mais jusqu’à la Neisse occidentale ; une bonne partie de ce territoire était habitée par des Allemands et, bien que plusieurs millions d’entre eux eussent fui, il en restait encore beaucoup. Que fallait-il faire ? Déplacer trois ou quatre millions de Polonais était déjà fort problématique ; fallait-il aussi déplacer plus de huit millions d’Allemands ? Et même si l’on pouvait envisager ce transfert, ce qui restait de l’Allemagne n’avait pas les moyens de les nourrir : une grande partie de ses céréales provenait justement des territoires saisis par les Polonais, et si on nous les refusait, les Alliés occidentaux allaient devoir gérer des régions industrielles dévastées en même temps qu’une population accrue et affamée. Voilà, pour la paix future de l’Europe, une iniquité auprès de laquelle les problèmes de l’Alsace-Lorraine et du couloir de Dantzig n’étaient que vétilles. Un jour ou l’autre, les Allemands voudraient reprendre leurs territoires, et les Polonais seraient hors d’état de les en empêcher.
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Il ne me reste plus qu’à évoquer un certain nombre de contacts personnels et de réceptions qui allégèrent quelque peu nos sombres débats. Chacune des trois délégations recevait les deux autres. Les Américains ouvrirent la série ; lorsque vint mon tour d’offrir un toast à ce dîner, je proposai de boire à la santé du « chef de l’opposition », en ajoutant « quel que soit son nom ». M. Attlee s’en amusa fort, et toute l’assistance avec lui(5). Le dîner offert par les Soviétiques fut tout aussi agréable, et suivi d’un très beau concert où parurent d’éminents artistes russes, mais il se prolongea si avant dans la nuit que je m’éclipsai discrètement avant la fin.
C’est à moi qu’il revint de donner le banquet final au soir du 23 juillet ; je l’avais organisé sur une grande échelle, en invitant les chefs militaires au même titre que les délégués. Je plaçai le président à ma droite et Staline à ma gauche. Il y eut de nombreux discours, et Staline, sans même s’assurer que tous les serveurs et toutes les ordonnances avaient quitté la salle, proposa de tenir notre prochaine réunion à Tokyo. La Russie allait très certainement déclarer la guerre au Japon d’un moment à l’autre ; elle avait déjà massé des armées considérables à la frontière pour enfoncer la ligne de front japonaise en Mandchourie, qui était beaucoup plus faible. Afin d’alléger l’ambiance protocolaire, nous changions de place de temps à autre, et le président vint s’asseoir en face de moi. J’eus un nouvel entretien très amical avec Staline, qui était d’excellente humeur et paraissait n’avoir aucune idée de la prodigieuse information que le président m’avait communiquée au sujet de la nouvelle bombe ; il parla avec enthousiasme de l’intervention soviétique contre le Japon, en paraissant compter sur bon nombre de mois d’une guerre que la Russie mènerait avec une ampleur croissante, uniquement limitée par la capacité du Transsibérien.
Un fait très curieux se produisit alors ; mon redoutable invité se leva, son menu à la main, et fit le tour de la table en quémandant la signature de bien des personnalités présentes. Je ne l’aurais jamais imaginé en chasseur d’autographes ! Quand il revint vers moi, j’apposai mon nom comme il le désirait, nous nous regardâmes et nous mîmes à rire. Ses yeux pétillaient de gaieté et de bonne humeur. J’ai déjà eu l’occasion de mentionner qu’au cours de ces banquets, les délégués soviétiques buvaient toujours les toasts dans des verres minuscules, et Staline n’avait jamais procédé autrement. Mais cette fois, je décidai de lui lancer une sorte de défi ; je remplis donc de cognac deux petits verres à bordeaux, après quoi je le fixai d’un air entendu. Nous bûmes tous deux d’un trait et nous lançâmes des regards approbateurs. Au bout d’un moment, Staline me dit : « Si vous jugez impossible de nous donner une position fortifiée sur la mer de Marmara, ne pourrions-nous avoir une base à Dédéagatch ? » Je me bornai à lui répondre : « Je soutiendrai toujours la Russie dans son désir d’accéder toute l’année à la mer libre. »
