Bien que l’intrigue des Chroniques de Chambly s’inspire de faits historiques et de personnages qui ont vécu à Chambly, ce roman est une fiction. Les faits sont parfois décalés de leur chronologie et des personnages ont été renommés. Au lecteur intéressé, nous rapportons ici la recherche qui a inspiré le roman. Rappelons que pour les personnages des familles Boileau, Lareau, Niverville, Rouville, Salaberry, Stubinger et Talham, les notes les concernant se trouvent à la fin des tomes un et deux de la série. Le personnage de Louise de Beaumont est fictif, mais elle rappelle que des femmes de cette époque ont fait des affaires: Louise de Ramezay, Agathe de Repentigny, pour ne nommer que celles-là. Quant à Timothée Kimber, qui fait une brève apparition dans ce roman, nous le retrouverons peut-être un jour.
Événements historiques
Plusieurs événements historiques ont inspiré ce roman. Les voici avec leurs dates respectives. La construction de la maison des Salaberry a débuté en mai 1814, et les Salaberry ont emménagé dans une maison encore en travaux en juillet 1815. La messe de la victoire a été célébrée le 6 avril 1815 à Québec et le banquet des Voltigeurs, avec ses nombreux toasts à Salaberry, s’est tenu au Montreal Hôtel, dans le roman «chez Dillon», à Montréal, le 17 avril 1815. La nouvelle de la fin de la guerre est bel et bien arrivée au pays le 1er mars 1815. L’exécution publique de quatre déserteurs est un fait véridique; elle a eu lieu le 23 mai 1815, sur la banlieue du fort de Chambly. L’événement est raconté en détail dans le Spectateur canadien, le numéro du 5 juin 1815. En voici un extrait: Arrivés à leurs fosses, la sentence fut lue par le Major de Brigade, les quatre patients se mirent à genoux sur leurs cercueils, firent encore une prière de quelques minutes avec le Clergé qui en les laissant leur serra les mains, et en un moment leurs âmes s’envolèrent pour l’éternité. Un nombre immense furent spectateurs (on y vit particulièrement des femmes). Et jamais peut-être exécution n’a été conduite avec tant de solennité et de décorum. Rappelons que les armées fusillaient encore les déserteurs pendant la guerre de 1914-1918.
Les noms des personnages
Que le lecteur me pardonne tous ces prénoms: Antoine, Joseph, Pierre, Marguerite, Marie-Anne, Julie, ainsi que leurs patronymes, Bédard, Boileau, Bruneau, Papineau ou autres qui se sont multipliés au fil de ces Chroniques de Chambly! Pour ma défense, je dirais que c’était l’époque et que ces noms y étaient à la fois célèbres et courants, se répétant d’une génération à l’autre et ainsi de suite, jusqu’au xxe siècle. Notre société compte toujours plusieurs Louis-Joseph Papineau. Il est surtout très difficile pour un auteur de «débaptiser» des personnages historiques qu’il connaît parfois presque intimement…
Les domestiques
Les servantes madame Boire, Céleste, Jeanne, Lison, Marie-Desneiges et Ursule sont des personnages fictifs. Salaberry avait un domestique prénommé Antoine, la correspondance l’atteste, et l’ancienne domestique du docteur Talham s’appelait bel et bien Charlotte Troie; elle est citée dans des contrats. Les greffes de notaires comprennent de nombreux contrats d’engagement de domestiques qui nous permettent de connaître leurs conditions de vie. Les personnages d’Andromède et de Joseph, domestiques noirs, sont inspirés de l’histoire. À Chambly, les Rouville et les Niverville, notamment, ont possédé des esclaves noirs.
La famille Bruneau et le magasin de Chambly
Pierre-Xavier Bruneau (1797-1864), notre héros (Pierre, dans le roman), est le fils aîné de Pierre Bruneau, marchand pelletier de Québec, et de Marie-Anne Robitaille.
La construction du complexe militaire britannique à Chambly amène une certaine prospérité économique et incite la famille Bruneau à ouvrir un magasin à Chambly. Dans un article sur le député Pierre Bruneau dans le Dictionnaire biographique canadien, Fernand Ouellet mentionne 1803: cette date est une erreur de lecture du contrat d’engagement du commis William Morin. En réalité, Pierre-Xavier Bruneau s’installe à Chambly en 1814, et non pas en 1815, comme le prétend le roman. Le magasin de Chambly est dirigé par Pierre Bruneau, fils.
