5. FUGITIF

Il y a toujours une période de calme avant la tempête, dit-on. Avant que les événements se précipitent, on connut quelques jours dont la tonalité générale était l’ennui.

L’affaire du Mardud fut mise de côté : une étincelle d’activité au milieu de notre monotonie éteinte. Plus aucune nouvelle de Libéro, et mes recherches sur le système Heimdall ne donnaient rien. Pendant ce temps, Alzaga menait avec célérité son projet de transformer les chevaliers quêteurs en brigade de bureaucrates dociles et apathiques.

Il ne se passa rien d’important pendant une période que je trouvai trop longue. L’événement le plus intéressant dont je me souvienne fut un courrier de ma mère. Il y avait au moins deux mois que j’étais sans nouvelles d’elle.

En quatre ou cinq lignes de style télégraphique, elle m’annonçait qu’elle se trouvait au Canada, où elle organisait un séminaire à l’université de Toronto. Elle était contente, car, disait-elle, le climat était très agréable (ma mère a toujours détesté la chaleur, en cela je reconnais une certaine affinité) et Toronto une ville très intéressante. Elle considérait comme acquis que j’allais bien, ou du moins que j’étais vivant, et finissait par de vagues promesses de m’écrire plus souvent. J’étais ravi pour elle et pour moi : concernant ma mère, je me sentais toujours plus à l’aise de la savoir sur un autre continent pour un temps indéfini.

Le jour où je reçus sa lettre, mon ennui était tel que je ne pouvais pas rester plus de cinq minutes dans mon habitacle. Les quêteurs semblaient partager mon humeur et ils n’étaient pas une compagnie très stimulante, aussi décidai-je d’aller rôder dans le musée. J’avais entendu dire qu’on exposait de nouvelles pièces dans la section d’art grec et je voulais y jeter un coup d’œil.

On était mercredi. Un jour très fréquenté par les groupes. Surtout des collégiens, des lycéens et des membres d’associations culturelles pour adultes. Le contraste était curieux, entre les groupes d’adolescents et les files de retraités qui déambulaient dans les salles sans trop d’enthousiasme.

Les nouvelles pièces de l’exposition d’art grec n’avaient rien de spectaculaire, sauf une jolie amphore rouge et noire décorée d’une représentation d’Achille écoutant la prophétie de Calchas, qui lui proposait de choisir entre une vie courte mais glorieuse, et une très longue existence banale.

En regardant l’amphore, je laissai errer mes pensées et essayai d’imaginer ce que j’aurais choisi si j’avais été à la place d’Achille.

À ce moment-là, je vis un reflet dans la vitrine où était exposée l’amphore. Un visage connu.

Le teint de César semblait encore plus foncé dans le reflet. En le fixant dans les yeux, je me rendis compte qu’il ne regardait pas les pièces exposées : c’était moi qu’il regardait.

Je n’eus le temps ni de réfléchir ni d’agir. César se rapprocha de la vitrine, feignant d’examiner l’amphore d’Achille. Je crus qu’il ne m’avait pas reconnu, mais le doute ne dura guère.

— Je veux que nous parlions, souffla-t-il à mi-voix.

Il n’y avait personne d’autre près de nous, il était donc évident qu’il s’adressait à moi, même s’il se comportait comme si nous ne nous connaissions pas. J’entrai dans son jeu.

— Bon. Je t’écoute.

— Non, pas ici. Seuls. En privé.

— Tu sais que la police te recherche ? – César hocha la tête. Tu penses que je ne vais pas te dénoncer ?

— Je peux vous raconter des choses sur le livre qu’on a volé. Rien qu’à vous. Si vous alertez la police, vous ne les saurez jamais.

— Pourquoi veux-tu me les raconter ?

César montra des signes d’impatience.

— Dites-moi simplement si vous voulez qu’on parle.

— Où ?

— Restez ici, comptez jusqu’à dix, et ensuite suivez-moi.

Il s’éloigna de la vitrine. Je me conformai à ses indications. Je le suivis à distance jusqu’à la sortie du musée. Puis César se dirigea vers les jardins de la Découverte, place Colón, choisit un banc de pierre à l’écart, près d’un bouquet d’arbres, et s’assit. J’attendis deux minutes et le rejoignis.

Il portait les mêmes vêtements que le jour où il avait été arrêté : le tee-shirt de Drogba et le jean sale. Quand je m’assis à côté de lui il ne me regarda pas, il garda les coudes appuyés sur les jambes, la tête basse.

— Je sais ce que vous êtes, me dit-il. Un quêteur.

