L’héroïne de La Femme abandonnée, nouvelle que Balzac publie en 1832, croyait qu’on ne l’y reprendrait plus, qu’elle ne tomberait pas deux fois dans le piège de l’amour, et pourtant…
Après avoir été abandonnée par le marquis d’Ajuda-Pinto pour qui elle a « violé les lois du monde » en quittant son mari pour trouver « le bonheur » et partir avec lui à l’âge de dix-huit ans, la vicomtesse de Beauséant a aujourd’hui trente ans et vit recluse dans son château de Courcelles, « victime des lois par [son] mariage, victime des hommes par [son] amour ».
Poursuivie par les assiduités de Gaston de Nueil, un jeune homme de vingt-deux ans, elle lui exprime clairement son refus de le voir :
« Je vous crois l’âme trop grande pour ne pas sentir que si j’étais seulement soupçonnée d’une seconde faute, je deviendrais, pour tout le monde, une femme méprisable et vulgaire, je ressemblerais aux autres femmes. Une vie pure et sans tache donnera donc du relief à mon caractère. »
Elle tente de raisonner cette âme jeune et naïve : « Plus tard, vous saurez qu’il ne faut point former de liens quand ils doivent nécessairement se briser un jour. »
Elle fuit à Genève pour éviter de s’abandonner à la séduction de ce nouvel amour qu’elle sait par expérience voué à l’échec. Gaston l’y suit, elle se donne à lui, « être si bien obéie dans ses vœux secrets ! Où est la femme qui n’eût pas cédé à un tel bonheur ? ». Ils vivent trois ans de délices sans nuage, que l’auteur se passe de raconter, indiquant simplement que « les choses semblaient rêver pour eux, et tout leur souriait ».
La mort du frère et du père de Gaston les oblige à quitter Genève, ils s’installent à Manerville, où la vicomtesse achète une propriété jouxtant les terres de son amant. Ils vivent encore six ans de bonheur parfait, mettant « entre eux et le monde des barrières que ni les idées sociales ni les personnes ne pouvaient franchir ».
Une ombre pourtant vient ternir ce tableau : la bonne santé du marquis de Beauséant, le mari de notre cougar, qui interdit toute éventualité de mariage, et comme le commente Balzac avec cynisme, « rien ne nous aide mieux à vivre que la certitude de faire le bonheur d’autrui par notre mort ».
De plus, les années passant, Gaston atteint le seuil funeste des trente ans, que la vicomtesse, qui en a maintenant quarante, évoquait déjà avec effroi avant le début de leur liaison :
« Aujourd’hui, je veux bien le croire, vous me donneriez sans regret votre vie entière, vous sauriez mourir même pour un plaisir éphémère ; mais à trente ans, l’expérience vous ôterait la force de me faire chaque jour des sacrifices, et moi, je serais profondément humiliée de les accepter. Un jour, tout vous commandera, la nature elle-même vous ordonnera de me quitter ; je vous l’ai dit, je préfère la mort à l’abandon. »
Et la source de la rupture ne se fait pas attendre : la mère de Gaston revient à Manerville, en même temps qu’arrive dans le pays une demoiselle de La Rodière, vingt-deux ans, quarante mille livres de rentes.
Mme de Beauséant se sent menacée, elle écrit à Gaston pour lui exprimer sa terreur d’être à nouveau abandonnée. Elle a conscience de ce que leur différence d’âge a de dangereux pour eux, des sacrifices que leurs amours illicites imposent au jeune homme au regard de sa fortune, de sa famille et de sa « destinée sociale ». Elle ne veut pas être aimée par compassion : « Devoir ton amour à ta pitié ! cette pensée m’est plus horrible encore que la crainte de te faire manquer ta vie. »
À la lecture de cette lettre, Gaston résout de quitter la vicomtesse. Fourbe autant que lâche, il voudrait « se faire ordonner par elle ce cruel mariage » et lui répond « Ma bien-aimée, tu te crées des chimères… ».
Mme de Beauséant n’a pas besoin d’en lire davantage pour percevoir tout ce qu’il y a de faux dans cette missive – le fait même de répondre par lettre au lieu d’accourir à ses genoux « pleurant, pâle, amoureux » est une preuve de sa fausseté – et ne cède pas à la tentation de la femme amoureuse de croire ce que son amant lui écrit. Elle se libère et le libère avec panache en lui renvoyant son premier billet, celui qu’il lui avait écrit au moment où elle partait pour Genève, auquel elle ajoute, « Monsieur, vous êtes libre » :
« Quand [Gaston] revint, il trouva Jacques [valet de Mme de Beauséant] sur le seuil de la porte, et Jacques lui remit une lettre en lui disant : “Madame la marquise n’est plus au château.”
M. de Nueil étonné brisa l’enveloppe et lut : “Madame, si je cessais de vous aimer en acceptant les chances que vous m’offrez d’être un homme ordinaire, je mériterais bien mon sort, avouez-le ? Non, je ne vous obéirai pas, et je vous jure une fidélité qui ne se déliera que par la mort. Oh ! prenez ma vie, à moins cependant que vous ne craigniez de mettre un remords dans la vôtre…” […]
Monsieur, vous êtes libre. »
Il épouse vingt jours plus tard Stéphanie de La Rodière tandis que la vicomtesse reste à Manerville, « dans une retraite si profonde que ses gens, sa femme de chambre et Jacques exceptés, ne la virent point ».
Gaston, déçu et rendu mélancolique par les sept premiers mois de son mariage, décide de retourner la voir. Elle le chasse. Il lui écrit une lettre qu’elle lui renvoie non décachetée, puis une plus courte qui subit le même sort, malgré la menace de Gaston, affirmant qu’il s’agit d’une « question de vie ou de mort ». Il se tue, elle lui survit, et Balzac de conclure :
« Elle était d’ailleurs bien en droit de se refuser au plus avilissant partage qui existe, et qu’une épouse peut subir par de hautes raisons sociales, mais qu’une maîtresse doit avoir en haine, parce que dans la pureté de son amour en réside toute la justification. »
Pas d’adultère pour cette insoumise, pour cette allégorie du panache au féminin, qui se préfère seule et abandonnée plutôt que lâchement trompée.