En août 1816, Pierre Bruneau épouse Marie-Josèphe Bédard, la sœur du curé. En 1817, le magasin Bruneau de Chambly fait faillite. L’inventaire du magasin, dressé par le notaire Joseph Demers (depuis 1814, un deuxième notaire tient une étude à Chambly), fait état de nombreux comptes impayés par les clients et de la difficulté des Bruneau à rembourser leurs fournisseurs. Pierre Bruneau connaît des déboires en voulant faire transporter du blé de la vallée du Richelieu jusqu’à Québec. Ajoutons à cela un mariage fastueux à l’été de 1816, une année où les conditions climatiques exceptionnelles entraînent de mauvaises récoltes.
Marie-Anne Robitaille-Bruneau détient une procuration de son mari pour régler la faillite puisque les parents sont associés au fils. C’est d’ailleurs la deuxième fois que madame Robitaille-Bruneau règle une faillite pour le magasin Bruneau, ce qui démontre que des femmes sont actives dans le commerce.
À la suite de la faillite, un inventaire du magasin sera dressé. La diversité des marchandises nous fait dire que c’est le premier véritable magasin général à Chambly. Nous croyons également que Pierre Bruneau père avait vraisemblablement l’intention de s’établir définitivement à Chambly. En 1818, il achète une maison qu’il fera démonter et déplacer dans le faubourg Saint-Jean-Baptiste par le menuisier Nicolas Proteau, chargé également des rénovations.
Peu de temps avant de mourir, en 1820, Pierre Bruneau père fait son testament et demande à son épouse de vendre la maison de Chambly pour payer les dettes. La correspondance des familles Bruneau et Papineau nous apprend que Marie-Anne Robitaille-Bruneau n’a pas suivi le conseil de son époux. Elle a même habité Chambly durant quelques années. Amédée Papineau raconte dans ses Souvenirs de jeunesse l’hiver qu’il y passa en 1823, et donne de nombreux détails sur la maison de sa grand-mère.
En 1840, la famille Bruneau possède toujours une maison à Chambly dont elle collecte les loyers. La famille Bruneau compte également: René-Olivier, curé de Verchères de 1824 à 1864, et Julie (Marie-Julie dans le roman), qui épouse Louis-Joseph Papineau en 1818. Les autres enfants sont: Philippe, avocat (qui, incidemment, épousera Scholastique, la fille de l’avocat Joseph Bédard, et donc la nièce de Marie-Josèphe), Denis-Macaire, Théophile, Luce, Geneviève et Rosalie.
Madame Bruneau, avec qui nous faisons connaissance dans les Chroniques de Chambly, finira ses jours chez son fils René-Olivier Bruneau, à Verchères. Ce dernier recueillera le dernier soupir de son frère Théophile, de même que celui de Pierre, héros de notre histoire.
Amédée Papineau décrit également la maison de Pierre et Marie-Josèphe à Chambly: maison longue, à un seul étage, lambrissée à l’extérieur en planches peintes en jaune avec galerie étroite sur toute la devanture sur laquelle on montait par deux ou trois marches placées à ses extrémités; de légers poteaux soutenant son toit avec frange sur sa corniche; avec lucarnes dans les toits, comme on en voit si souvent dans nos villages. Pierre et Marie-Josèphe quittent Chambly en 1824 pour Saint-Denis, où Jean-Baptiste Bédard est désormais curé depuis octobre 1817. Marie-Josèphe décède en 1843 et Pierre, en 1864.
Les anglophones de Chambly
John Yule (17?-1851). Personnage obscur, ce John Yule, que nous avons choisi justement pour ce fait même. Comme en témoignent les actes de baptême de ses enfants, il est l’époux d’une femme prénommée Suzan (les protestants ne désignent pas les femmes par leur nom de naissance). On suit sa trace grâce aux baptêmes de ses filles, aux contrats de notaire et aux nombreux procès qu’il intente tout au cours de sa vie. On le sait à Québec en 1800, où il est dit boulanger, et à Chambly en 1812, endroit où il implante une boulangerie, une brasserie et un magasin. Son frère William (~1772-1843) est entrepreneur pour le seigneur Gabriel Christie, et par la suite pour l’armée. Ce dernier est à Chambly dès 1795. John Yule semble avoir une personnalité brouillonne, il se dispute avec tout le monde, y compris son propre frère. Dans le roman, il engage des colporteurs pour vendre de la marchandise à bas prix. Que le commerce de Pierre Bruneau ait été affecté par cette pratique est un fait authentique, mais rien ne prouve que ce soit à l’instigation de Yule. Lui et Bruneau n’ont jamais été associés.