Le lendemain 24 juillet, à la fin de notre séance plénière, alors que nous venions de quitter la table ronde et nous attardions par groupes de deux ou trois avant de nous disperser, je vis le président se diriger vers Staline, et tous deux se mirent à converser en présence de leurs seuls interprètes. Je me trouvais peut-être à cinq mètres d’eux et j’observai avec la plus vive attention cette conversation capitale. Je savais ce que le président allait dire, mais il était essentiel de voir la façon dont Staline allait réagir. Je revois encore la scène comme si elle s’était produite hier. Staline parut ravi : une bombe nouvelle ! D’une puissance extraordinaire ! Susceptible d’exercer un effet décisif sur toute la guerre contre le Japon ! Quelle chance ! Telle fut mon impression sur le moment, et j’eus la certitude qu’il n’avait aucune idée de l’importance de ce qu’on lui disait. Manifestement, la bombe atomique n’avait tenu aucune place dans ses préoccupations et ses intenses labeurs ; s’il avait soupçonné le moins du monde la révolution qui s’annonçait dans les affaires mondiales, ses réactions l’auraient trahi(6). Rien ne lui aurait été plus facile que de dire : « Merci infiniment de m’avoir parlé de votre nouvelle bombe. Quant à moi, je n’ai naturellement aucune compétence technique en la matière. Puis-je envoyer mon expert en énergie nucléaire voir le vôtre demain matin ? » Mais il conserva son expression de bonne humeur, et l’entretien entre les deux puissants chefs d’État prit bientôt fin. Alors que nous attendions nos voitures, je me retrouvai près de Truman. « Comment cela s’est-il passé ? » lui demandai-je. « Il ne m’a pas posé une seule question », me répondit-il(7).
La conférence reprit le 25 au matin ; ce fut la dernière des séances auxquelles j’assistai. Je soulignai une fois de plus que l’on ne pouvait régler la question de la frontière occidentale de la Pologne sans tenir compte des 1 250 000 Allemands qui restaient dans la région. Le président insista de même sur le fait qu’aucun traité de paix ne pouvait être ratifié sans l’avis et l’assentiment du Sénat américain ; il déclara qu’il s’agissait de trouver une solution qu’il puisse recommander en conscience au peuple américain. J’ajoutai pour ma part que si les Polonais étaient autorisés à jouer le rôle de cinquième puissance occupante sans que soient prises des dispositions pour assurer une répartition équitable entre toute la population des vivres produits en Allemagne et sans que nous nous soyons mis d’accord au sujet des réparations ou du butin de guerre, la conférence s’achèverait sur un échec. Cet ensemble de problèmes constituait le cœur même de notre tâche, et pour l’heure, nous n’étions parvenus à aucune entente à cet égard. La querelle se poursuivit ; Staline prétendit qu’il était plus important d’obtenir du charbon et du métal de la Ruhr que de l’alimentation, ce à quoi je rétorquai qu’il faudrait les troquer contre des vivres en provenant de l’Est, sinon comment les mineurs pourraient-ils extraire du charbon ? « Ils importaient autrefois des vivres de l’étranger, rien ne les empêche de recommencer », me fut-il répondu. Et comment paieront-ils les réparations ? « Il reste pas mal de graisse en Allemagne », fut la sinistre réponse. Je refusais de laisser les habitants de la Ruhr mourir de faim, uniquement parce que les Polonais occupaient toutes les terres céréalières de l’Est. La Grande-Bretagne elle-même manquait de charbon. « Alors, faites travailler les prisonniers allemands dans les mines, c’est bien ce que je fais, moi, dit Staline. Il y a encore 40 000 soldats en Norvège, prenez-les ! » « Nous exportons notre propre charbon vers la France, la Hollande et la Belgique, fis-je. Pourquoi les Polonais vendraient-ils le leur à la Suède, alors que nous nous privons en faveur des pays libérés ? » « Mais c’est du charbon russe, répondit Staline. Notre situation est encore plus difficile que la vôtre. Nous avons perdu plus de cinq millions d’hommes à la guerre, et nous souffrons d’un terrible manque de main-d’œuvre. » Je revins à la charge. « Nous enverrons le charbon de la Ruhr en Pologne, ou n’importe où ailleurs, pourvu que nous recevions en échange des vivres pour nourrir les mineurs qui l’extraient. »
Ceci parut faire réfléchir Staline, qui admit que l’ensemble du problème méritait examen. Je me déclarai d’accord, en ajoutant que je désirais seulement souligner les problèmes auxquels nous étions confrontés. Pour ce qui me concerne, l’affaire se termina là-dessus.
