2. Comment devrions-nous agir ?

Désir, action et résultats

La vie est un cycle sans fin de désirs suivis d’actions, elles-mêmes suivies de résultats (généralement décevants parce que nos attentes étaient trop élevées). C’est un cycle parce qu’une fois que nous avons atteint l’objectif désiré, nous supplantons rapidement l’ancien désir par un nouveau et le processus recommence. Nous pensions que nous serions heureux quand nous aurions obtenu quoi que ce soit que nous croyions vouloir – et c’est effectivement souvent le cas. Mais malheureusement, ce bonheur ne dure pas – il s’avère toujours que nous nous trompions sur sa valeur ultime.

Pourquoi faisons-nous cela ? Parce que nous sentons que, d’une manière ou d’une autre, nous sommes limités, et que l’objet désiré nous rendra complets. Cela s’applique à tous les désirs, du plus élémentaire au plus sophistiqué. Mais il n’y a qu’un seul désir qui, une fois satisfait, nous apportera la satisfaction que nous cherchons, et c’est de réaliser notre véritable nature. Car cette réalisation apportera avec elle la découverte que nous sommes, en fait, illimités. Nous sommes déjà complets.

La Bhagavad Gita nous dit que le fait de penser à des objets conduit à l’attachement et qu’ensuite, nous désirons les avoir. Si nous en sommes empêchés, nous nous mettons en colère. Cela évolue jusqu’à l’illusion, la confusion et la perte de raison – et nous voilà perdus.

La ronde des désirs

L’advaita reconnaît l’existence d’une sorte de loi morale opérant dans l’univers, appelée « dharma » (mais c’est un vaste sujet que je ne traiterai pas dans ce livre). Elle a comme effet que lorsque nos actions sont en accord avec le dharma, nous obtenons des « points de mérite » ; lorsqu’elles vont à l’encontre du dharma, nous obtenons des « blâmes ». Donc en règle générale, nous pourrions dire que les actes qui aident la société, d’autres personnes, l’environnement, etc., génèrent du mérite, alors que ceux qui nuisent à autrui ou à nous-mêmes entraînent du démérite. Si nos motifs cadrent avec cette attitude, nous pouvons éviter satisfaction ou culpabilité et simplement accepter tout ce qui arrive.

Toutes nos actions auront inévitablement des conséquences dans le futur à un moment ou à un autre, puisqu’il y a une relation de cause à effet, à l’instar des lois physiques d’action et de réaction. On peut facilement le comprendre sur le plan grossier : un style de vie dissolu et essentiellement axé sur le plaisir, par exemple, peut être agréable maintenant mais conduira probablement à des regrets quand, plus tard, le corps n’en pourra plus. Cela s’applique également au monde subtil de la pensée et de la motivation.

Karma et réincarnation

C’est ce qu’on appelle la théorie du « karma » – un autre terme pour la loi de cause à effet. Nous savons que si nous mettons une bouilloire pleine d’eau froide sur une source de chaleur, l’eau finira par bouillir et se transformera en vapeur. Si nous donnons un coup de pied à un objet, il sera peut-être projeté en l’air ou nous nous retrouverons avec un bleu à l’orteil, en fonction de l’inertie de l’objet en question – mais il y aura un effet. La loi du karma dit que tout ce que nous faisons produira un effet, peut-être pas dans l’immédiat mais tôt ou tard, même dans une vie ultérieure. Et la loi s’applique à tous nos actes, pas uniquement aux actions purement physiques.

Nous remarquons souvent que certaines personnes semblent ne pas s’intéresser aux autres et dépensent d’importantes sommes d’argent pour leur propre plaisir alors qu’elles n’ont (nous semble-t-il) pas fait grand-chose pour le gagner. Nous voyons aussi des gens vouer leur vie au service d’autrui et vivre dans une relative pauvreté. Et nous nous demandons : « Où est la justice ? »

Maintenant, avant de poursuivre votre lecture, je vous demande de tenir compte du fait que ce que je vais vous dire là n’est pas l’enseignement ultime de l’advaita. Par conséquent, si vous ne pouvez admettre l’idée de déités ou de réincarnation, ne vous inquiétez pas. Poursuivez votre lecture ! Il faudra un certain temps pour que l’image globale devienne plus claire.

L’enseignement de base de l’advaita nous dit qu’au cours de nos existences, les bons points et les mauvais points s’accumulent. Ces « points » sont appelés karmas ou sanskaras, et bien qu’ils puissent ne pas parvenir à maturité dans cette vie-ci (de sorte que les mauvaises gens aient ce qu’ils méritent), ils finiront par le faire, puisque la réincarnation est une partie de l’enseignement. Cela veut dire que nous sommes nés dans une situation adaptée à un sous-ensemble du karma que nous avons accumulé. Si nous avons été très méchants dans une vie précédente (qui ne sera pas nécessairement celle qui a juste précédé celle-ci), nous pourrions renaître dans une forme de vie inférieure, en tant que cafard, par exemple. Le terme utilisé pour désigner l’ensemble des situations que nous rencontrons dans cette vie – qu’elles soient cause de bonheur ou de malheur – est prarabdha. La forme humaine n’est de loin pas la plus élevée car il existe des êtres divins dans les sphères célestes, mais c’est de loin la plus importante puisque c’est la seule qui nous permette d’échapper à ce cycle de naissances et de morts que l’on appelle samsara.