Jacques Wait (1788-1832). Famille de maîtres forgerons établie à Chambly vers 1770. Celui du roman appartient à la deuxième génération, il vivra toute sa vie sur le chemin du Roi (actuelle rue Martel) où il a sa forge. Les forgerons sont nombreux à Chambly. À l’instar de plusieurs familles d’origine anglophone, le père avait épousé une Canadienne. Les enfants sont élevés dans la foi catholique et vivent en français.
La famille Bédard
La famille du maître boulanger de Charlesbourg Pierre-Stanislas Bédard et de Marie-Josèphe Thibaud est bien connue des historiens. Le fils aîné, Pierre-Stanislas (1762-1829), plus connu sous le prénom de Pierre, devient l’un des hommes politiques les plus importants du début du xixe siècle. Chef du Parti canadien (qui deviendra le Parti patriote) et fondateur du journal Le Canadien, il revendique la responsabilité ministérielle et conteste ouvertement le gouverneur Craig. Érudit, il s’intéresse aux sciences et aux mathématiques.
Cette famille Bédard comprend: Louise (1765-1834), qui épouse Joseph Pratte en 1803; Jean-Charles (1766-1825), sulpicien; Louis (1770-1806), prêtre; Jean-Baptiste (1772-1834), prêtre; Joseph (1774-1832), avocat; Flavien (1779-1847), célibataire; Thomas (1780-1861), notaire; et Marie-Josèphe (1784-1843), notre héroïne.
La mère, Marie-Josèphe Thibaud, est décédée à Québec en 1796, alors que la jeune Marie-Josèphe avait douze ans. Pierre-Stanislas, le fils aîné, se marie en 1797; on peut lire la signature du père boulanger sur cet acte. Nous ignorons à quelle date cet homme, devenu veuf, vient vivre chez son fils curé, Jean-Baptiste. Louise, Flavien, Thomas et Marie-Josèphe ont partagé la vie de leur frère curé, à divers moments. Le boulanger Pierre-Stanislas Bédard est inhumé à Chambly en 1812. (Ce personnage n’apparaît pas dans le roman.)
À Chambly, Marie-Josèphe Bédard est la marraine de nombreux enfants, comme en témoigne le registre paroissial. Nous avons également une description d’elle dans les Souvenirs de jeunesse d’Amédée Papineau: belle grande blonde aux yeux bleus.
Les presbytères du Bas-Canada et le curé Jean-Baptiste Bédard
Notre littérature et notre cinéma donnent parfois des portraits de curés sans nuances, des hommes omnipotents et impitoyables, à l’image de certains ecclésiastiques ultramontains qui ont dominé la deuxième partie du xixe siècle et le début du xxe. «Les Québécois ont plié l’échine devant le clergé pendant 300 ans», dit-on.
Certes, les prêtres avaient une autorité morale incontestable, mais ils n’avaient pas la tâche facile. Dans un rapport d’une visite pastorale dans la paroisse Saint-Joseph-de-Chambly, en 1809, l’évêque note que la plupart des pères de famille n’ont pas fait leurs pâques. Il faut comprendre que ces hommes ne se présentaient pas souvent à la messe, et qu’ils se confessaient encore moins. On repassera pour les courbettes devant le clergé.
L’historien Serge Gagnon a analysé dans son entièreté l’abondante correspondance des curés du Bas-Canada. Il rapporte une image différente et ses travaux sont incontournables pour qui veut parler des prêtres de cette époque. Citons notamment Plaisir d’amour et crainte de Dieu, Quand le Québec manquait de prêtres et L’argent du curé de campagne.