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En dehors de ce que j’ai rapporté ci-dessus, je ne puis accepter aucune responsabilité pour les décisions qui furent prises à Potsdam. Au cours de cette conférence, je laissai subsister des divergences inconciliables, que ce soit au cours de nos séances ou durant les réunions quotidiennes des ministres des Affaires étrangères(8). En conséquence, une redoutable masse de questions sur lesquelles nous étions en désaccord s’accumula dans les dossiers. Si mon mandat devait être confirmé par les électeurs, comme on le croyait généralement, j’avais l’intention d’affronter le gouvernement soviétique au sujet de cette liste de décisions. Ainsi, ni M. Eden ni moi n’aurions accepté la Neisse occidentale comme frontière ; la ligne de l’Oder et de la Neisse orientale avaient déjà été accordée à la Pologne à titre de compensation pour son repli sur la ligne Curzon, mais un gouvernement dont j’étais le chef n’aurait jamais admis l’occupation par les Soviétiques de territoires s’étendant jusqu’à la Neisse occidentale et même au-delà(9). Ce n’était pas une question de principe, mais plutôt un problème pratique d’une ampleur gigantesque, entraînant le déplacement d’environ trois millions de personnes supplémentaires.
Il y avait bien d’autres questions au sujet desquelles il convenait de tenir tête aux autorités soviétiques, ainsi qu’aux Polonais qui, en absorbant de vastes étendues de territoire allemand, étaient manifestement devenus leurs ardentes marionnettes ; ces négociations furent ajournées et malencontreusement interrompues par le résultat des élections générales. Mon propos n’est pas de blâmer les ministres du gouvernement travailliste, qui durent se rendre à Potsdam sans aucune préparation sérieuse, et qui ignoraient naturellement mes vues et mes projets, consistant à avoir une « explication » à la fin de la conférence et, si nécessaire, à rompre publiquement plutôt que d’admettre la cession à la Pologne de la moindre parcelle de territoire au-delà de l’Oder et de la Neisse orientale(10).
Toutefois, comme je l’ai expliqué dans les chapitres précédents, le bon moment pour régler cette question aurait été celui où les fronts des puissants Alliés s’étaient rejoints sur le terrain, et avant que les Américains, et les Britanniques dans une moindre mesure, aient effectué leur vaste repli sur une ligne de 650 kilomètres et une profondeur atteignant 190 kilomètres en certains endroits, abandonnant ainsi aux Russes le cœur et une grande partie de l’Allemagne. C’est à ce moment que j’avais voulu obtenir un règlement, avant l’exécution de cette immense retraite et tant que les armées alliées demeuraient intactes. Les Américains estimaient que nous avions pris des engagements précis au sujet d’une ligne d’occupation bien définie, et je soutenais fermement qu’il fallait attendre pour la rejoindre d’avoir obtenu l’assurance que la question du front tout entier, du nord au sud, était bien réglée en fonction des aspirations et de l’esprit dans lesquels nos engagements avaient été pris. Toutefois, je ne parvins pas à obtenir l’appui des Américains sur ce point, et les Russes poursuivirent leur avance, poussant les Polonais devant eux, refoulant les Allemands, dépeuplant de vastes régions dont ils avaient saisi toutes les ressources en vivres, et chassant une multitude de bouches à nourrir vers les zones américaine et britannique déjà surpeuplées. Peut-être aurait-on pu encore sauver la situation, même à Potsdam, mais la dissolution du gouvernement britannique d’union nationale et mon exclusion de la scène des débats au moment où je disposais encore de pouvoirs et d’une influence considérables rendirent impossible la conclusion d’accords satisfaisants.
Je rentrai à Londres en avion dans l’après-midi du 25 juillet, accompagné de ma fille Mary ; ma femme vint me chercher à Northolt et nous dînâmes tranquillement ensemble.
