« Vous pouvez avoir tout ce dont vous rêvez. »
Sauf que je n’ai rien fait de tout ça. Je n’ai pas mis mes fringues en vente sur eBay, ni établi de budget. À la place, je me suis jetée sur un bouquin qui me disait que, loin de devoir vendre mes robes, j’avais besoin d’en acheter de nouvelles. Qui suggérait que seuls les perdants pleurent en ouvrant leurs relevés bancaires, et que les gagnants, eux, se rédigent à eux-mêmes des chèques factices et imaginent que l’argent arrive par la voie des airs jusque dans leur boîte aux lettres. Un bouquin qui affirmait que je pouvais avoir tout ce que je voulais, et même plus, sans lever le petit doigt.
Ce livre soutient qu’il existe un Grand Secret, que se sont transmis les plus brillants esprits de l’histoire de l’humanité – Platon, Léonard de Vinci, Einstein… et Rhonda Byrne – une productrice australienne d’émissions télé pour femmes au foyer. Quel est donc ce secret ?
On peut avoir tout ce qu’on veut dans la vie, il suffit d’y croire.
L’homme de vos rêves, la maison de vos rêves, le boulot de vos rêves, des millions… tout cela sera à vous, pour peu que vous adoptiez une pensée positive. Nul besoin de travailler ou d’étudier, à vrai dire nul besoin de faire quoi que ce soit – il suffit de souhaiter ce qu’on désire.
Je sais, c’est merveilleux, n’est-ce pas ? À quoi bon se compliquer et s’empoisonner la vie ?
Et au cas où vous seriez sceptique (ou cynique !), d’après Le Secret, tout se résume à ce que l’auteure appelle la « loi de l’attraction », en vertu de laquelle « les pensées se concrétisent ». Donc, si vous pensez à l’argent, il va en pleuvoir des tonnes. Pensez aux dettes, et c’est elles qui s’accumuleront.
« Les pensées sont magnétiques, et elles ont une fréquence, affirme Byrne. Lorsque vous pensez, vous envoyez un signal dans l’univers, qui va attirer comme un aimant des pensées jumelles se trouvant sur la même fréquence. »
Hm hm.
J’ai eu une coloc qui était obsédée par Le Secret. Elle s’endormait devant le DVD (à l’origine, Le Secret était un film) et elle a distribué des exemplaires du livre à toutes ses amies, moi incluse. Je n’avais jamais dépassé les premières pages ; j’avais des objections d’ordre esthétique. Le bouquin était imprimé sur du papier brun, je trouve ça vilain, on aurait dit que quelqu’un l’avait noyé dans son café, et je détestais la police tarabiscotée qui cherchait à donner au texte un air ancien et savant, mais n’arrivait qu’à le faire paraître ringard et nul.
Et même si je ne l’avais pas acheté, ça m’agaçait sincèrement que ce petit livre moche ait coûté 14,50 £. Rhonda Byrne avait à l’évidence découvert le secret pour devenir riche, puisque ce best-seller, qui s’est paraît-il vendu à 19 millions d’exemplaires de par le monde, a rapporté 300 millions de dollars et qu’il a fait des petits : Le Pouvoir et La Magie. Détail qui soulève une question : si Le Secret apporte une réponse à tous les mystères de notre époque, pourquoi diable aurait-on besoin d’acheter les deux suivants ?
Je n’étais pas la seule à développer une réaction allergique aux écrits de cette auteure. Certains se sont inquiétés du message matérialiste qu’ils véhiculent – vu que le bonheur s’y jauge systématiquement en argent et en voitures. D’autres ont critiqué avec plus de virulence l’idée que, selon la loi de l’attraction, on est seul responsable de tous nos malheurs.
Ensuite, Byrne s’est brouillée avec deux de ses principaux contributeurs, Esther et Jerry Hicks, et en 2011 un des soi-disant experts cités dans le livre, James Arthur Ray, a été inculpé d’« homicide par négligence » après que trois personnes eurent trouvé la mort dans le sauna d’une de ses résidences.
Ce livre était un dangereux ramassis de sottises – le pire du pire du développement personnel.
Alors, pourquoi le lisais-je ?
À cause des réactions de mon entourage depuis que je m’étais lancée dans ce projet : soit les gens me regardaient d’un air interloqué, soit leurs yeux se mettaient à briller et ils me demandaient si j’avais lu Le Secret – avant de me raconter comment ce livre avait changé leur vie.
Une de mes amies pensait que c’était grâce à lui qu’elle était tombée enceinte. Elle essayait en vain de procréer depuis cinq ans. Ils allaient entamer leur troisième et ultime FIV quand sa mère lui avait offert le livre. Et neuf mois plus tard, elle avait eu des jumeaux.