En fait, le public connaît peu le travail de ces pasteurs de la première moitié du xixe siècle, pour la plupart des hommes dévoués et préoccupés du bien-être de leurs paroissiens. Leur tâche relevait la plupart du temps du travail social. On les voit protéger les femmes seules, se préoccuper du sort des familles démunies. Bien sûr, comme dans toute profession, rien n’est noir ou blanc, et certains sont plus compétents que d’autres.
Par ailleurs, dans les presbytères du Bas-Canada, il n’est pas rare de voir le curé héberger sa famille. Ils étaient nombreux à être soutien de famille et ce fut le cas de Jean-Baptiste Bédard.
De la même manière, le curé René-Olivier Bruneau, à Verchères, recueille sa mère, Marie-Anne Robitaille (la madame Bruneau du roman) et son frère Théophile.
François Valade
(Sault-au-Récollet 1778 – Montréal 1831). Issu d’une famille de maîtres maçons, fils de Guillaume Valade et de Marie-Louise Guénette, François Valade choisit la double profession de maître charpentier et de maître menuisier. C’est son frère aîné, Guillaume, qui doit prendre la relève du père. François, qui ajoutera plus tard Xavier à son prénom – probablement pour se distinguer de cousins homonymes et artisans –, épouse Marie-Amable Gauthier, le 9 novembre 1801, à Montréal. Ce mariage lui permet de s’établir dans un quartier extra-muros de l’est de Montréal appelé faubourg Québec (ou Sainte-Marie), qui regroupe une forte concentration d’artisans. Les Valade habiteront plus tard l’ouest, dans le faubourg Saint-Joseph.
Le maître artisan François Valade a une bonne réputation et son art est requis par des personnages importants: notamment les marchands Pierre Berthelet et Pierre Del Veccio, ainsi que le peintre Louis Dulongpré. Les maisons Berthelet et Del Veccio existent toujours dans le Vieux-Montréal.
Il s’installe à Chambly en 1814, attiré par la construction du complexe militaire britannique (et non pas en 1815, comme le prétend le roman). Il y restera dix ans. On lui reconnaît la construction de la maison de l’officier britannique Thomas Whitehead (1818), dite la Maison bleue (peinte par Robert Pilot) et celle de l’église anglicane St. Stephen’s (1820), avec le maître maçon Louis Duchâtel. Ces deux bâtiments font partie du patrimoine classé de Chambly.
En 1824, Valade quitte Chambly pour se diriger vers l’Île-aux-Noix, sur le Richelieu, où bâtissent encore les militaires. Par la suite, en 1828, il se rendra sur les grands chantiers du canal Rideau, notamment à Jones Falls où il contracte la malaria (qui fit une centaine de morts sur ce chantier). Il revient à Montréal pour y mourir, en 1831.
François Valade et Marie-Amable Gauthier n’ont eu qu’un seul fils: François-Xavier, né en 1803, qui sera notaire, instituteur et chroniqueur pour La Minerve. Le petit-fils de François Valade sera médecin à Ottawa, où sa maison existe toujours. Un fonds François-Xavier-Valade a été déposé par Alice Valade, arrière-petite-fille de notre personnage, à Bibliothèque et Archives Canada sous la cote MG24-K35. On y trouve des textes rédigés par François-Xavier Valade, fils, et certains concernent Chambly.
Les Papineau de Chambly
Samuel Papineau dit Montigny (1670-1737), ancêtre de toutes les familles Papineau du Québec, est l’époux de Catherine Quévillon. Le couple aura de nombreux fils. L’un d’eux, Joseph, qui exerça le métier de tonnelier à Montréal, est le père du notaire Joseph Papineau et donc, le grand-père de Louis-Joseph Papineau, le célèbre homme politique.
Un autre des fils de Samuel et Catherine vient s’établir dans la seigneurie de Chambly en 1737: François, époux de Marie-Josèphe Vautour. Ils auront dix enfants.
Le plus jeune de leurs fils, Antoine, épouse Marie-Josèphe Bénard Michon à Montréal en 1785. Ce couple n’aura que deux fils: Antoine (époux d’Amable Monty) et Pierre (époux de Catherine Piedalue). Ce dernier est le constructeur de la maison Salaberry. Le roman l’a prénommé «Antoine», afin de ne pas le confondre avec le héros principal de l’histoire. (Note aux chercheurs: à la même époque, il existe trois Pierre Papineau dans la région.)
