1. MARGINALIA

Il y avait longtemps que je n’avais pas rendu visite à Alpha et Oméga, rue de Postas, non loin de la Plaza Mayor.

Les jumeaux, pittoresques orfèvres, avaient aussi souffert de l’inactivité de ces derniers temps. Pour cette raison, en nous voyant arriver avec le Mardud de Séville sous le bras, ils applaudirent comme deux gamins le matin de Noël.

Ils posèrent le livre dans leur atelier, sur un lutrin presque aussi haut qu’eux, papillonnèrent autour du codex un bon moment, comme deux mites avides de lier connaissance. Pendant ce temps, Danny, César et moi, nous attendions le résultat de leurs analyses en partageant un carafon de café délicieux. Les jumeaux faisaient le meilleur café que j’aie jamais goûté de toute ma vie. Un secret transmis de génération en génération, comme leurs immenses connaissances sur l’art de l’orfèvrerie et la copie des œuvres d’art.

Alpha et Oméga, chacun armé d’une gigantesque loupe, tournaient les pages du livre en les tenant entre le pouce et l’index, poussant de temps en temps des exclamations d’étonnement émaillées de latin et de citations poétiques à mi-voix. À chaque nouvelle découverte, leur moustache blanche, semblable à une touffe de coton, frémissait d’enthousiasme.

— Extraordinaire, extraordinaire… Comme l’a dit le poète : “Livres étranges qui flattez l’esprit / dans un langage inouï et singulier…”, citait l’un.

— Certes, frater carissime… Et, en paraphrasant Horace, j’oserais dire que nous sommes en présence d’un authentique monumentum aere perennius4, renchérissait l’autre.

César, moins habitué que nous à ces excentricités, assistait avec ahurissement à cet échange parnassien de citations.

César était là parce que nous voulions honorer la part de l’accord que nous avions conclu avec lui : étant donné qu’il nous avait aidés à localiser le Mardud, c’était maintenant à nous de le laisser y jeter un coup d’œil, comme il nous l’avait demandé. Danny avait pensé que le mieux serait que César examine le livre dans l’atelier d’Alpha et Oméga, sous notre contrôle et celui des jumeaux.

Après avoir feuilleté le codex pendant un bon moment, les jumeaux nous accordèrent de nouveau leur attention.

— C’est une pièce magnifique, dit l’un en caressant les pages.

Il portait une cravate jaune pâle, preuve qu’il s’agissait d’Oméga, lequel, à la différence de son frère, portait toujours des cravates dans les tons clairs. C’est le moyen qu’eux-mêmes conseillaient à leurs connaissances pour qu’on les distingue.

— Si le Corps l’a rapporté de Tombouctou il y a des années, comment se fait-il que vous ne l’ayez pas vu jusqu’à présent ? demandai-je.

— À l’époque, Narváez ne nous a pas apporté le codex, il l’a remis directement au Centre islamique, répondit Oméga. Nous n’avons pas toujours la chance de jeter un coup d’œil sur ce que vous récupérez. Nous nous sentons très honorés que cette fois vous ayez décidé de partager cette trouvaille avec nous.

— Elle a de la valeur ?

— Oh oui, Pharos. Immense. Nous estimons que ce codex date du XIIe ou XIIIe siècle, précisa Alpha. La calligraphie est maghrébine, ce qui évoque une origine hispanique, en sorte que, comme le rapporte la tradition, il est probable qu’il ait été composé à Séville… Mais le plus remarquable est le matériau dont il est constitué.

— Pourquoi remarquable ? dit Danny. C’est un parchemin courant dans les codex de cette époque.

— Barba non facit philosophum5, chère amie. Les copistes islamiques utilisaient déjà le papier à Samarcande au IXe siècle, et dans Al-Andalus au Xe siècle. La plupart des ateliers hispano-arabes de date postérieure écrivaient leurs livres sur du papier, sauf ceux qui avaient une valeur particulière, qui étaient en parchemin pour durer plus longtemps.

— Nous en déduisons que ce Mardud était déjà une pièce d’une grande valeur à l’époque où il avait été écrit, renchérit Oméga.

— Et que dire du texte ? demandai-je.