« Quelque chose s’est enclenché, avait-elle dit. J’avais la conviction absolue que ça allait arriver, et c’est arrivé. »
Une autre amie jurait sur sa tête que l’appartement dans lequel elle habitait maintenant était, au centimètre carré près, celui qu’elle avait visualisé cinq ans plus tôt : « Je dessinais souvent les plans de mon appartement idéal – la taille du salon que j’aimerais avoir, la chambre avec une fenêtre donnant sur un jardin… Tout ça, c’est grâce au Secret – sans l’ombre d’un doute. »
Une ancienne collègue, célibataire depuis des années, croyait dur comme fer devoir une demande en mariage à ce livre. Un 31 décembre où elle était seule chez elle, elle avait lu Le Secret, qu’elle avait reçu pour Noël, et elle avait couché par écrit la liste de tout ce qu’elle voulait dans la vie, avec au premier chef « me fiancer avant la fin de l’année ». Elle n’avait pas eu à attendre jusque-là. Elle avait rencontré quelqu’un le week-end suivant, et cet homme lui avait fait sa demande deux mois plus tard. Malheureusement, la belle histoire avait tourné court. « La prochaine fois, je préciserai quel genre d’homme je veux – et ça exclut les alcooliques torturés. »
Quand j’entendais ces témoignages, je me moquais. Il existait toujours une explication plus réaliste. Selon moi, Jo était tombée enceinte parce qu’elle était plus détendue et que, par conséquent, tout marchait mieux. Ou peut-être tout simplement son heure était-elle venue. Si Lucy avait trouvé cet appartement, ce n’était pas par la grâce des pouvoirs de l’univers mais parce que sa grand-mère était morte, et qu’elle avait hérité d’une somme suffisante pour payer la caution. Quant à Sam, elle avait rencontré quelqu’un parce qu’elle avait cherché.
Cela dit, croyez-le ou pas, voilà plus d’un siècle que l’idée de la loi de l’attraction est dans l’air – on la trouve aussi bien dans La Science de l’enrichissement1, un ouvrage écrit par Wallace Wattles en 1911, que dans Réflechissez et devenez riche2, de Napoleon Hill et La Puissance de la pensée positive3 de Norman Vincent Peal, publiés dans les années 1950.
Et elle aurait même des fondements scientifiques, d’après Byrne : la loi de l’attraction, affirme-t-elle, est « une loi de la nature » et elle est étayée par la physique quantique.
« Les découvertes de la physique quantique et des sciences nouvelles sont en totale harmonie avec les enseignements du Secret, explique-t-elle. Moi qui n’ai jamais étudié les sciences ou la physique à l’école, lorsque j’ai lu des ouvrages complexes traitant de physique quantique, je les ai parfaitement compris… » Moi non plus je n’ai pas étudié la physique à l’école, Rhonda, alors je te crois sur parole.
Mais aussi tiré par les cheveux que cela semblait, une minuscule part de moi ne pouvait s’empêcher de se demander… Et si je pouvais vraiment avoir tout ce je veux, n’importe quoi, juste en modifiant ma façon de penser ? Et s’il y avait bel et bien à l’œuvre des forces que je ne comprends pas ?
En dépit de mon cynisme, au tréfonds de moi-même, je voulais que Rhonda ait raison. Je voulais croire que tous mes problèmes pouvaient s’évanouir d’un claquement de doigts. Que je pouvais obtenir tout ce que je voulais, et plus encore. Je voulais croire à la magie.
J’avais également besoin de souffler un peu.
L’année avait démarré à un train d’enfer : aux sensations fortes de janvier avait succédé le mois des finances, avec son cortège de larmes et de honte. La réplique de Jack Nicholson dans Des hommes d’honneur tournait en boucle dans ma tête : « Tu ne peux pas supporter la vérité ! » Bien vu, colonel. Ce n’était effectivement pas pour contempler la vérité que je m’étais tournée vers le développement personnel.
Aussi, début mars, ayant le choix entre continuer à affronter la réalité de mes finances, ou remettre la tête dans le sable… j’ai choisi le sable. Des tonnes de sable.
Et j’ai rouvert mon vieil exemplaire du Secret.
J’ai lu un jour un article qui soutenait que tout ouvrage de développement personnel promet de nous révéler – au choix – comment s’envoyer en l’air plus souvent, comment devenir riche ou comment perdre dix kilos. Celui qui combine les trois promesses est un best-seller garanti. J’en veux pour preuve Le Secret.
La recette de base du livre se résume à : « Demandez, croyez et recevez. »
En premier lieu, on devrait toujours « demander » ce que l’on veut. Ensuite, on doit absolument « croire » que l’objet de notre demande est d’ores et déjà en route et… Ta-dam ! Sans même avoir le temps de se morfondre, on « reçoit » des hommes et de l’argent comme s’il en pleuvait, et un corps de top model.
Mon ambition pour mars était très simple : l’heure était venue pour moi de devenir affreusement riche. Apparemment, rien de plus facile.
Le livre raconte l’histoire d’un type qui avait l’habitude de recevoir de nombreuses factures par la poste, jusqu’au jour où il a décidé d’imaginer que le facteur déposait dans sa boîte aux lettres non pas des factures, mais des chèques. Eh bien devinez quoi ? En l’espace d’un mois, les chèques ont afflué.
Donc le lundi 10 mars, au lieu d’écrire un article sur les pouvoirs magiques des baies de goji, j’ai fermé les yeux et je me suis efforcée d’imaginer qu’en lieu et place des factures et des menus de pizzerias, des chèques volaient jusqu’à ma porte, atterrissaient sur le paillasson. Je les voyais dégringoler comme les pièces dans le bac d’une machine à sous. Il y en avait tellement qu’ils formaient une petite montagne en papier.
C’était ridicule, certes, mais néanmoins sympa : qui n’aime pas rêver éveillé qu’il devient riche ?
Ensuite, sur le site Internet du Secret, j’ai téléchargé un chèque en blanc de « l’univers ». Il suffit d’inscrire le montant désiré, et celui-ci viendra à vous par magie dans la vraie vie.