D’autres Papineau s’illustrent à Chambly au début du xixe siècle: Louis (époux d’Élisabeth Harbec), important marchand de bois, et François (époux de Louise Brissette), aubergiste et propriétaire d’une traverse à Saint-Mathias (Pointe-Olivier), tous les deux fils de Jean-François Papineau et Marie-Claire Chaillot. Dans la fiction, le prénom de l’aubergiste a été changé pour celui de Gabriel. L’auberge appartenant à François Papineau a été construite par François Valade. On retrouve les contrats dans le greffe du notaire Pétrimoulx.
La maison des Salaberry
Les Salaberry ont entrepris la construction de leur demeure à Chambly en mai 1814. Le roman a transposé les faits en 1815.
Le 16 mai 1814, Charles-Michel de Salaberry et l’entrepreneur et maître menuisier Pierre Papineau signent un devis de construction chez le notaire René Boileau (acte 2881) pour une maison de 45 pieds de longueur sur 37 pieds de largeur, sur trois niveaux. Le lopin de terre, en bordure des rapides de la rivière Richelieu, fera l’objet d’une donation à Salaberry et son épouse, Marie-Anne-Julie Hertel de Rouville, par monsieur et madame de Rouville le 30 juillet de la même année.
Pendant les premières semaines du chantier, tout semble se dérouler selon les vœux des parties. Le 6 juillet, Salaberry et Papineau s’entendent pour modifier la toiture qui sera de fer-blanc et non pas de bardeaux. Suivant l’avancement du chantier, Salaberry verse diverses sommes à Papineau.
Soudain, c’est la rupture, totale et irrémédiable. Que s’est-il passé? Les actes de notaire et la correspondance consultés sont muets. Pourtant, ce qui est arrivé est suffisamment grave pour que Salaberry engage des poursuites judiciaires contre Pierre Papineau.
Les deux hommes étaient réputés pour leur tempérament querelleur. Au point que Papineau, dont la jeune femme vient d’accoucher de leur premier enfant, fuit Chambly et la sainte colère de Salaberry. Le bébé est baptisé dans la paroisse voisine de Saint-Luc.
Les documents retrouvés et les accords entre les deux parties, signés chez le notaire Boileau le 7 septembre 1814, témoignent que monsieur de Rouville, beau-père de Salaberry, et le notaire René Boileau sont intervenus pour faire cesser les poursuites.
Une lettre de Melchior Hertel de Rouville adressée à l’avocat montréalais Michael O’Sullivan, le 8 septembre 1814, dit: Le lieutenant-colonel de Salaberry ayant jugé à propos de finir ses affaires avec le sieur Pierre Papineau […] me charge de vous écrire à ces sujets… Cette lettre se trouve aux archives de l’Université de Montréal, collection Baby.
Cela dit, un mystère demeure. Qui a terminé la construction de la maison des Salaberry? Aucun autre contrat n’a été retrouvé. L’hypothèse du roman, supposant que François Valade aurait pris le relais, est possible.
Les Salaberry prendront possession de leur maison, dans laquelle ils élèveront leurs six enfants, en juillet 1815: M. de Rouville nous donne le blé pour l’usage de la maison, écrit Salaberry à son père, le 2 avril 1815. C’est toujours une bonne chose. Nous n’entrerons pas chez nous avant le mois de juillet. Nous aurons une excellente maison, qui coûtera cependant quelque chose de plus que je n’avais calculé.
Plusieurs années après la mort de son mari, Marie-Anne-Julie, à court d’argent, vend la maison à John Yule Jr., fils de William. (Il s’agit du neveu du Yule évoqué dans le roman.) Cette maison existe toujours à Chambly, quoique la demeure telle que construite par Salaberry ait perdu de sa splendeur par des modifications successives: il s’agit du 18, rue De Richelieu. Elle est toutefois inscrite au Répertoire des biens culturels du Québec.
Les soldats du régiment de Meuron à Chambly
Le régiment de Meuron, d’origine suisse, est appelé en renfort par les Britanniques pendant la guerre de 1812. Il arrive à Québec à l’été de 1813 et des détachements sont à Chambly en juillet-août. Dans le roman, nous faisons la rencontre de Nicolas Arnould, d’Alexandre Darville et de Paul Milliard. Ces trois hommes se sont mariés à Chambly.