Fantastique. D’abord démasqué par un adolescent et maintenant par un repris de justice. Le Corps national des quêteurs devenait aussi secret que les boy-scouts.

Je dis à César qu’il n’avait qu’à me tutoyer, puisqu’il savait tant de choses sur moi. Puis je lui posai une question :

— D’où te vient cette idée ?

— Le briquet. L’emblème du Corps est gravé sur ton briquet. Je l’ai vu quand tu m’as donné du feu l’autre soir, au Centre islamique.

Je claquai la langue. Labulle semblait avoir raison de me dire que ce briquet était une idée stupide. J’espérais seulement qu’il ne le saurait jamais.

— Il n’y a pas beaucoup de gens en ce monde qui sachent identifier ce symbole. Pourquoi toi ?

— Parce que je vous connais. J’en sais long sur vous. C’est eux qui me l’ont dit.

— Bravo, j’avais très envie de rencontrer quelqu’un qui me parle d’“eux”. J’aime bien quand il y a un “eux”… De qui s’agit-il exactement ?

— De ceux qui m’ont engagé pour voler le Mardud. Ce sont eux qui ont sorti Joos Gelderohde de la prison de Termonde, eux qui cherchaient la table de Salomon… Tu ne les connais pas encore, mais ils savent qui vous êtes, tous. Ils le savent très bien.

— Si tu veux que je te prenne au sérieux, il faudrait que tu me donnes des noms.

— Je ne le peux pas, car je n’en connais pas. Ils ne s’en servent jamais, même quand ils font des accords, mais je sais d’où ils sortent leur argent. Je sais qui les paie.

— Qui ?

— C’est cette entreprise, celle des ordinateurs… – César baissa d’un ton, comme s’il redoutait qu’on nous écoute. Voynich.

Enfin, quelqu’un confirmait les soupçons que je retournais depuis quelque temps dans ma tête. Je n’éprouvai aucune surprise ; en réalité, je me sentis presque content. Mais je ne pouvais pas encore mesurer les implications de cette révélation.

— Comment le sais-tu ?

— Je le sais. Ils me l’ont dit quand ils m’ont contacté.

César sortit de sa poche un petit carton froissé ; d’un côté, il y avait l’étoile aplatie de Voynich, et de l’autre il n’y avait qu’un seul nom : Lilith.

— Qui t’a donné ça ?

— Un homme. Il ne m’a jamais dit comment il s’appelait, je m’adressais toujours à lui en disant “monsieur”. Il m’en a présenté deux autres, qui ne m’ont pas davantage donné leur nom. Ce sont eux qui ont préparé le vol du Mardud.

— Tu ne sais pas ce qu’est ou qui est Lilith ?

— Non. Une fois, j’ai posé la question à un de ces types. Il a ricané et récité une sorte de poème. C’est tout.

J’acquiesçai. Je pense que je connaissais ce poème : “Tes lèvres distillent le miel, il y a sous ta langue du miel et du lait…”, le Cantique des cantiques, de Salomon, plus précisément le passage que Salomon écrivit, croit-on, en pensant à Lilith, la reine de Saba. Dans le passé, j’avais une fois demandé à Joos Gelderohde qui étaient ses alliés, et il m’avait répondu par la même citation.

— Et tu n’as pas trouvé cela bizarre ?

César ne répondit pas. Il se contenta de hausser les épaules. Je le soupçonnais de me cacher des détails importants ; toutefois, je décidai de ne pas le mettre sous pression. Je voulais découvrir à son rythme jusqu’où allait son histoire.

— D’accord, dis-je. Raconte-moi comment s’est déroulé le vol. Comment ces hommes l’ont-ils organisé ?

— Je devais pénétrer dans le Centre islamique et retirer le livre de la réserve. On m’a dit aussi que s’il y avait de l’argent, je pouvais le prendre, même si ce n’était qu’une petite somme. Ils savaient comment débrancher l’alarme, mais pas comment entrer dans la bibliothèque ni en ressortir ; voilà pourquoi ils avaient besoin de moi.

— Et toi, tu savais comment t’y prendre ?

De nouveau César haussa les épaules.

— Je suis assez doué pour entrer et sortir sans être vu.

— Tu es quoi ? Une sorte de cambrioleur de haut vol ?

César ne répondit pas. Je commençais à comprendre qu’il était avare de paroles : il ne parlait que s’il y était obligé.

— Si tu as emporté le livre, pourquoi ne l’avais-tu pas sur toi lorsque la police t’a attrapé ?