— En toute logique, nous n’avons pas encore eu l’occasion de le lire entièrement, répondit Alpha, mais dans les grandes lignes, il s’agit d’une transcription du Coran en arabe classique, avec de nombreux hadiths.

— Apocryphes, expliqua son frère. Un mardud typique, en fin de compte, si vous me permettez l’expression.

— Pas si typique, répliqua Alpha. Nous avons pu constater que beaucoup des sourates sont passablement différentes de celles qui composent le texte canonique du Coran. C’est étonnant qu’un tel livre n’ait pas été détruit par les Almoravides quand ils ont débarqué dans la Péninsule au XIIe siècle. On sait qu’ils cherchaient frénétiquement de tels apocryphes pour les brûler.

Je me penchai sur le livre pour l’examiner de près. Il était peut-être très précieux, mais son aspect n’avait rien de séduisant. À la différence d’autres codex de cette époque, celui-ci n’avait pas d’enluminures, sauf de petites touches de poudre d’or dans les majuscules. Le reste était une succession aride de paragraphes serrés, sur le vélin jaunâtre et fripé.

L’état du livre était globalement bon, même si, d’après les jumeaux, il manquait quelques pages au début. Les reliures étaient en bois, très grossières, deux plaques dont les angles étaient renforcés par du métal. J’imaginais que c’était une réalisation postérieure et Oméga me le confirma : elles ne pouvaient être antérieures au XVe ou XVIe siècle. En définitive, il s’agissait d’une pièce dont la valeur bibliographique dépassait dans une large mesure la valeur artistique.

Danny feuilleta le livre par-dessus mon épaule.

— Que pensez-vous de ces marginalia ? demanda-t-elle aux jumeaux en désignant du doigt un paragraphe en marge de la page. Il y en avait beaucoup d’autres ; de fait, presque tout le livre en était semé.

Alpha examina ces écritures à la loupe. Les extrémités de sa moustache frémissaient comme les antennes d’un insecte curieux.

— Voyons, voyons… “Quel saint ou quelle glorieuse vertu, quelle déité que le ciel admire6… ?” Caramba ! Je me retrouve comme Hémon devant le sphinx : perplexe – il passa la loupe à son frère. Tu connais mieux que moi la langue arabe, jette un coup d’œil.

Oméga prit la relève de son frère et se pencha sur les annotations du livre.

— Tu peux les traduire ? demanda son jumeau.

— On dirait de l’arabe, indiquai-je.

— Sans doute un dérivé du coufique ancien, mais beaucoup plus récent que le texte du codex, à mon avis. Je peux le lire, mais pas le traduire ; j’ignore cette langue.

— Le livre est parsemé d’annotations comme celle-ci, dit Danny. J’aimerais savoir ce qu’elles racontent.

— “Pourquoi les paupières gardent-elles leurs flèches en alerte / en des champs où gisent mille guerriers embusqués ?” récita Oméga. Ma chère Danny, à l’instar de William Blake qui n’avait pas de réponse à cette question, nous ne pouvons pas non plus répondre à la tienne.

Danny soupira, prenant son mal en patience.

— Un simple “je ne sais pas” aurait suffi…

— Soit. En l’occurrence, je ne sais pas, répondit le joaillier. Mais ne vous inquiétez pas : nous allons scanner le manuscrit et nous en enverrons une copie à une connaissance qui domine admirablement les langues arabes. À part ça, que voulez-vous que nous fassions de ce livre ?

— Provisoirement, le conserver ici, si cela ne vous dérange pas ; en attendant une meilleure idée.

— Nous en serons ravis, ainsi pourrons-nous l’étudier plus en détail.

— Formidable. De notre côté, c’est tout, dit Danny, qui se tourna vers César : tu as tenu parole, à nous de le faire. Le livre est à ta disposition.

César hocha la tête en signe de remerciement. Sans prononcer un mot, il s’assit devant le lutrin des joailliers, prit une loupe et se mit à examiner le codex à partir de la première page.

La température montait dans l’atelier, et Alpha proposa un rafraîchissement dans la boutique pendant que César contentait sa curiosité. Une fois à l’étage supérieur, on décrivit aux joailliers le projet que nous avions ébauché : faire une réplique du codex pour que la police le retrouve et cesse de le chercher ; ainsi serions-nous débarrassés d’un problème.