Nicolas Arnould, originaire de Plombières-les-Bains en Lorraine, épouse le 15 juillet 1816 à Chambly Félicité Viau, fille de l’habitant Laurent Viau. Il exerce la profession de tailleur. La famille habite un lopin de terre adjacent au terrain de l’église. Des années plus tard se tiendront des assemblées politiques patriotes dans cette maison.
Alexandre Darville, dit Droux, est armurier et forgeron. Il épouse Henriette Proteau, fille du maître menuisier Jean-Marie Proteau et de Marie Meunier, le 1er juillet 1816. Dans les premières années de son mariage, il exerce son métier de forgeron. Plus tard, il endossera la profession d’instituteur.
Paul Milliard vient de Liège. Il épouse Louise Laprise Deniger le 27 novembre 1815. Il délaisse sa profession de maçon pour ouvrir une auberge et un relais de poste qu’il appellera l’Impériale. Sa profession de foi à Napoléon se poursuit dans le prénom d’un de ses fils: Charles Napoléon. Milliard succombe au choléra de 1832. Une note nécrologique, dans La Minerve, rappelle qu’il a servi dans la Grande Armée et qu’il a participé à la bataille d’Austerlitz.
Dans le contexte historique du roman, où les artisans de Chambly servent de toile de fond, il était intéressant d’ajouter ces hommes qui, de par leur profession et en choisissant de s’y établir, témoignent de la vitalité du Chambly de l’époque. Ils ne furent pas les seuls.
Madame Stubinger et l’histoire de mère d’Youville
La prédiction de Marguerite d’Youville racontée par madame Stubinger est authentique. Cet épisode de la vie de Charlotte de Labroquerie Stubinger a été relaté par Albertine Ferland-Angers, de la Société historique de Montréal, dans Mère d’Youville, Vie de la Vénérable Marie-Marguerite Dufrost de Lajemmerais veuve d’Youville 1701-1771, publié en 1945.
Quant à la prédiction du personnage de Thérèse de Niverville, annonçant la canonisation de mère d’Youville, rappelons que cette dernière a été déclarée «vénérable» en 1890. La béatification («bienheureuse»), par le pape Jean XXIII, suivra en 1959. Elle sera finalement canonisée («sainte») le 9 décembre 1990 par le pape Jean-Paul II.
De nombreux lieux au Québec évoquent la vie de cette femme exceptionnelle qui a marqué notre histoire, notamment à Montréal et à Varennes.
Marguerite Dufrost de Lajemmerais, épouse d’Youville, est issue d’une noble famille canadienne. Devenue veuve avec six enfants, et réputée pour son dévouement, elle fonde la communauté des Sœurs de la Charité communément appelées les Sœurs grises. Mère d’Youville rachète les biens des Frères Charron, des frères hospitaliers qui gèrent l’Hôpital général de Montréal. Par le fait même, mère d’Youville devient seigneuresse en partie de Chambly puisque les Frères Charron y détenaient un fief, dit le «fief des pauvres», en plus d’être propriétaires d’autres terres dans la seigneurie. La route 112 qui mène à Chambly passe sur les anciennes terres de cette communauté religieuse.
Les Sœurs de la Charité possèdent de riches archives dont certaines concernent l’histoire de Chambly et les personnages de Joseph Bresse et sa femme, Marguerite Sabatté (Françoise Bresse, dans le roman).
Le tailleur Gibb
Évoqué par les personnages du roman. Rappelons au lecteur que nous avons visité la boutique de ce tailleur montréalais dans Marguerite. Benaiah Gibb (1755-1826), né en Écosse, s’établit à Montréal en 1774. Son fils aîné, tailleur comme lui, était amateur d’art. Imaginons ce personnage: dans son jardin, un pavillon chinois, dans ses collections, plus de 90 toiles sans compter les sculptures. Ses descendants participent à la fondation du Musée des beaux-arts de Montréal. Voir l’article que lui consacre le Dictionnaire biographique canadien.