— Elle ne m’a pas attrapé, ceux qui m’ont engagé m’ont tendu un piège – il serra les dents d’un air rageur. Voilà pourquoi ils m’ont dit que je pouvais aussi emporter l’argent, ils avaient tout prévu.

— Que s’est-il passé ?

— Je me suis glissé dans la bibliothèque avec un autre, un type de chez eux. On a pris l’argent et le livre. En sortant, c’est lui qui avait le livre. Normalement, une voiture devait nous attendre, mais elle n’était pas là. Le type m’a dit qu’il allait la chercher et que je devais l’attendre sans bouger. Dès qu’il a disparu, l’alarme s’est déclenchée et le vigile m’est tombé dessus.

— Oui, je vois… J’ai l’impression que tu as été l’appât idéal. Pourquoi n’as-tu pas raconté tout cela à la police ?

— Parce que je ne voulais pas les mettre sur la piste du livre. Tout ce que je voulais, c’était sortir de ce guêpier le plus vite possible. En outre, j’avais peur…

— Peur de quoi ?

— Peur d’eux. Ces gens de Voynich, tu n’imagines pas ce dont ils sont capables. Ils sont partout, ils ont assez d’argent pour acheter tout un corps de police s’ils le souhaitent. Je craignais que mon arrestation ne soit le premier pas vers quelque chose de pire.

— Tu pensais qu’on allait te retrouver pendu dans ta cellule ou quelque chose de ce genre ?

César ne répondit pas. Je faillis me moquer de ses craintes vraiment exagérées, mais je ravalai mon envie. Après tout, nous parlions des personnes qui avaient sorti l’assassin Gelderohde d’une prison de haute sécurité sans se salir les mains. Les mêmes qui avaient soudoyé Tesla pour qu’il devienne leurs yeux et leurs oreilles au cœur du Corps national des quêteurs. Oui, ces gens-là étaient capables d’aller très loin pour ne pas laisser de traces derrière eux.

— Pourquoi me raconter tout cela ? J’étais avec la police le jour où on t’a arrêté.

— Mais tu n’es pas des leurs. Je le sais. Je connais vos activités. Ils m’en ont parlé. Je sais aussi que vous voulez trouver le livre avant la police. Je veux vous aider.

— Pourquoi ?

— À cause du livre. Il est important.

— Important pour qui ? – de nouveau, César me répondit par un de ses silences hermétiques ; il commençait à m’agacer. Il faudrait que tu sois plus bavard si tu veux que j’aie confiance en toi.

— Tu ne sais pas ce qu’il y a dans ce livre, n’est-ce pas ?

— Et j’imagine que, toi, tu le sais.

— Rajul el Ajdhar Haykal… Le livre n’est que le début.

— Le début de quoi ?

— Si tu veux le savoir, il faudra que tu mettes la main dessus, répondit César d’un air de défi. Mais jamais tu n’y parviendras sans mon aide.

— Tu sais où il est ?

— Je crois savoir qui le détient. Ils parlaient de ce qu’ils feraient du livre une fois qu’il tomberait entre leurs mains.

— Que veux-tu, en échange de mon aide ?

Une expression lasse assombrit son visage.

— Tu poses beaucoup de questions. Trop… Tu perds du temps. Tu veux récupérer le livre, et moi aussi. Aucun de nous deux ne peut y parvenir tout seul, alors pourquoi ne pas nous entraider ? C’est la seule question qui a un sens.

Je le regardai, essayant de sonder ce que cachait sa proposition. Ma première réaction fut de la repousser, car je n’avais pas envie de conclure un accord avec un fugitif qui admettait avoir été payé par nos ennemis, et dont les motivations me semblaient peu claires.

En réalité, c’était un dilemme éthique. Une fois, Danny m’avait dit que mes dilemmes éthiques étaient plutôt gonflants. Elle avait sans doute raison. J’oubliais souvent ce que devait être un quêteur.

J’avais besoin d’un avis extérieur.

Au lieu de répondre à César, je passai un appel sur mon téléphone portable.

— Danny ? dis-je en entendant sa voix à l’autre bout de la ligne. Tu pourrais me rejoindre maintenant dans les jardins de la Découverte ?

César répéta à Danny ce qu’il m’avait déjà raconté, assorti de la même dose de silences. À la fin, elle me dit que nous ne pouvions accepter sa proposition sans en discuter auparavant avec les autres quêteurs. Il en fut d’accord.

On réfléchit au moyen d’organiser une deuxième rencontre. César, en toute logique, ne voulait pas nous dire où nous pouvions le trouver. Finalement, on décida qu’il téléphonerait à Danny le lendemain et qu’elle lui communiquerait notre décision.