Le capitaine Pim et son personnel de la salle des cartes avaient pris d’excellentes dispositions pour présenter de façon continue un tableau des résultats des élections, tels qu’ils parvinrent dans la journée du lendemain. Les dernières prévisions du bureau central du parti conservateur étaient que nous conserverions une majorité substantielle. Je ne m’étais pas exagérément préoccupé de cette question pendant le travail essentiel de la conférence. J’acceptai dans l’ensemble l’opinion des dirigeants du parti et j’allai me coucher en pensant que le peuple britannique souhaiterait que je poursuive ma tâche ; j’espérais qu’il me serait possible de reconstituer le gouvernement d’union nationale en fonction du dosage des partis dans la nouvelle Chambre des communes. Sur quoi je m’endormis profondément. Mais juste avant l’aube, je m’éveillai en sursaut sous l’effet d’une douleur presque physique. La conviction, jusque-là subconsciente, que nous étions battus s’imposa à mon esprit et ne me quitta plus. La pression des grands événements favorables ou contraires, grâce à laquelle j’avais si longtemps maintenu moralement ma « vitesse de croisière », allait s’interrompre et provoquer ma chute ; le pouvoir de modeler l’avenir me serait refusé ; les connaissances et l’expérience que j’avais acquises, l’autorité et la sympathie gagnées dans tant de pays s’envoleraient en fumée. Cette perspective me déplut fort, et je me retournai aussitôt pour me rendormir. Je ne m’éveillai qu’à 9 heures, et lorsque j’entrai dans la salle des cartes, les premiers résultats étaient déjà tombés ; comme je m’y attendais désormais, ils étaient défavorables. À midi, il devenait manifeste que les socialistes obtiendraient la majorité. Au déjeuner ma femme me dit : « D’un mal sortira peut-être un bien. » « Pour le moment, le bien est admirablement dissimulé », répondis-je.
D’ordinaire, je n’aurais pas hésité à prendre quelques jours pour expédier les affaires courantes, ainsi qu’il est d’usage en pareil cas. Constitutionnellement, j’aurais pu attendre la session inaugurale du nouveau Parlement pour recevoir mon congé de la Chambre ; cela m’aurait permis de présenter à la nation la capitulation sans condition du Japon avant de me retirer. Mais du fait qu’il était nécessaire que la Grande-Bretagne fût représentée avec toute l’autorité nécessaire à la conférence où devaient aboutir les grandes négociations que nous avions menées jusqu’alors, tout retard eût été contraire à l’intérêt public. En outre, le verdict des électeurs s’était exprimé de façon si massive que je ne souhaitais pas conserver une heure de plus la responsabilité de leurs affaires ; à 19 heures, donc, ayant au préalable sollicité une audience, je me rendis au palais pour présenter ma démission au roi, et conseillai à Sa Majesté de faire appel à M. Attlee.
À la nation, j’adressai le message suivant, qui servira d’épilogue à ce récit :
26 juillet 1945.
« La décision du peuple britannique s’est manifestée dans les bulletins dépouillés aujourd’hui. J’ai donc déposé la charge qui m’avait été confiée en des temps plus sombres. Je regrette qu’il ne m’ait pas été permis d’achever le travail contre le Japon(11). À cet égard, cependant, tous les plans et les préparatifs ont été effectués, et les résultats pourraient bien survenir beaucoup plus rapidement que nous n’étions en droit de l’escompter jusqu’ici. D’immenses responsabilités incombent désormais au nouveau gouvernement, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur, et nous devons tous espérer qu’il s’en acquittera avec succès.
Il ne me reste plus qu’à exprimer au peuple britannique, pour le compte duquel j’ai agi durant ces périlleuses années, ma profonde gratitude pour son appui inflexible et inébranlable, ainsi que pour les nombreux témoignages d’affection qu’il a apportés à son serviteur. »
FINIS
(1) Cette noblesse d’esprit est tout à fait digne des Romains décrits par Edward Gibbon, l’un des auteurs préférés de Churchill, mais elle est à des années-lumière de la mentalité d’Adolf Hitler – ce qui apparaît d’emblée à toute personne lisant son testament.
(2) Ce sont les plans « Olympic » pour un débarquement dans l’île méridionale de Kyushu en novembre 1945, et « Coronet » pour un assaut contre l’île principale de Honshu en mars 1946 – le tout sous le commandement du général MacArthur pour les opérations terrestres et de l’amiral Nimitz pour la partie navale. Mais leurs états-majors sont effarés par la difficulté de l’entreprise : l’archipel nippon est encore défendu par 2 millions de soldats réguliers, 250 000 hommes des troupes de garnison, 32 millions de membres des milices civiles, 10 000 avions Kamikaze et une flotte de défense côtière qui reste redoutable.