Pendant que le chèque s’extrayait à une allure d’escargot de l’imprimante, j’ai hésité : combien allais-je demander ? D’après le livre, « demander un million de dollars n’est pas plus compliqué qu’en demander un seul ». Je ne voulais pas que l’univers me juge avide, mais je répugnais tout autant à laisser passer ma chance. Je me suis donc décidée pour 100 000 livres – montant qui m’a aussitôt effrayée. Tu te prends pour qui ? et autres pensées du même tonneau m’ont traversé l’esprit, mais j’ai inscrit les six chiffres et libellé le chèque à mon nom. Puis je l’ai contemplé et, l’espace une seconde, j’ai palpité d’excitation. Imagine que ça marche…
Rhonda dit que je dois y croire mordicus et me sentir dès à présent en possession de ce magot.
Elle conseille aussi, pendant les trente jours suivants, de regarder tout ce qui nous fait envie en disant : « C’est dans mes moyens ! Je peux me le payer ! » Je suis allée faire un tour sur le site Net à porter. Saviez-vous qu’une paire de jeans peut coûter 300 £ ? Moi non plus. Mais si j’en crois Le Secret, c’était « dans mes moyens » ! Je me suis donc visualisée en jean taille haute Victoria Beckham et blouse fleurie, et, tant qu’à s’amuser, mince comme une brindille dans ce pantalon hors de prix.
Visualiser est important car, ce faisant, « on émet une fréquence puissante. La loi de l’attraction s’emparera de ce signal puissant et vous renverra ces images exactement comme vous les avez vues dans votre esprit. »
Et pour m’assurer que l’univers reçoive le message cinq sur cinq, Le Secret me suggérait également de falsifier mes relevés bancaires afin que le solde corresponde à la somme que je désirais avoir, plutôt qu’à celle dont je disposais en réalité. J’ai sorti un relevé faisant apparaître que j’étais dans le rouge de 1 238,00 £. J’ai transformé le moins en plus, passé du Tipp-Ex sur la virgule, et le tour était joué : +123 800 £!
À la fin de la journée, je n’avais toujours pas terminé d’écrire cet article qui aurait pu me faire gagner de l’argent réel, mais j’avais choisi ma garde-robe de rêve pour ma vie rêvée. Et au cas où, pour ne pas risquer d’affaiblir la puissance de mon signal, je me suis bien gardée de vérifier quel était le vrai solde de mon compte.
Il s’était écoulé à peine une semaine depuis la confrontation avec la réalité de mes finances et déjà je m’en retournais aux pays des rêves.
Comme si elle avait senti que je me trouvais sur une pente glissante, ma mère a appelé.
« Je viens de me faire un chèque de 100 000 £, lui ai-je annoncé.
– Quoi ?
– Mon livre du mois dit qu’on doit se rédiger un faux chèque et imaginer qu’on va le recevoir – et si on y croit assez fort, l’argent apparaîtra.
– Pour l’amour de Dieu !
– Je sais, c’est idiot.
– Alors, comme ça, nous avons tous un bon génie dans une lampe ?
– Oui ! D’ailleurs, Le Secret dit que dans l’histoire originale, Aladin n’a pas eu droit à trois vœux, mais à une quantité illimitée.
– Très bien. Et quand vas-tu recevoir cet argent ?
– Rhonda dit que nos rêves ne se réalisent que si on y croit sincèrement – et s’ils ne se réalisent pas, c’est qu’on n’y a pas cru assez fort.
– C’est pratique, a raillé ma mère.
– Elle dit aussi que “le temps n’est qu’une illusion”.
– Ça ne m’étonne pas. »
Silence sur la ligne.
« Marianne – tu n’y crois pas vraiment, n’est-ce pas ?
– Non, pas vraiment, mais des tas de gens ne jurent que par ce livre. Et peut-être est-ce bien de penser positivement, au lieu de toujours imaginer le pire. Qui sait ? Peut-être vais-je écrire un best-seller, gagner des millions et partir vivre à L.A. dans un bungalow sur la plage ? Là, tu aurais envie de venir me voir, n’est-ce pas ?
– Il n’y a pas des tremblements de terre, à L.A. ?
– Je ne sais pas.
– Bon, au moins, quand tes chevilles seront à l’étroit dans tes bottes, tu pourras t’en acheter une nouvelle paire… Tu pourrais aussi fêter ça en t’offrant une retouche des racines. Ou en te faisant redresser les dents. »
Je ne sais pas si le cynisme de ma mère valait mieux que la pensée magique du Secret. Je savais en revanche lequel était le plus drôle.
Ce soir-là, je me suis endormie devant une vidéo YouTube – une interview du jeune Jim Carrey par Oprah. Il racontait que, du temps où il n’était encore qu’un acteur débutant et fauché, il s’était rédigé un faux chèque de dix millions de dollars. Il l’avait rangé dans son portefeuille et, quelques années plus tard, il avait bel et bien été payé dix millions pour Dumb and Dumber…. Je sais que ça va paraître dingue mais, en regardant cette vidéo, je me disais : « Pourquoi ça ne pourrait pas m’arriver ? Nous arriver à tous ? Après tout, qu’est-ce qui différencie les gens qui réussissent, sinon qu’ils ont cru pouvoir faire mieux ? » Quelle est la phrase de Henry Ford, déjà ? Quelque chose comme : « Que vous pensiez pouvoir ou ne pas pouvoir, vous avez probablement raison. »
J’ai songé combien ce serait agréable de n’avoir plus de dettes mais 100 000 £ sur mon compte en banque, d’être propriétaire de mon appartement et de me sentir en sécurité. Je pourrais sauter dans un avion pour aller où bon me semble – rendre visite à ma sœur à New York, ou à mon amie en Espagne… Je serais une personne riche vraiment chouette. Je ferais des dons aux bonnes œuvres et resterais très terre à terre malgré mon immense fortune…
Quand j’étais à l’école, notre prof de gym avait un vieux coupé Mercedes bleu. J’adorais cette voiture et j’avais toujours rêvé de posséder la même. D’après Le Secret, quand on connaît la voiture de nos rêves, il faut absolument s’offrir un tour d’essai – cela nous aidera à croire qu’elle est déjà à nous. Après avoir écouté Jim Carrey, j’étais toute disposée à croire qu’en tous les cas ça ne coûtait rien d’essayer.