— Tu n’as pas peur que je prévienne la police ? lui demanda la quêteuse.

— Si vous voulez récupérer le livre, tu t’en garderas bien, répondit César, exprimant une plus grande conviction que celle que j’éprouvais.

On se quitta sur ces bonnes paroles.

Danny et moi, on retourna au Caveau. Elle décida de son propre chef de maintenir Alzaga à l’écart de cette affaire, et je ne protestai pas ; l’inefficacité de Truchement avait usé notre patience.

On mit Enigma et Labulle au courant : à eux de choisir s’ils voulaient participer à cette entreprise, sachant que nous agirions en cachette de notre supérieur hiérarchique.

C’est ainsi que le Corps reprit l’initiative, ignorant les critères et les paperasses, comme il l’avait toujours fait. Pour la première fois depuis longtemps, j’eus l’impression que nous nous comportions comme de vrais quêteurs.

Notre première réunion de dissidents ne pouvait se tenir au Caveau. Nous voulions être des rebelles, pas des malappris. Je proposai mon appartement comme lieu de rencontre. Le soir même, les anciens agents de Narváez firent le premier pas sur un chemin qui nous entraînerait beaucoup plus loin que nous n’aurions pu l’imaginer.

Pour Danny et moi, il était assez clair que nous voulions aller de l’avant. J’étais presque sûr qu’Enigma nous soutiendrait avec enthousiasme, mais j’étais plus hésitant pour Labulle ; je n’étais même pas certain qu’il ait repoussé ses démons intérieurs. Mais sa présence ce soir-là me sembla de bon augure.

Danny et moi, on mit le groupe au courant des faits liés au Mardud de Séville. Ce qui ne nous prit pas longtemps. Puis vint le moment de sauter le pas.

— Allons-y, dit Enigma comme je m’y attendais. Récupérons ce livre. Je m’associerais avec le diable s’il le fallait pour ne plus remplir ces rapports que réclame Alzaga. Cet homme me dessèche l’esprit.

On se tourna vers Labulle. Jusqu’alors, il s’était cantonné dans le silence, fumant cigarette sur cigarette. Il prit son temps avant de prendre la parole :

— Jamais on n’aurait eu ce comportement avec Narváez.

Pendant quelques secondes, il contempla sa cigarette qui partait en fumée entre ses doigts.

— Il ne t’aurait jamais mis dans une telle situation, répliquai-je.

Labulle secoua lentement la tête.

— C’est vrai… Il était facile de lui obéir. Il faisait bien les choses… Il comprenait le Corps mieux que personne… – soudain, il écrasa sa cigarette dans le cendrier, comme si elle était autre chose que de la cendre. Au diable tout ça…, grommela-t-il entre ses dents. – Puis il nous regarda et s’adressa à Danny : Parle à ce César en question. Dis-lui que nous allons d’abord écouter ce qu’il sait, ou croit savoir, sur l’endroit où se trouve le livre, et que si ce qu’il dit nous convient, nous accepterons son aide pour le récupérer. Mais qu’il ne se croie pas irremplaçable, et qu’il n’essaie pas de nous rouler ; nous retrouverions ce livre tout seuls même s’il était au fond de l’enfer. César est peut-être capable de glisser entre les doigts de la police, mais là, c’est au Corps des quêteurs qu’il a affaire.

Il y avait un terrain vague à l’extérieur de Madrid, près de la rocade sud ; une tache rectangulaire de terre et d’ordures, derrière un centre commercial si grand qu’il en était grotesque. Le paysage environnant était une succession de plans anti-esthétiques : d’abord un réseau routier, ensuite des immeubles alignés comme des caisses au fond d’un entrepôt, et enfin, au loin, les collines d’une campagne jaunâtre et banale.

C’était là que nous avions donné rendez-vous à César.

On y alla seuls, en voiture, Labulle et moi. C’était réjouissant d’avoir pu sortir le quêteur du trou où il languissait ces derniers temps, pleurant sur ses blessures.

— Je crois que nous y sommes, dis-je.

Labulle conduisait, une cigarette au bec.

— À toi de le savoir, Pharos ; c’est ton contact – il me glissa un regard sans bouger la tête. Cette fois, essaie de ne pas lui donner une casquette ou une tasse décorée à l’emblème du Corps, si tu veux bien.

Une allusion à ma petite gaffe avec le briquet.

— Ah oui ! Ah, ah. Très drôle… Tu vas me rappeler cette histoire encore longtemps ?

— Jusqu’à ce que je renonce à te taquiner, bizuth, répondit-il en esquissant un sourire.