Les jumeaux objectèrent que ce serait un travail très compliqué, et qu’il leur faudrait au moins deux mois pour en venir à bout ; puis ils nous décrivirent toutes les difficultés d’une telle commande. J’avais envie de fumer, mais comme j’avais laissé mes cigarettes dans l’atelier, je descendis les chercher.

César était toujours là, penché sur le livre, très concentré. Il ne remarqua pas mon arrivée. Je ne voulus pas le déranger, aussi me dirigeai-je discrètement vers le lieu où j’avais laissé mon paquet.

J’observai César du coin de l’œil et vis qu’il remuait les lèvres, comme s’il priait.

Je m’approchai sans bruit. Il lisait une des annotations du codex et, en même temps, écrivait sur un cahier sans cesser de remuer les lèvres.

Je compris ce qu’il était en train de faire.

— Tu peux le lire ! m’exclamai-je – César sursauta ; il se tourna vers moi en même temps qu’il se hâtait de mettre son cahier à l’envers. Tu… tu traduis les marginalia !

Le jeune homme détourna les yeux, sans daigner me répon­­dre.

— Montre-moi ton cahier, César.

— Et pourquoi le devrais-je ?

— Alors, dis-moi si oui ou non tu traduis les textes en marge du codex.

Il me regarda avec arrogance.

— Je ne savais pas que c’était interdit.

— C’est vrai, mais si tu pouvais les lire, pourquoi ne l’as-tu pas dit ?

— Personne ne me l’a demandé, répondit-il avec insolence.

Danny et les joailliers arrivèrent à cet instant. Je leur expliquai la situation, tandis que César restait silencieux, cachant son cahier, l’air aux abois, comme si on l’avait surpris la main dans le tiroir-caisse.

— Bah, ce n’est pas très grave, dit Oméga. Il saute aux yeux que ce garçon… déforme un peu la réalité… Ne te vexe pas, petit, mais j’ai étudié auprès des meilleurs arabisants de ce pays et toi, mon bon sapientum Octavius7, tu n’as pas l’air de savoir lire une langue que je ne connaisse pas.

— Qu’en sais-tu ? dit César avec un immense mépris. Ce n’est pas de l’arabe vulgaire, c’est du songhaï.

Le visage d’Oméga vira au rose, contrastant avec la blancheur de ses cheveux et de sa moustache ; le petit joaillier ressemblait à une fraise recouverte de crème chantilly.

— Du songhaï… ? Mais oui, bien sûr… Je… Je me disais bien que cela me rappelait quelque chose…

— Excuse-moi, mon cher frère, intervint Alpha. Il est impossible que cela te rappelle quoi que ce soit, tu ne parles pas le songhaï. Personne ne parle le songhaï au nord du Sahel… Sauf ce garçon – le joaillier se tourna vers César en se caressant la moustache, comme s’il le voyait pour la première fois. Que les muses d’Apollon me protègent… D’où sors-tu, mon petit ?

C’était une question que je commençais aussi à me poser.

— Quelle est donc cette langue ? demandai-je.

— La langue de l’Empire songhaï du Mali, répondit Alpha. Un État de l’Afrique occidentale, et un des plus grands empires islamiques de l’Histoire. Il doit son nom à l’ethnie des souverains qui l’ont gouverné. L’empire a disparu, mais la langue songhaï continue de se parler dans certaines communautés du Mali.

— Devons-nous supposer que c’est de là que tu es originaire ? demanda Danny à César.

Le jeune homme indiqua Alpha de la tête.

— Ils n’arrêtent pas de parler latin et ils ne sont pas nés dans l’ancienne Rome, répondit-il.

Ce qui me parut être un argument sensé.

— Où as-tu appris le songhaï, mon garçon ? demanda Oméga.

— Quelle importance ?

— Aucune, pour le moment, dit Danny. Je pense que la raison de ton intérêt pour le Mardud est claire. Comment savais-tu qu’il y avait ces notes écrites dans les marges ?

— Je ne le savais pas, mais je me disais que ce livre contenait des textes en langue songhaï et je voulais m’en assurer. Voilà pourquoi j’ai accepté de le voler pour ces gens.

— Qui t’a parlé de ce livre, auparavant ?