J’en ai déniché une en vente dans un garage d’East Finchley et j’ai proposé à Sarah de m’accompagner. Nous nous sommes donné rendez-vous au métro.
« J’ai l’impression que je ne t’ai pas vue depuis une éternité, a-t-elle dit.
– Je sais, désolée, j’étais débordée.
– Comment ça se passe ? Tu as la sensation d’avoir fait peau neuve et d’être mieux qu’avant ?
– Je ne sais pas. En janvier, je me suis fait une peur bleue, et en février, j’ai pleuré sur mes relevés bancaires – mais ça faisait du bien. Plus intense que je ne m’y attendais, mais assurément pas ennuyeux.
– Alors, que dit Le Secret ?
– Que dans la vie, on peut avoir tout ce qu’on veut, il suffit d’y croire.
– Selon moi, c’est vrai.
– Sincèrement ? » J’étais ravie de l’entendre, et il me tardait d’en avoir la preuve.
« Ouais, je pense que si tu te fixes un objectif, que tu bâtis un plan et que tu travailles dur, rien n’est impossible.
– Dans le bouquin, il n’est question ni de plan ni de travail. Il est juste dit que tu dois décider de ce que tu veux, croire que tu vas l’obtenir, et l’univers te le livre. C’est magique.
– Tu n’as rien à faire du tout ?
– Bon, à un moment donné, il te faudra peut-être faire “une action inspirée”, mais tu n’auras pas l’impression de travailler pour autant – ce sera jouissif. L’idée générale, c’est que ça tombe du ciel.
– Donc, si je veux une grande maison à Hampstead, il me suffit de l’imaginer ?
– Non, tu ne te contentes pas de l’imaginer, tu dois croire qu’elle est déjà à toi. Sans ça, tu peux faire une croix dessus.
– Comment je peux croire qu’une maison que je n’ai pas encore achetée m’appartient ?
– J’en sais rien, mais tu le fais. Tu dois avoir la foi.
– Et je peux aussi rester chez moi et attendre de gagner au Loto, c’est ça ?
– Oui.
– Je n’ai même pas besoin de jouer ?
– Bon, tu peux, sous le coup d’une inspiration, te faire la joie de jouer.
– Et il se passe quoi, quand je ne gagne pas ?
– Si tu ne gagnes pas, c’est que tu n’y croyais pas vraiment.
– C’est des conneries. »
J’avais beau savoir que Sarah avait raison, j’étais sur la défensive.
Elle a enchaîné : « Et que se passe-t-il quand les tuiles tombent de partout ? En Syrie, ils ont tous demandé à ce que leur pays soit ravagé par la guerre, ou bien ils n’ont pas pensé de façon assez positive ?
– C’est ce que laisse entendre le livre, ai-je concédé. Que des pensées imparfaites sont la cause de tous les maux de l’humanité, y compris la maladie, la pauvreté et le malheur.
– C’est ignoble.
– Je sais. »
Nous avons marché en silence, puis Sarah a demandé, comme l’avait fait ma mère : « Tu ne crois pas vraiment à tous ces trucs, n’est-ce pas ?
– Non. » Non, je n’y croyais pas. Pas vraiment. Juste un peu. Peut-être. Oh, je ne sais pas !
Nous sommes arrivées au garage, un temple furieusement années 80 tout de chrome, de verre et de canapés en cuir noir.
Gary, le vendeur, nous a conduits au showroom où se trouvait le coupé Mercedes bleu ciel. J’ai demandé combien il avait de miles au compteur, histoire d’être plus convaincante dans ma démarche, mais la réponse ne m’a guère éclairée – était-ce peu ? Beaucoup ? Quand Gary m’a assuré que c’était « très rare pour une voiture de cet âge », j’ai opiné, comme si j’étais à même de juger, mais je me sentais mal. Je me doutais que cet homme était payé à la commission. Je lui faisais perdre son temps.
« Malheureusement, vous ne pourrez pas l’essayer aujourd’hui, mais voulez-vous vous asseoir au volant pour vous faire une idée ? » a-t-il proposé.
Sarah et moi nous sommes installées, en essayant de rester de marbre. C’était un peu comme avoir quinze ans et réussir à se faire servir à boire au pub.
La voiture était un cocon rassurant – portières massives, sièges en cuir crème souple.
« Que c’est beau ! » s’est extasiée Sarah en caressant le tableau de bord en acajou.
J’ai posé les mains sur le volant. La sensation était agréable. Très agréable.
J’ai fait tourner le volant, comme quand j’étais môme, et je me suis reprise avant que Gary ne me surprenne.
« Alors, tu crois que cette voiture t’appartient ? a demandé Sarah.
– Bizarrement, oui. Pourquoi pas ? » Assise au volant, j’avais bel et bien l’impression que j’étais destinée à conduire un jour cette voiture.
« En ce cas, dis-lui que tu la prends. Et demande à l’univers de sortir son chéquier », a conclu Sarah.
Je me suis fendue d’un rire sarcastique et nous sommes allées retrouver Gary.