On gara la voiture sur le parking du centre commercial et on alla à pied jusqu’au terrain vague. César nous y attendait. Il posa sur Labulle un regard méfiant.

— Qui c’est, lui ?

— Un quêteur. Il s’appelle Labulle.

— Tu es sûr qu’il n’est pas de la police ?

— Je t’ai dit que nous n’allions pas te dénoncer. Nous avons tenu parole, maintenant c’est à toi de jouer, répondis-je. Parle-nous du livre.

— D’abord, je veux quelque chose en échange.

— Nous pensions que ne pas te livrer à la police était déjà bien payé, répliqua Labulle.

— Je n’ai pas besoin de vous pour semer la police, dit César avec mépris. Je veux autre chose. Je veux voir le livre quand vous l’aurez.

— C’est tout ?

— Rien d’autre. Je vous dis où le trouver, vous le récupérez et ensuite vous me laissez y jeter un coup d’œil – César nous regarda tous les deux, l’un après l’autre. Ça marche ?

— Je crois que oui…, répondit mon compagnon. Dis-nous ce que tu sais.

— Je sais comment ils vont sortir le livre du pays.

Labulle demanda si les voleurs prétendaient le vendre au marché noir. César répondit que ce n’était pas certain.

— Une fois que le livre aura traversé la frontière, je n’ai aucune idée de ce qu’il va devenir. Ceux qui m’ont engagé ne me l’ont pas dit et ils n’en ont jamais parlé en ma présence. Si vous voulez le récupérer, n’attendez pas qu’il sorte d’Espagne, sinon vous perdrez sa piste.

— Tu es sûr qu’il n’est pas déjà hors d’atteinte ?

— Presque sûr. Il ne devrait pas quitter le pays avant dimanche, à moins qu’ils n’aient changé leurs plans après le vol.

Cela nous donnait trois jours. Nous n’avions pas beaucoup de marge.

— Comment vont-ils le sortir du pays ? demandai-je.

— Par l’intermédiaire d’un certain Thomas Mariur, qui a un passeport diplomatique de la république des Palaos.

— Ce pays existe ?

— C’est un archipel indépendant, près des Philippines. Il a sans doute plus d’îles que d’habitants, répondit Labulle. J’imagine qu’ils projettent d’expédier le livre par la valise diplomatique. Ce Mariur, ils ont dû l’acheter.

— En effet. Mariur est un secrétaire d’ambassade qui circule entre Paris et Manille, avec escale à Madrid. Et là, il prend le livre en charge. D’après leurs plans, il repart dimanche.

— Mais où le trouver ? dit Labulle.

— Ça aussi, je le sais : il est descendu à l’hôtel Ritz.

— Formidable, je ne suis jamais allé au Ritz, commenta le quêteur. Très bien, César. Merci pour le tuyau.

— N’oublie pas notre accord.

— Je n’ai pas souvenir d’avoir passé un accord avec toi. Il nous faut d’abord voir si l’information que tu nous as donnée sert à quelque chose.

César regarda Labulle comme si ses pupilles pouvaient lui transpercer le crâne. Puis il esquissa un sourire narquois.

— Tu le respecteras. Tu ne vas pas prendre le risque que je raconte à la police que je vous ai aidés à voler le livre. Ils me croiront ; après tout, je reste leur principal suspect.

— Tu serais d’une stupidité colossale si tu faisais une chose pareille, dit mon compagnon sans se laisser intimider.

César ne répondit pas. Il se contenta de foudroyer Labulle du regard. Je me rendis compte qu’il était capable de passer à l’acte. Je crois que mon compagnon s’en aperçut également.

— Nous en reparlerons quand nous aurons le livre, dit-il en détournant les yeux. C’est nous qui dictons nos propres conditions.

— Très bien – le sourire de César s’élargit : un peu étrange, on aurait dit une moue de mépris. Nous restons en contact.

Il nous tourna le dos et s’en alla. Labulle et moi, on rejoignit notre voiture.

— Vous avez déniché un drôle d’individu, ma sœur et toi, dit-il en démarrant. Ce type ne me plaît pas, il a le regard d’un foutu charmeur de serpent.

— Et pourtant, nous sommes entre ses mains.

— Que veux-tu dire ?

— Il avait raison quand il a dit que cela ne nous plairait pas qu’il aille raconter à la police tout ce qu’il sait, sur le livre et sur nous. Il est malin. Et futé – je restai quelques secondes pensif, le temps de m’éclaircir les idées. Il ne faudrait pas le perdre de vue.

Le quêteur acquiesça. Il me donnait raison.