— C’est un livre célèbre, répondit César sobrement.

Danny lui lança un regard plein de méfiance :

— Ça suffit, César – “si tel est ton nom”, me dis-je intérieurement. Il serait temps que tu répondes à quelques questions, et je serais ravie que tu le fasses en plus de trois ou quatre mots.

— Et pourquoi le devrais-je ?

— Parce que si tu veux continuer d’examiner ce livre, je te conseille de collaborer avec nous – pour souligner ma menace, Alpha referma le Mardud d’un coup et le mit hors de portée de César. En premier lieu, j’aimerais savoir pourquoi ces annotations t’intéressent tellement.

César regarda autour de lui comme s’il cherchait une issue. Il ne trouva que des regards hostiles et soupçonneux qui l’entouraient comme une palissade. Ses épaules s’affaissèrent et il laissa échapper un soupir de défaite.

— Ils ont raison, dit-il enfin en désignant les jumeaux. Le livre date du XIIe siècle, mais les marginalia sont postérieures, du XVIe.

— Comment le sais-tu ? demandai-je.

— Parce que je le sais, ça ne suffit pas ? En 1468, un juge musulman qui vivait à Tolède, Ali ben Ziyad al-Quti, persécuté par l’Inquisition de Castille, s’enfuit au Mali. Il emportait le Mardud. Il bénéficia de l’aide d’une famille de morisques, les Guevara. Ce qui lui sauva la vie et lui permit de quitter l’Espagne sain et sauf.

“Al-Quti voulut dédommager les Guevara pour leur aide, mais ceux-ci ne voulaient pas être payés, ils avaient agi parce que c’était leur devoir vis-à-vis d’un frère de la foi persécuté, et ils n’acceptaient pas son argent. Cependant, Al-Quti insista : s’ils ne voulaient pas d’or, qu’au moins ils acceptent le Mardud en guise de remerciement.

— Un instant, dit Danny. Si les Guevara ont récupéré le livre, pourquoi l’a-t-on retrouvé des siècles plus tard dans la bibliothèque andalouse de Tombouctou ?

— Le livre est arrivé jusqu’au Mali, non pas grâce à Al-Quti ni à ses descendants, mais grâce à un membre de la famille qui l’avait soustrait aux foudres de l’Inquisition : Diego de Guevara.

— Pardi, bien sûr ! s’exclama Alpha. Yuder Pacha, le conquistador, n’est-ce pas ?

César acquiesça.

— On le dit… On dit aussi que ces marginalia du codex sont de sa propre main.

— C’est vrai ? demanda le jumeau, les yeux brillants.

— J’essayais de le vérifier quand il est arrivé par-derrière et m’a interrompu.

— Voilà qui est extraordinaire, mon garçon ! s’exclama Alpha. En ce cas, la valeur de ce livre est encore plus grande… Incalculable… Impondérable.

— Ce livre a infiniment plus de valeur qu’on ne peut l’imaginer, mais pas seulement pour cette raison, grommela César. Yuder Pacha utilisa le Mardud pour découvrir quelque chose au Mali, une chose très précieuse. Il est probable que ses annotations expliquent comment le trouver.

— Que cherchait-il donc ? demandai-je.

— Un trésor… – César évita mon regard. Une relique des empereurs songhaïs, ou un objet de ce genre. Je n’en sais pas plus.

Il mentait. Sa façon de fuir nos regards était éloquente. Il y avait dans son histoire des éléments qu’il ne voulait pas partager avec des étrangers.

— Tu en es sûr ? insistai-je.

— J’espérais en savoir plus en traduisant les marginalia…, murmura César.

— Combien de temps te faut-il, à ton avis ?

— Quelques heures, deux ou trois s’il n’y a pas beaucoup de texte et si personne ne me dérange.

— Très bien, vas-y. Tu as tout l’après-midi si tu veux, mais tu ne sortiras pas d’ici avant d’avoir terminé.

Danny me regarda en fronçant les sourcils. Elle faillit intervenir, sans doute pour s’opposer à ma décision, mais je lui fis signe qu’il valait mieux en discuter entre nous.

On laissa César travailler sur les marginalia et on remonta. Les jumeaux nous accompagnaient. À peine étions-nous arrivés dans la boutique, Danny m’entraîna dehors.