« Je vais réfléchir, ai-je annoncé. Elle est vraiment superbe, mais je dois en voir une autre le week-end prochain. »
Je me sentais rougir.
En sortant, nous sommes allées dans un restau italien du quartier, où nous avons commandé le plat le moins cher du menu – des spaghettis à la sauce tomate.
« Je suis fauchée, a dit Sarah.
– Moi aussi, mais interdiction de le dire. Si tu dis que tu es fauchée, tu le seras encore plus. C’est la loi de l’attraction. »
Elle a levé les yeux au ciel, mais j’ai poursuivi : « Plus on est positif, plus il nous arrivera de bonnes choses. Raison pour laquelle on devrait répéter en boucle des affirmations telle que “Je suis un aimant à fric”.
– Je suis un aimant à bouffe, a répliqué Sarah en mordant à pleines dents dans le pain à l’ail. Je mange tout ce qui me tombe sous les yeux. J’aimerais tellement être de ces gens qui arrêtent de manger quand ils stressent. »
Elle a commencé à me raconter qu’elle croulait sous le boulot et que sa boss venait de torpiller ses vacances.
« Elle dit n’avoir jamais reçu le mail dans lequel je demandais à poser des jours en juin, et maintenant qu’elle a pris ces jours pour elle, je ne peux plus partir.
– Elle n’a peut-être pas vu ton mail.
– Je reçois une notification quand les messages sont ouverts.
– Peut-être qu’elle l’a ouvert mais qu’elle était débordée et qu’elle a oublié de noter tes dates dans le planning ?
– Non, elle fait tout le temps ce genre de plans… »
Le Secret déconseille vivement les propos négatifs et les jérémiades. À se plaindre, on ne gagnera que d’autres motifs de plainte – c’est la loi de l’attraction. Il faut donc impérativement inverser la polarité de nos pensées, trouver tout le monde beau et gentil et déborder de gratitude tous azimuts parce que ces pensées-là créent une vibration qui attirera un surcroît de bienfaits. À force de se lamenter qu’on n’a pas assez, on envoie un signal de disette, et le sentiment de manque nous poursuivra.
De la même façon, quand vos copines commencent à se plaindre, mieux vaut changer de sujet, ou s’en aller. Or ça, c’était un problème car, depuis des années, toutes mes amitiés s’étaient cimentées sur cette base-là : se lamenter et boire. Pour une fois, cependant, je n’étais pas d’humeur aux lamentations. J’avais déjà gâché trop de temps à me plaindre de ci ou ça, à m’énerver contre telle ou tel et à remâcher ensuite mon amertume.
« Je vais retrouver Steve et ses amis à Camden. Tu veux venir ? a proposé Sarah.
– Non, merci, je pense que je vais rentrer. »
Elle a semblé froissée. En temps normal, je l’aurais suivie et je serais rentrée à 4 heures du matin, même un soir de semaine.
« Ça va ? s’est-elle inquiétée.
– Oui, très bien. »
J’ai pris le bus et je suis rentrée.
Au cours des quelques jours qui ont suivi, je me suis repassé notre conversation. Naturellement, Sarah avait raison. Tout ça n’était que des théories échevelées. Encore que… Être positif, c’était une bonne chose, non ? Et des miracles, il s’en produisait tout le temps, pas vrai ? Si autant de gens ne juraient que par ce livre, c’était bien qu’il ne racontait pas que des sornettes. Pas vrai ?
J’ai décidé d’aller plus loin en essayant de me faire un corps de top model tout en mangeant des glucides. Les gogos vont à la gym et mangent sainement, mais les initiés au Secret ne s’embêtent pas avec ça. D’après Rhonda, la nourriture ne fait grossir que si on pense que c’est le cas. Donc, si on veut perdre du poids – facile ! On mange des barres Mars mais on pense maigre.
Voici le plan en trois étapes que Rhonda propose pour perdre du poids :
1) On demande : visualisez-vous au poids que vous voulez atteindre. Si ce poids a déjà été le vôtre par le passé, exhumez une vieille photo et ne la quittez plus des yeux. Sinon, la photo de quelqu’un ayant votre poids de rêve fera l’affaire.
2) On y croit : croyez dur comme fer que vous avez d’ores et déjà atteint ce poids rêvé, et notez le chiffre sur un bout de papier que vous collez sur l’aiguille de la balance.
3) On reçoit : savourez votre nouveau poids ! Rhonda dit : « Pensez perfection et le poids parfait suivra. »
J’ai extrait la balance poussiéreuse du placard sous le lavabo. J’ai retiré mon jean et mes chaussures (c’était toujours ça de pris), et je me suis juchée sur le carré de plastique gris. L’aiguille a hésité, avant de se stabiliser entre 75 et 76 – soit près de quatre kilos de plus qu’à ma dernière pesée. Voilà pourquoi j’évitais de monter sur la balance – c’était déprimant. Un flot d’affreuses pensées adipeuses a commencé à m’assaillir, mais j’ai vite fermé les vannes.
Pense aux jambes d’Elle Macpherson. Imagine que tu as le derrière de Kate Moss. Le ventre plat de Heidi Klum…
Je suis allée chercher une des étiquettes blanches que j’avais utilisées pour les classeurs de relevés bancaires et je l’ai collée sur la fenêtre de la balance. Bien, combien voulais-je peser ? Douze ou treize kilos de moins, ce serait pas mal, non ? J’ai écrit « 63 » au gros feutre, puis j’ai regardé ce chiffre, non sans inquiétude – n’allais-je pas ressembler à un sac d’os ?