(3) Churchill ne fait pas allusion à l’accord de Hyde Park du 19 septembre 1944, qui précisait pourtant déjà que lorsqu’une bombe atomique serait prête, « elle pourrait peut-être, après mûre considération, être utilisée contre les Japonais ».
(4) Selon Anthony Eden, les membres de la délégation américaine, notamment l’amiral Leahy, avaient encore bien des doutes quant à l’efficacité réelle de la bombe. De fait, l’engin expérimental d’Alamogordo n’avait pas été largué d’un avion, mais fixé en haut d’un pylône.
(5) Churchill, impressionné par l’exemple de Harry Truman, avait demandé au chef de l’opposition d’assister à la conférence, afin qu’il puisse prendre immédiatement le relais en cas de victoire travailliste aux élections – une éventualité jugée très improbable à l’époque, ce qui peut également expliquer l’amusement de M. Attlee.
(6) À l’évidence, Churchill sous-estime les talents de comédien de Staline – et il rédige ce passage en 1951, alors que moins d’un an auparavant, un célèbre scandale avait montré que le physicien Klaus Fuchs, qui participait au projet Manhattan, avait tenu les Soviétiques au courant de l’avancement des travaux nucléaires américains pendant toute la durée de la guerre. Dans ces conditions, l’étude de la physionomie du petit Père des Peuples n’offre qu’un intérêt purement littéraire…
(7) Certes, mais de retour à la villa de Ludendorff où il a installé ses quartiers, Staline dit à Molotov, qui est chargé du projet nucléaire soviétique : « Il faudra que nous en parlions au professeur Kourtchatov, afin qu’il accélère les choses. » Pour être sûr de leur accélération, il en retirera la responsabilité à Molotov et la confiera à Beria avant même de quitter Potsdam.
(8) Comme à Yalta, Churchill donne l’impression d’avoir maîtrisé les négociations de bout en bout, mais plus encore qu’à Yalta, il semble les avoir abordées avec un certain dilettantisme. Voir par exemple le témoignage du sous-secrétaire d’État Cadogan : « Depuis qu’il a quitté Londres, le Premier ministre a refusé de faire le moindre travail ou de lire le moindre document. Sans doute a-t-il raison, mais il ne peut pas avoir tout et son contraire : s’il ne sait rien du sujet en discussion, il devrait se taire, ou donner la parole à son ministre des Affaires étrangères. Au lieu de cela, il intervient à tout propos et hors de propos, raconte les pires sornettes et risque de compromettre toutes nos positions à chaque tournant. » (Cadogan Diaries, op. cit., p. 765) Plus édifiant encore, le témoignage du diplomate sir William Hayter, secrétaire de la délégation britannique pour les questions politiques : « Churchill était fatigué et en petite forme ; il souffrait également de l’illusion qu’il savait tout et n’avait pas besoin de lire les rapports. […] Lors des séances, Staline et Molotov, toujours parfaitement préparés, lançaient des questions très précises. “Que faut-il répondre à ça ?”, demandait le Premier ministre en se retournant avec peine vers ses conseillers assis derrière lui. Nous ne pouvions lui rétorquer : “Si vous aviez lu notre rapport, vous le sauriez !”, alors nous tentions de lui expliquer à voix basse – qu’il n’entendait pas – la genèse de l’accord Tito-Soubachitch ou les mésaventures du roi Michel de Roumanie. » (Sir William Hayter, The Kremlin and the Embassy, Hodder & Stoughton, Londres, 1966, p. 29-30)
(9) Churchill ne précise pas quelle forme concrète aurait pris le fait de ne pas admettre cette occupation.
(10) Ici encore, on ne voit pas très bien quel effet concret aurait eu cette « rupture publique », d’autant qu’elle n’aurait sans doute pas été secondée par les Américains à cette époque.
(11) Churchill a déjà mentionné la capitulation du Japon ci-dessus, mais il est contraint à cette anomalie chronologique par le fait que les bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, suivis de la reddition du 2 septembre, se sont produits après sa démission.