J’espère que vous aurez pris autant de plaisir à lire ce livre que j’en ai eu à l’écrire. Quoi de plus exaltant pour une lectrice que de trouver le sujet qui lui permettra de dresser le panorama des plus voluptueuses héroïnes de la littérature ?
Vous pourrez à raison me demander pourquoi aller chercher dans les romans de notre bibliothèque collective une ressource à la compréhension d’un phénomène de société ? La séduction, d’abord, et le plaisir de découvrir par couches successives le point de vue historique et littéraire dévoilé par la relecture de ces textes de Zweig, Maupassant, Balzac, Cohen, Flaubert, Stendhal, Gide, Mauriac, Rousseau, Jelinek, Radiguet, Lesage, Marivaux, Lessing, Sand, Musset, Zola… Il vous faut un argument d’autorité ? Alors allons nous promener du côté de chez Proust pour qui « la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ».
En parlant de Proust, je suis aussi désolée que vous de son absence dans ce panorama littéraire, mais malgré ma bonne volonté, je n’ai trouvé que deux maigres exemples de cougars dans la Recherche du temps perdu… Et encore… Évoquant la Berma, cette comédienne que le narrateur admire tant, mélange de Sarah Bernhardt et de Réjane, il écrit qu’elle « devait ressentir effectivement pour bien des jeunes hommes ces désirs qu’elle avouait sous le couvert du personnage de Phèdre, et dont tout, même le prestige de son nom qui ajoutait à sa beauté et prorogeait sa jeunesse, devait lui rendre l’assouvissement si facile ». Mais rien de plus… Et à propos d’une femme du faubourg Saint-Germain, « l’affreuse Rampillon », la princesse de Guermantes demande à Swann : « Rappelez-moi donc ce qui lui est arrivé, je confonds, elle a marié sa fille ou son amant, je ne sais plus ; peut-être les deux… et ensemble !… » Et même si j’aurais bien aimé que le narrateur eût une liaison avec la duchesse de Guermantes ou Odette Swann, ce n’est malheureusement pas le cas, cette dernière restant d’ailleurs pour lui, à l’heure où les personnages de la Recherche sont morts ou couronnés de cheveux blancs, « l’allégorie de l’éternelle jeunesse ».
On pourrait en dire de même de nos cougars qui, fantasmées, délaissées ou sublimées, n’en restent pas moins jeunes ; et comme l’écrivait déjà Érasme en 1509 – on a commencé en citant Benjamin Franklin, pourquoi ne pas finir par L’Éloge de la folie ? :
« Qu’un vieillard épouse sur le bord de la tombe une péronnelle sans sou ni maille, qui fera le bonheur des autres, c’est chose si commune de nos jours, qu’on s’en vante pour ainsi dire.
Mais ce qui, à tout prendre, est bien plus divertissant, c’est de voir ces vieilles que leur longévité semble avoir retranchées depuis longtemps du nombre des humains, ces faces cadavériques qu’on dirait échappées des enfers, vanter sans cesse les douceurs de la vie ! Elles brûlent, et lascives comme des chèvres, elles en arrivent à payer quelque nouveau Phaon qui apaise leurs ardeurs.
Se plâtrer le visage, passer des journées entières devant leur miroir, et chercher à réparer les outrages que les années ont faits à leurs appas les plus secrets, c’est là toute leur vie. Elles n’épargnent rien pour réveiller la vigueur de leurs amants. Elles étalent complaisamment leurs antiques mamelles dans toute leur flaccidité, chevrotent de leur voix cassée quelque ballade à la mode, banquettent et dansent comme les jeunes filles, et, comme elles, envoient des poulets à leurs soupirants.
Tout le monde se moque de ces vieilles amoureuses comme de folles insignes, et tout le monde a raison. Mais que leur importe, elles n’en nagent pas moins dans les plaisirs et s’enivrent à longs traits de l’ivresse que je leur verse. Que ceux qui leur jettent la pierre me disent s’il ne vaut pas mieux jouir ainsi de sa folie que d’être sans cesse occupé à chercher une poutre où se pendre. »