La porte d’entrée s’est ouverte. Rachel a lancé un « bonsoir », et je me suis empressée de ranger la balance dans le placard.
« Si on le mange en pensant maigre, on ne grossira pas, ai-je expliqué ce soir-là à mon amie – nous étions attablées devant un risotto.
– Comment ça fonctionne, exactement ?
– D’après Le Secret, on grossit uniquement parce qu’on pense gras – rien à voir avec les calories, la crème ni le parmesan. »
Je me suis resservie de risotto crémeux, mais Rachel a sagement décliné. Sa méthode pour garder la ligne était franchement dépassée – elle n’aurait pas fait vendre un seul livre.
« Ce livre a changé ma vie. »
J’ai levé la tête, et en voyant ces dents blanches et régulières, ces cheveux châtains lisses et brillants, j’ai immédiatement su que cette femme et moi ne serions jamais amies.
J’étais au Bread and Beans en train de travailler (en vrai, de consulter Facebook) et Le Secret était posé sur la table.
« Une amie me l’a offert l’an dernier, quand j’ai rompu avec un sale con. J’ai écrit la liste de tout ce que je voulais chez un homme, puis je l’ai oubliée dans un tiroir, jusqu’à ce que je déménage. Le type avec lequel je sors en ce moment coche toutes les cases de la liste, sauf une – il ne fait pas de plongée ! Mais il peut encore apprendre. »
Pourquoi tout le monde avait-il une anecdote de ce genre à raconter ?
« Vous êtes célibataire ? a poursuivi la femme, au mépris manifeste des règles de savoir-vivre britanniques qui interdisent d’adresser la parole aux inconnus.
– Oui.
– Et vous avez fait le portrait-robot du petit ami idéal ?
– Non, mais je viens de passer deux jours à faire de la place dans mon placard, et je veille à dormir d’un seul côté du lit. »
Le Secret évoque le cas d’une femme qui, comme moi, était abonnée au célibat. Cette femme avait longuement visualisé les qualités attendues de son partenaire idéal, mais celui-ci se faisait attendre. Un jour, en rentrant chez elle, elle a compris pourquoi elle était toujours célibataire : elle garait sa voiture au milieu du garage.
« Elle s’est aperçue que ses actions contredisaient ses attentes. En garant sa voiture au milieu du garage, elle ne ménageait pas de place pour celle de son partenaire idéal ! » explique Rhonda.
Cette femme a donc déplacé la voiture, mais elle a également fait de la place dans sa penderie pour les vêtements de son « partenaire idéal », et dans le même ordre d’idée elle a arrêté de dormir en travers du lit. Après quoi, elle a rencontré l’homme de ses rêves, et ils vécurent heureux jusqu’à la fin des temps.
La femme aux cheveux brillants a souri. « Oh, moi, je ne me suis pas donné tout ce mal. J’ai juste dressé la liste de tout ce que je voulais – quel genre d’homme, de maison, de boulot, quels voyages… puis j’ai fait un tableau de visualisation sur lequel j’ai épinglé des photos de tout ce que je voulais attirer. Avez-vous fait un tableau de visualisation ?
– Non.
– Vous devriez.
– Vous croyez vraiment que ça marche, ce genre de truc ?
– Je sais que ça marche, mais il faut y croire.
– D’accord, mais… comment s’oblige-t-on à croire en quelque chose en quoi on ne croit pas ?
– Faites semblant, jusqu’à y croire sincèrement. »
Ce week-end-là, j’ai donc entrepris de créer un tableau de visualisation, qui consiste en un grand panneau d’affichage sur lequel on épingle des images ou des mots dépeignant notre avenir rêvé. J’étais résolue à prendre la tâche au sérieux. J’allais mettre mon scepticisme en sourdine et tout mon cœur à l’ouvrage. Fini le cynisme – que d’aucuns nomment aussi raison.
Lorsque je me suis installée avec une pile de magazines et une paire de ciseaux, le premier problème n’a pas tardé à se faire jour : que voulais-je de la vie ? Être plus mince, plus riche, mieux réussir… mais au-delà de ces désirs vagues, je n’avais jamais réfléchi à mes attentes parce que a) comment diable allaient-elles se concrétiser et b) pour qui te prends-tu ?
Le Secret cite Jack Canfield, auteur de Bouillon de poulet pour l’âme : des histoires qui réchauffent le cœur et remontent le moral4 : « La plupart d’entre nous se défendent de vouloir ce qui nous tient à cœur, faute de voir comment ces désirs vont se concrétiser. » Ce à quoi Rhonda répond : ce n’est pas votre problème de savoir comment vos désirs se concrétiseront. Laissez donc l’univers œuvrer pour vous.
Donc, s’il n’existait pas d’obstacles – que d’aucuns nomment aussi réalité –, que voulais-je ?
J’ai décidé de commencer par une belle maison.
John Assaraf, « métaphysicien, spécialiste en marketing et auteur », raconte qu’il a découpé la photo d’une gigantesque demeure dans un magazine pour son tableau de visualisation et que, cinq ans plus tard, contre toute attente, il y habitait.
Depuis que j’étais allée à Los Angeles pour faire un papier sur une convention de zumba, je rêvais de vivre là-bas. Avec cette idée en tête, j’ai fait du lèche-vitrine sur des sites d’agences immobilières. Je n’arrivais pas à me décider entre une villa à Hollywood Hills ou un petit quelque chose près de la plage. Un bungalow de style hispanique, ou une maison ultramoderne tout en verre ?