Les députés du début du xixe siècle
Au cours du premier tiers du siècle, les différentes circonscriptions électorales comptaient deux députés. Ainsi, le comté de Kent, qui deviendra Chambly en 1834, est représenté par monsieur Boileau et Pierre Legras Pierreville (1792-1796); Louis-Joseph Papineau et Pierre Dominique Debartch (1808-1814); Joseph Bresse et Noël Breux (1814-1816); Pierre Bruneau et Denis-Benjamin Viger, en 1816. Pierre Bruneau meurt en 1820, remplacé par Frédéric-Auguste Quesnel (1820-1824). Denis-Benjamin Viger (cousin de Papineau) demeure en poste jusqu’en 1824. Dans les Chroniques de Chambly, nous nous sommes contentés de mentionner le nom d’un seul député par mandat. Nous avons également omis ce rôle pour le personnage de Joseph Bresse.
Le mariage de Marie-Josèphe Bédard et Pierre-Xavier Bruneau
À Chambly, mercredi 28 août 1816. Leur mariage est l’un des plus intéressants dont témoigne le registre paroissial de Chambly, comportant un nombre impressionnant de signatures dont celles de plusieurs personnages historiques. Parmi ces paraphes illustres, outre ceux des membres des familles des époux, ainsi que de la plupart de nos personnages (Boileau, Bresse, Lukin, Hertel de Rouville, Salaberry, Talham), on retrouve: Louis-Roy Portelance, Denis-Benjamin Viger et le docteur René-Joseph Kimber, qui est un cousin germain de Pierre Bruneau. Les signatures de Louis-Joseph Papineau et de Julie Bruneau y figurent également. Ces derniers n’étaient pas fiancés à l’époque.
Tous ces gens s’étaient auparavant retrouvés à onze heures du matin, au presbytère, pour assister à la lecture du contrat de mariage où ils ont tous apposé leur signature. De plus, le registre paroissial indique l’heure de la bénédiction nuptiale: onze heures quarante du matin. Le mariage est annoncé dans Le Spectateur canadien du lundi 2 septembre 1816.
L’idylle d’Emmélie Boileau et Louis-Joseph Papineau
Cette histoire d’amour purement fictive a été inspirée par une petite phrase de Rosalie, sœur de Papineau qui, dans une lettre de novembre 1813, évoquait une «dulcinée». Avant 1818, année de son mariage avec Julie Bruneau, le cœur du grand homme aurait soupiré pour sa cousine Perrine Viger (1780-1820). Le renseignement vient de l’historien Georges Aubin, spécialiste de la famille Papineau dont il a dépouillé et transcrit toute la correspondance.
L’été de l’année 1816
1816 est appelée «l’année sans été». En Beauce, il neigera en juin. À la mi-juillet, rapporte l’historien Jean Provencher, il y a encore de la glace sur des lacs derrière Baie-Saint-Paul. Le gouverneur Sherbrooke s’inquiète. On permet d’importer du grain des États-Unis, car on craint la pénurie de pain. L’Europe est également plongée dans le froid.
Ces conditions climatiques exceptionnelles sont dues à l’éruption, l’année précédente, du Tambora, volcan des Indes néerlandaises (Indonésie), qui avait craché dans l’atmosphère des tonnes de dioxyde de soufre, créant ainsi un voile à la lumière solaire. D’où cette grande vague de froid.
Des artistes du xixe
Outre François Valade, le roman fait mention des artistes suivants: Louis-Amable Quévillon (1749-1823), maître menuisier, sculpteur, le plus connu des ornementeurs d’église; son atelier-école à Saint-Vincent-de-Paul (Laval) formait jusqu’à quinze apprentis à la fois. Valade fut peut-être l’un d’eux. Joseph Pépin (1770-1842), menuisier-sculpteur, formé par Philippe Liébert, associé de Quévillon, avait épousé Charlotte Stubinger. Louis Dulongpré, musicien, peintre, professeur, un des fondateurs du Théâtre de société de Montréal. Portraitiste, il a peint plus de trois mille tableaux.
Radegonde Verse-à-boire
Le joyeux patronyme de la servante du curé nous a été inspiré par Philippe Gouyau dit Verse-à-boire, agent du seigneur Jacques de Chambly en 1673. En fait, il s’agit d’un des nombreux surnoms ou «dit noms» dont sont issus quantité de patronymes québécois: Beaulieu, Lajeunesse, Lalancette, etc.