Les buts de la vie

On échappe au samsara, cette « ronde éternelle de naissances et de morts », en s’« illuminant ». Nous y reviendrons plus tard, mais en résumé cela signifie que l’on reconnaît sa véritable nature et celle de la réalité (c’est-à-dire sa non-dualité). Une fois cela atteint, on vit le temps qui nous reste à vivre (en épuisant le sanskara qui avait causé cette vie) mais on ne reprend plus naissance. Cela peut ne pas sembler particulièrement désirable, mais comme on va le voir, l’illumination implique bien plus que cela.

Ainsi donc, l’advaita traditionnel distingue quatre buts pour une vie humaine :

  1. Le premier concerne les besoins de base de la vie et les moyens de les obtenir. Si l’on n’en dispose pas, on ne pensera jamais à rechercher l’illumination !
  2. Le second concerne la satisfaction des désirs personnels, qu’ils soient bruts ou raffinés – le fait d’obtenir ce qui nous procure du plaisir.
  3. Ce n’est que lorsque nous avons satisfait nos désirs que nous pouvons commencer à penser aux autres. Vivant dans une société, nous avons des responsabilités dans notre communauté et à l’extérieur. Nous pouvons y penser comme à une série de cercles concentriques, avec soi-même au centre et la race humaine en bordure, et avec une importance qui va en décroissant de l’intérieur vers l’extérieur. Comme nous l’avons mentionné précédemment, nous gagnons des bons points en faisant de bonnes actions, et de telles activités finissent par nous profiter car une accumulation de bons sanskaras améliore nos perspectives pour la vie prochaine.
  4. Quelques personnes, peu nombreuses, réalisent un jour que la poursuite des trois buts précédents est en fin de compte peu satisfaisante. La maison tombe en ruine ; les vêtements s’effilochent et se trouent ; le contentement qui suit un bon repas a tôt fait de se transformer en une nouvelle sensation de faim. C’est un processus perpétuel et constant. De même, le plaisir qui suit la satisfaction d’un désir est invariablement de courte durée. Et indépendamment du nombre de personnes que nous aidons, il en restera toujours d’innombrables dans le besoin. Ce que nous voulons, en définitive, c’est être libéré des besoins de toutes sortes, tout le temps. C’est le but ultime, et on l’appelle « moksha ».

Le libre arbitre

Quand nous parlons d’action, nous ne pouvons pas ne pas aborder le sujet du libre arbitre. Nous savons tous que nous avons, semble-t-il, une liberté de choix (ou tout au moins dans une certaine mesure), mais que dit l’advaita à ce propos ?

Bien que le sujet soit fort complexe, les principes de base peuvent être assez facilement résumés. Quand nous « choisissons », notre soi-disant choix peut être le résultat :

  1. Du sort ou du destin. Cela veut dire que le choix lui-même, comme le résultat, doit forcément avoir lieu, indépendamment de ce que nous faisons. Tout le déploiement de la création a été « déterminé » dès son commencement.
  2. Du déterminisme. Cela signifie que le choix et le résultat peuvent remonter à des causes antérieures. Il n’y a pas de liberté dans nos choix, qui sont invariablement déterminés par des aspects génétiques et environnementaux.
  3. Du libre-arbitre. Bien que nous soyons à l’évidence influencés par les événements passés, nos particularismes personnels et les circonstances présentes, nous sommes capables de choisir d’agir ou de ne pas agir, et nous sommes capables de choisir comment agir, dans les limites de notre capacité personnelle.

D’après l’advaita, notre champ d’action est limité par notre karma passé mais, à l’intérieur de ces restrictions, nous disposons d’un libre-arbitre. Cela coïncide par conséquent avec ce que nous pouvons appeler le « bon sens ». Nous sommes aussi limités par les lois de la création. Par exemple, nous pourrions choisir de nous rendre au travail en volant et par nos propres moyens, mais la loi de la pesanteur et la constitution du corps humain nous en empêche. Notre condition pourrait être décrite par la métaphore d’un bateau à moteur dans une rivière au courant rapide. Le courant de la rivière a tendance à entraîner le bateau, mais il reste une possibilité limitée pour manœuvrer et diriger notre parcours ; et plus le moteur (la détermination) est puissant, plus nous sommes capables de remonter le courant.

Comme nous le verrons plus tard, sur le plan empirique (c’est-à-dire au niveau du monde tel qu’il semble nous apparaître dans notre vie quotidienne), l’advaita accepte l’existence de personnes individuelles et d’un « créateur » et « maître » de l’univers, appelé Ishvara. Ishvara est le nom donné à l’ensemble des lois qui gouvernent le « fonctionnement » de la création et, dans ce contexte en particulier, il est responsable du fait de nous attribuer un corps dans cette vie en fonction des sanskaras accumulés dans les vies précédentes. Nous pouvons donc dire que l’action est, dans un certain sens, un effort « conjoint ». Ishvara manifeste le monde pour répondre aux besoins du karma global provenant des créations précédentes, karma qui a lui-même été généré comme résultat de nos actions passées. Et nous agissons au sein du contexte et des limitations imposées par les lois naturelles de la création causées par Ishvara. Ainsi, à ce niveau, on peut dire que Ishvara et nous « agissons » (et « jouissons » du résultat de nos actions). (En réalité, aucun n’agit parce qu’aucun n’existe en tant qu’entité séparée – mais les explications concernant cette déclaration viendront plus tard !)

Nos actes sont par conséquent surtout déclenchés par un prarabdha prédéterminé, mais nous disposons d’un certain libre-arbitre. Comme nous ne pouvons pas savoir lequel fera effet à quelle occasion, nous devons assumer notre libre-arbitre et nous efforcer de faire en sorte d’agir en accord avec le dharma.