Ensuite, j’ai passé vingt minutes à choisir le carrelage de salle de bains d’une maison que je n’avais pas, dans un pays où je ne vivais pas. Bleu-vert ou vert ? Violet ou bleu ? J’ai fait de même avec les coussins destinés à mon canapé blanc cassé qui n’existait pas davantage. Et – non, je ne me moque pas de vous – tout ça m’a stressé. Et si je faisais les mauvais choix ? Et combien toutes ces fantaisies allaient-elles me coûter ? Étais-je déjà en pleine banqueroute dans ma vie rêvée ?
Devant ces centaines d’images de gens parfaits dans leur maison tout aussi parfaite, j’éprouvais ce sentiment familier de ne pas être à la hauteur de mes ambitions. Je n’étais pas assez jolie pour vivre à L.A. ! Et avec qui serais-je amie, là-bas ? J’allais être comme une âme en peine dans une grande maison pour moi toute seule.
J’ai trouvé une photo du fameux coupé Mercedes, mais ça ne m’a pas inspirée non plus. Une voiture ne changerait pas ma vie.
Je me suis préparé du thé et un toast au fromage, avant de me souvenir que les filles de L.A. super minces et super souples ne mangent pas de glucides. J’étais déjà en train de rater ma vie rêvée ! Je ne voulais pas choisir un avenir qui impliquerait de renoncer aux toasts au fromage.
Le soir, en rentrant, Rachel m’a trouvée attablée à la cuisine. J’étais entourée de montagnes de papier et j’avais descendu une demi-bouteille de vin rouge. Elle s’est assise et a pioché la photo d’une villa de Hollywood Hills.
« C’est quoi ?
– Ma future maison.
– Ah bon ? Elle ne te ressemble pas vraiment.
– Pourquoi ?
– Je ne sais pas. Ce n’est pas toi. Pourquoi veux-tu vivre aux États-Unis ? Tu ne connais personne, là-bas. Pourquoi ne peux-tu pas être heureuse ici ? »
Bonne question. Pourquoi pensais-je toujours que le bonheur se trouverait forcément ailleurs, et en étant une autre que moi ?
Dans mon esprit, depuis toujours, le bonheur devait se manifester par une aisance financière, des vêtements de luxe, une belle maison, mais peut-être me trompais-je ? Peut-être pouvais-je le trouver ailleurs. Avais-je vraiment envie que ma vie ressemble à une gigantesque liste de courses ? Non.
Mince alors ! Il y avait bel et bien du changement dans l’air.
J’ai décidé de modifier mon approche. Il était temps de faire place à une nouvelle vision ! Foin de l’argent et de la maigreur ! Mon nouveau moi allait être heureux, libre, drôle ! J’ai épinglé sur mon tableau des photos de temples indiens et de mosaïques marocaines (pour symboliser un voyage en Afrique, pas pour décorer quelque hypothétique salle de bains). J’ai ajouté celle d’un bureau ancien disposé devant une fenêtre haute, où le futur moi écrirait des pages merveilleuses, fabuleuses, ainsi qu’une photo réunissant une femme en pleine séance de méditation et une autre en train de faire du yoga, un verre de jus vert (le futur moi boit des jus verts), et une salade de courgettes. Sur ce cliché, il y avait encore une autre femme, qui exécutait un équilibre. Je n’ai pas refait d’équilibre depuis le cours élémentaire – mais cette femme me plaisait bien. Elle respirait la joie de vivre, dans sa posture inversée.
Rachel, à côté de moi, épinglait quant à elle des photos de pique-nique au soleil, de maisonnettes à la campagne, de tablées d’amis en train de rire. Son tableau de visualisation ressemblait à sa vie actuelle, une succession de plaisirs simples, de bons petits plats et d’agréable compagnie, sans l’ombre d’un sac de créateur en vue.
« Il ne nous reste qu’à trouver un homme », a-t-elle dit.
Pour ce volet du shopping, je me suis tournée vers une pile de suppléments dominicaux. Cela aurait dû être un travail amusant mais, en regardant ces charmants hommes souriants, je ne pouvais m’empêcher de les imaginer en train de se dire : « Tu peux toujours rêver ! »
J’ai commencé par découper la photo du designer auquel on doit les nouveaux bus londoniens. Son interview brossait le portrait d’un homme intelligent, modeste et drôle. Et il avait de beaux cheveux bouclés. Une recherche sur Google m’a appris qu’il avait une femme. Je ne pouvais pas avoir le mari d’une autre sur mon tableau de visualisation.
« Tu te prends trop la tête, a dit Rachel.
– Je sais, mais ça ne me convient pas.
– Que cherches-tu chez un homme ?
– J’en sais rien. Qu’il soit sympa ?
– OK. Quoi d’autre ?
– Gentil, intelligent, drôle… et pétillant.
– Pétillant ?
– Oui, qu’il brille d’un éclat particulier. Il doit aussi avoir les pieds sur terre et avoir réussi dans la vie, mais pas trop. Et les connards sont exclus d’office.
– Pourquoi as-tu l’air aussi flippée ? »
C’était ridicule, mais ne serait-ce que penser au genre d’homme que je désirais rencontrer était flippant, puisque je savais d’ores et déjà qu’il ne voudrait pas de moi – pourquoi diable voudrait-il de moi ? Il pouvait prétendre à bien mieux. Alors pourquoi risquer un rejet et la souffrance qui va avec ? Mieux valait ne pas le vouloir du tout.
Même dans ma vie fantasmée, je me rejetais moi-même.
Et c’était là le nœud du problème : en pensant ne pas mériter qu’il nous arrive de bonnes choses, on se met effectivement en travers de leur route.