— Que diable es-tu en train de faire ? me reprocha-t-elle.

— Je lui donne juste un peu de lest, c’est tout… Je veux savoir ce que dit ce texte. Ne t’inquiète pas : les jumeaux le surveilleront pour qu’il ne tente rien de tordu.

— Comment peux-tu faire confiance à cet homme ? Il nous ment même quand il n’ouvre pas la bouche, il faut être aveugle pour ne pas le voir.

— Calme-toi… Je ne crois pas qu’il nous mente… Simplement, il dissimule des informations. Je suis curieux de savoir ce qu’il en est de cette histoire de trésor songhaï, et il est le seul à pouvoir nous en dire plus, il suffit juste de lui mettre un peu la pression.

— Non.

— Comment cela, non ?

— Voilà que tu remets ça : je le vois à ton regard… Tu veux recommencer une chasse aux tables magiques.

— Quoi… ? Bien sûr que non ! C’est… c’est complètement différent.

— Non, pas du tout ; tu ne peux pas me tromper, Tirso Alfaro, je te connais bien. Écoute-moi : nous avons le livre, c’est ce que nous voulions. Juste le livre. Et notre mission s’arrête là.

— Allons donc… Qu’y a-t-il de mal à gratter un peu ce que nous avons trouvé ? Tu as tellement peur de ce qui peut apparaître ?

— Oui, j’ai peur, Tirso, mais pas de ce qu’il y a dans ce livre. C’est toi qui me fais peur.

— Moi ? pourquoi ?

— Oui, toi… Toi, espèce de… d’idiot inconscient ! Tu es incapable de détecter le danger, tu t’y précipites la tête la première.

— De quel danger parles-tu ? Il s’agit seulement d’examiner un vieux livre, rien de plus.

Danny me regarda en secouant la tête, comme si elle regardait quelqu’un de très bête.

— Tu sais quoi ? reprit-elle, plus calme, renonçant à se disputer. Ah, si je pouvais…, je ne sais pas… si je pouvais te mettre dans une boîte, la fermer à clé et t’y laisser jusqu’à ce que je sois sûre que tu ne vas pas risquer ta vie dans une quête qui n’a aucun sens !

Elle se faisait vraiment du souci pour moi. Elle voyait peut-être un avenir que je ne pouvais percevoir. Elle avait toujours eu plus d’intuition que moi.

— Il n’y a pas de quêtes inutiles, Danny.

— Pas pour toi, n’est-ce pas ? Avec tous les hommes qu’il y a de par le monde, pourquoi devrais-je me soucier de celui qui a une tête pleine de courants d’air ? Je vivais beaucoup plus tranquille avant de te connaître.

Je ne sus que dire. Je ne savais pas très bien comment interpréter ses paroles.

— Heu… En réalité… Je pourrais en dire autant.

Finalement elle laissa échapper un sourire, certes un peu triste, et ses yeux se posèrent sur la cicatrice de mon front :

— Sois plus cool, cette fois, d’accord ? Cette blessure ne serait pas jolie, à côté d’une autre plus grave. J’aime bien ton visage tel qu’il est.

Elle me tourna le dos et rentra dans la bijouterie.

La traduction que César nous offrit des marginalia du Mardud nous étonna. Nous nous y attendions, mais pas à ce point. Elle racontait comment Yuder Pacha avait essayé de retrouver le trésor des empereurs songhaïs en suivant les pistes du Mardud ; et comment, étant tout près du but, il avait décidé d’y renoncer, habité par une terreur panique qu’il n’avait même pas osé mettre en mots.

Nous nous posions beaucoup de questions. La plus importante : quel était ce trésor “pas fait pour l’homme” dont parlait Yuder Pacha dans son récit ? Et où se trouvaient ces lieux mentionnés par le conquistador : la Cité de la Falaise, l’Oasis Éternelle, la Cité des Morts… ? Même les jumeaux, dont le cerveau était une somme encyclopédique, ne pouvaient identifier ces lieux. D’ailleurs, existaient-ils vrai­ment ?

