« Je ne remettrai jamais les pieds dans cette église, fulminait May tout en entrechoquant les casseroles dans l’évier de la cuisine du chanoine. Avez-vous vu ce que le vicaire a écrit dans le Lichfield Mercury, à propos de la prochaine inauguration de la statue du capitaine Smith dans les jardins du musée ? Il prétend que les officiers avaient été prévenus de la présence de l’iceberg et que, malgré cela, ils n’avaient pas réduit la vitesse du navire. » Elle s’interrompit. « Est-ce que c’est vrai ? Je suis sûre que ça ne s’est pas passé ainsi. M. Fuller dit qu’il n’y a pas lieu d’honorer le capitaine. Je ne comprends pas. Tout le monde a donné sa contribution pour ce monument. Il a fait son devoir et il a sauvé mon enfant.
— Vous devriez écrire au journal pour raconter votre histoire, madame Smith. Cela leur clouerait le bec. Vous êtes en mesure de témoigner de sa bravoure, répondit le vieil homme.
— Oh non, je ne pourrais pas, je n’ai jamais écrit aux journaux, ce n’est pas… » Elle se tut, puis reprit d’un ton hésitant : « C’est Ella qui devrait leur écrire, pas moi.
— Dans ce cas, écrivez-leur en son nom. Dites-leur ce qui s’est passé. Celeste a relaté comment votre fille avait été repêchée par un sauveteur héroïque, mais elle n’est pas absolument certaine d’avoir reconnu le capitaine Smith.
— Accepteriez-vous d’écrire cette lettre pour nous ? demanda May, mais le chanoine Forester secoua la tête.
— Je préfère ne pas prendre part à cette polémique. Les esprits sont déjà suffisamment échauffés. Certains soutiennent que le capitaine a fait preuve de négligence et d’imprévoyance.
— Jamais de la vie ! s’exclama May, hors d’elle, en reposant sa brosse avec violence. Il a nagé jusqu’au canot et m’a tendu le bébé. Les marins lui ont dit de monter à bord, mais il a refusé… Celeste me l’a raconté… Je ne l’ai pas vu moi-même, mais un membre de l’équipage l’a reconnu.
— Ce ne sont que des ouï-dire, ma chère enfant, mais vous devriez quand même témoigner en sa faveur, puisque c’est là votre conviction. »
May se sentit encouragée par ces paroles. Elle aimait ce bon vieillard qui ne la rabaissait jamais, ne la traitait jamais comme une ignare.
« Je vais le faire, mais il faudra que vous corrigiez mon orthographe, monsieur. Je ne veux pas me rendre ridicule, ni signer de mon nom. »
Au cours des semaines qui suivirent, la controverse fit rage, les partisans et les adversaires du capitaine se répandant dans la presse en courriers enflammés. May acheta du papier et un stylo neuf. Soir après soir, elle rédigea des brouillons qui finissaient tous dans la corbeille. N’ayant pas la témérité d’affronter le vicaire pour lui dire qu’il se trompait, elle déserta l’église paroissiale et assista désormais aux offices de la cathédrale.
Puis le journal publia une lettre anonyme qui ranima sa fureur.
La guerre était déclarée. May essaya de lire la suite, mais sa vue était brouillée par la colère et l’épuisement. Ce n’était pas juste. Les morts ne pouvaient pas se défendre. Les choses ne s’étaient pas passées ainsi. Ce n’était pas le capitaine qui avait conçu le paquebot ni prévu trop peu de canots de sauvetage. Ce n’était pas lui qui avait ignoré les appels de détresse et était passé au large en laissant les gens se noyer. Tout le monde savait que c’était le Californian qui n’avait pas répondu aux SOS alors qu’il se trouvait à proximité des lieux. Certains rescapés affirmaient même qu’un autre navire était passé si près qu’ils avaient pu voir ses lumières, mais que lui non plus n’avait pas dévié de sa route pour les secourir.
Si seulement Celeste avait été là, elle aurait su ce qu’il fallait écrire. Peut-être May pouvait-elle lui demander d’envoyer un télégramme au journal pour prendre la défense du capitaine ? Une lettre aurait mis trop de temps à arriver.
May aurait voulu dire aux journalistes comme aux lecteurs ce qu’elle pensait d’eux. Mais elle avait déjà suffisamment de soucis en tête, avec ces rumeurs de guerre et les troupes en état d’alerte dans la garnison de Whittington. Les bruits les plus fous couraient dans les cuisines du séminaire. Florrie Jessup affirmait qu’il y avait des espions à tous les coins de rue. Néanmoins, le débat autour de la statue se poursuivait dans le quotidien, et May ne s’était toujours pas résolue à écrire, car elle craignait d’attirer l’attention sur elle et sur la petite. Depuis son altercation avec Florrie, elle ne sortait plus que pour faire les courses, aller à l’église et dans la maison des Forester. Elle ne voulait pas courir le risque que quelqu’un découvre la vérité.
Elle pouvait se rassurer en se rappelant que quelques personnes plus intelligentes qu’elle s’étaient portées à la rescousse du capitaine Smith. Mais il était maintenant question d’une pétition contre le monument. Elle était écœurée.
Une nuit, incapable de dormir, elle regarda par la fenêtre de sa chambre et, en voyant les tours de la cathédrale se découper sur le ciel de l’aube, elle se dit qu’il était temps de prendre la plume.
L’encre était à peine sèche quand May referma l’enveloppe et se rua dans la nuit noire pour la glisser dans la boîte aux lettres au bout de la rue. Elle devait le faire avant que son courage l’abandonne.
Toute la semaine suivante, elle parcourut le Lichfield Mercury dans l’espoir d’y trouver sa lettre, en vain. Ils avaient ignoré son témoignage, le tenant sans doute pour une invention. Elle aurait dû le signer de son nom, mais elle savait que cela lui aurait attiré la visite de toutes sortes d’indésirables : curieux, voisins indiscrets, journalistes en mal d’informations.
Une semaine plus tard, la cérémonie d’inauguration de la statue fut reléguée à l’arrière-plan par un événement bien plus grave : la déclaration de la guerre. May tenait cependant à rendre hommage au capitaine. En allant s’enquérir de l’heure à laquelle se tiendrait la cérémonie, elle s’arrêta à la poste pour acheter un timbre. Et c’est alors qu’elle découvrit dans son porte-monnaie celui qu’elle croyait avoir collé sur la lettre adressée au journal.
Tout s’expliquait. La lettre n’était jamais arrivée. Elle en fut soulagée, car ce témoignage écrit sous le coup de la rage aurait très bien pu la trahir. Plus jamais elle ne commettrait une telle imprudence, et elle se jura de redoubler de vigilance à l’avenir.