Gemma me reparle souvent de la fois où un type m’a baratinée dans un pub. Il cochait toutes les cases : grand, brun, des yeux bleus, souriant et architecte. Et qu’ai-je fait, quand mon futur mari nous a adressé la parole et m’a demandé s’il pouvait m’offrir un verre ? J’ai répondu : « Non merci. »
Je sortais d’une journée de boulot de douze heures et j’avais l’air d’une souillon – pas maquillée, le cheveu gras, une tenue de bureau pas vraiment flatteuse ; qu’un homme comme lui puisse sérieusement s’intéresser à moi, je n’y croyais pas une seule seconde.
« Il est soûl et il tente sa chance avec tout le monde, avais-je dit à Gemma.
– Mais pas du tout ! Tu es idiote ! » Elle avait raison – j’étais idiote. Et je le suis toujours.
Rhonda dit qu’en s’autodénigrant, on fait barrage aux trésors d’amour et de bienfaits que l’univers a à nous offrir.
Voilà longtemps que je bloquais quantité de choses. Pour me protéger. Mieux valait ne pas rêver du tout que rêver et être déçue. Je devais dépasser cette peur.
J’ai donc lancé une recherche sur Google, « hommes souriants beaux et barbus ». Je reluquais des barbus parfaitement banals depuis vingt bonnes minutes quand je me suis souvenue de cet e-mail que Sarah m’avait envoyé quelques mois plus tôt, et qui s’intitulait : VOICI L’HOMME QUE TU VAS ÉPOUSER. Le lien indiqué dans le message menait à l’interview du chanteur du groupe Snow Patrol, que je ne connaissais pas. Cet homme racontait qu’il était nul avec le sexe opposé et qu’il buvait trop. Mon jumeau, pour ainsi dire. Et il vivait à L.A. ! J’ai imprimé sa photo et je l’ai ajoutée à mon tableau. Ça peut paraître insensé, mais j’avais l’impression de me mettre à nu en épinglant une photo d’homme – et en énonçant par ce geste mon désir d’en avoir un dans ma vie.
Après le dîner, j’ai posé le tableau de visualisation par terre à côté de mon bureau et je me suis allongée sur le lit pour contempler ma vie rêvée. Elle avait l’air chouette. Et au cours des quelques jours suivants, plus je la regardais, plus je me mettais à croire qu’elle était à portée de main.
Là, peut-être, réside le vrai secret de ce livre ; il nous autorise ce que la plupart d’entre nous s’interdisent passé la maternelle : rêver tout éveillé à son avenir – comme quand on annonçait, enfant, sans la moindre inhibition, qu’on voulait devenir astronaute, ballerine ou ambulancière. Il nous empêche de chercher sempiternellement de nouvelles excuses et de nous retrancher derrière la prétendue « réalité », ce que nous commençons à faire sitôt que nous nous heurtons aux premières déceptions de l’adolescence.
C’est vrai, caresser de grands rêves était effrayant, car c’était s’exposer à des déceptions s’ils ne se réalisaient pas. La démarche avait cependant le mérite de clarifier mes vraies attentes. J’avais cru vouloir une belle voiture et une grande maison quand, en vérité, j’aspirais à trouver la paix de l’esprit, je voulais avoir des amis, voyager. Mais bon, soyons honnête, je voulais aussi des tonnes d’argent – le chèque de 100 000 livres se trouvait d’ailleurs en bonne place sur mon tableau. Et plus je la contemplais, moins cette vie rêvée me semblait ridicule.
Mais comment ces rêves allaient-ils se concrétiser ? Le Secret nous invite à ne pas nous préoccuper de ce détail qui n’est pas de notre ressort, mais qu’il fasse à ce point l’impasse sur la notion de « travail » continuait à me faire tiquer. Je ne croyais pas à l’intervention d’un bon génie. Pour que la magie opère, j’étais convaincue que, même avec force pensées positives, il me fallait mettre la main à la pâte.
Les athlètes croient à leur succès et visualisent l’instant où ils franchissent la ligne d’arrivée, mais ils s’entraînent quotidiennement pour que cette vision devienne réalité. Je me souviens d’un documentaire sur Usain Bolt : quand il battait des records, ce sprinteur donnait peut-être l’impression de ne disputer qu’une compétition amicale, mais le film montrait qu’il s’entraînait si dur qu’il vomissait.
Ses succès résultaient-ils d’une « action inspirée » et de la loi de l’attraction ? Ou de la méthode éculée qui consiste à se retrousser les manches et se donner à fond ?
Ensuite, il s’est passé quelque chose d’étrange : quatre jours après avoir réalisé mon tableau de visualisation, ma rédac chef m’a proposé d’écrire un article sur le bien-fondé de l’engouement pour le chou kale : je devais ne manger et boire que du kale pendant une semaine, et rendre compte de l’expérience – sans doute depuis les toilettes.
Quelques jours à peine après avoir punaisé une photo de jus vert sur mon tableau de visualisation, on me proposait de me payer pour en boire ! J’écrivais régulièrement des papiers sur les sujets bien-être, donc cette proposition n’avait rien d’extraordinaire, mais… deux jours plus tard, la même rédactrice en chef m’a demandé de chroniquer un cours de yoga aérien qui impliquait de se suspendre tête en bas. Univers, est-ce là un signe ? Peut-être la magie fonctionne-t-elle bel et bien ? Maintenant, si quelqu’un pouvait m’envoyer un chèque de 100 000 livres, je serais définitivement convaincue.