Partageant un carafon du délicieux café des joailliers, on échangea des impressions sur cette histoire jusqu’à une heure avancée de la nuit. À ce moment-là, personne n’avait encore admis sérieusement l’idée de partir sur les pas de Yuder Pacha, mais nous prenions plaisir à rêver d’aventures.

— Nous savons au moins une chose, commentai-je : Diego de Guevara a commencé sa quête sur le fleuve Niger. Il ne le mentionne jamais, mais ça ne peut être que lui.

— J’en doute, dit Danny. Il parle d’un affluent du Nil, ce qui n’est pas le cas du Niger.

— En effet, mais Yuder Pacha ne le savait pas, expliqua Alpha, qui des jumeaux semblait être celui qui connaissait le mieux l’histoire du continent africain. Les géographes de la Rome antique croyaient que le Niger était un affluent du Nil. Tant que les explorateurs européens ne l’ont pas remonté jusqu’à sa source, des siècles plus tard, personne n’a eu conscience de cette erreur.

— Tout cela est très suggestif : un Poisson Doré, un trésor caché…, dit Oméga en me regardant d’un air ironique. Cela me rappelle l’histoire d’une certaine table…

Danny me lança un regard hostile, et je détournai la tête.

L’heure était déjà très avancée et la fatigue se faisait sentir. On décida de partir. Les jumeaux promirent de mettre le livre à l’abri et de consacrer leur temps libre à l’étudier consciencieusement.

En sortant de la boutique, Danny me dit à peine au revoir ; je crois qu’elle m’en voulait. César et moi, on se retrouva seuls.

— Bon… Et toi… Que comptes-tu faire maintenant ? lui demandai-je.

— Cela t’intéresse tellement ? me répondit-il d’un air indifférent.

— Non, pas vraiment. Tu as tenu parole et nous aussi. Nous sommes quittes.

— C’est un peu ça, quêteur. Et si jamais tu craignais que je raconte des choses sur vous, tu peux dormir sur tes deux oreilles : je sais garder un secret.

— Je n’en doute pas.

Je cherchais comment prendre congé définitivement de ce mystérieux allié. César m’observait et souriait de façon étrange.

— Tu ne peux pas te l’ôter de la tête, n’est-ce pas ? me dit-il soudain.

— Quoi ?

— Le trésor. Tu penses à lui.

Je me sentis mal à l’aise, comme si quelqu’un fouillait dans mon cerveau.

— Oui, bien sûr… Nous y pensons tous ; c’est une sacrée histoire.

— Non… Pour toi c’est un peu plus qu’une histoire : c’est un appel. Nous allons nous dire adieu et tu continueras d’y penser cette nuit avant de t’endormir, tu en rêveras et tu te réveilleras sans l’avoir oublié. Il te poursuivra comme une ombre.

— Je crois que tu te trompes. Les trésors ne m’intéressent pas.

— Non, c’est la quête qui t’intéresse. C’est cela, l’appel que tu ne peux ignorer – César laissa errer son regard un instant dans la pénombre de la rue. Je pourrais peut-être t’aider à trouver ce que tu cherches.

— De quelle façon ?

— Tu auras peut-être besoin d’un guide là-bas, au Mali.

— Attends une seconde… Je n’ai nullement l’intention d’aller au Mali.

— Les Arabes disent que personne ne peut montrer son destin à celui qui l’a décidé par avance – César arracha une feuille de son cahier et y écrivit un numéro de téléphone portable, qu’il plia et me donna. Appelle-moi quand tu auras pris ta décision. Je suis sûr que nous pouvons encore nous entraider.

César hocha la tête et s’éloigna. Je le regardai traverser la Plaza Mayor, entièrement déserte à cette heure. Cette image me parut aussi incongrue que celle d’un chameau marchant sur un glacier.

Perplexe, je glissai le bout de papier dans ma poche et rentrai chez moi. Je ne tardai pas à comprendre que César avait raison.

Je pensais toujours au trésor.

4. “Un monument plus durable que l’airain.” (N.d.A.)

5. “La barbe ne fait pas le philosophe.” (N.d.A.)

6. Ce sont les premiers vers de l’Ode à tous les saints, de Fray Luis de León. (N.d.A.)

7. “Sage Octave.” Expression populaire latine qui servait à faire allusion à ceux qui se prenaient pour des sages sans en être. (N.d.A.)