Origines nobles de la famille Boileau
Emmélie utilise une petite cafetière ayant appartenu à sa grand-mère Angélique Coulon de Villiers, épouse de l’officier Charles de Gannes de Falaise et mère de sa mère. Cette grand-mère, née à Verchères le 21 janvier 1726, a vécu avec les Boileau et a été inhumée à Chambly le 8 février 1810 (elle n’apparaît pas dans le roman). Elle était la fille d’un noble canadien, Nicolas-Antoine Coulon (Coulomb) de Villiers et d’Angélique Jarret de Verchères.
La famille Boileau de Chambly pouvait prétendre à de multiples origines, ce qui la rend particulièrement fascinante. Monsieur Boileau père (prénommé René, comme son fils le notaire), descendait par son père, Pierre Boileau, qui se disait négociant, d’une famille métissée, celle de la métisse Madeleine Couc et de l’interprète en langue indienne Maurice Ménard. Pierre Boileau est le fils de la sage-femme Marguerite Ménard, fille de Madeleine et Maurice.
La mort de madame Boileau et de monsieur de Rouville
Antoinette de Gannes de Falaise, née à Trois-Rivières le 4 juillet 1758, était fille d’Angélique Coulon de Villiers et de Charles de Gannes de Falaise. Elle épouse René Boileau, fils de Pierre Boileau et d’Agathe Hus Millet, le 2 novembre 1778. Elle est décédée à Chambly le 30 mai 1819, et a été inhumée le 3 juin.
Jean-Baptiste Melchior Hertel de Rouville, né à Trois-Rivières le 21 octobre 1748, était le fils de Louise André de Leigne et de René-Ovide Hertel de Rouville. Devenu seigneur de Rouville à la mort de son père, il épouse Marie-Anne Hervieux à Montréal, le 10 mai 1784. Il est décédé à Chambly le 30 novembre 1817 et a été inhumé le 3 décembre. Son fils, Jean-Baptiste René Hertel de Rouville, sert de modèle pour le personnage fictif d’Ovide. Né à Montréal en 1789, il décède à Beloeil en 1859. Quant au véritable Melchior Talham, né en 1803 du mariage d’Alexandre Talham et Marguerite Lareau, il est décédé à l’âge de dix ans.
La cuisine dans les Chroniques de Chambly
La plupart des plats énumérés, notamment pendant le souper chez les Rouville, figurent dans Goûter à l’histoire, Les origines de la gastronomie québécoise, Marc Lafrance et Yvon Desloges, Les Éditions de la Chenelière, 1989. Édition épuisée.
Protêt
Acte par lequel on «proteste». Dans les greffes des notaires du Bas-Canada, ces actes sont nombreux et servent à diverses fins. On se plaint d’un voisin qui avait promis de refaire ses clôtures, sa négligence a causé des dommages aux cultures. Ces actes racontent parfois une anecdote savoureuse. Un certain Picotte délègue un jour un notaire chez Salaberry, qui s’est emparé de ses affaires. Ce dernier est furieux. Picotte a aidé Eugène Talham à s’enfuir avec sa servante Julie Viau. Il s’est donc vengé. Le fait est véridique.
Les faubourgs de Chambly
Faubourg signifie en premier lieu «partie d’une ville qui se développe à l’extérieur de l’enceinte» et, par extension, un quartier en périphérie. Au début du xixe siècle, Montréal compte plusieurs faubourgs nommés Saint-Laurent, Saint-Antoine, Sainte-Marie (dit aussi faubourg Québec), etc. À Chambly, on appelle faubourg Saint-Jean-Baptiste le premier secteur à être densément occupé, voisin de la banlieue du fort et sur le domaine du seigneur, circonscrit entre les actuelles rues De Richelieu, de Bourgogne et des Voltigeurs. On nommait également «rue du Faubourg» l’actuelle petite rue Saint-Pierre, lieu où se retrouvaient concentrés nombre de demeures et d’ateliers d’artisans. D’où le «faubourg des artisans», une dénomination purement fictive, mais parfaitement fondée.
Littérature et citations
Touché par l’amour, tout homme devient poète, citation de Platon rapportée dans la narration.
La chanson La Mariée battue est répertoriée dans La Vie musicale en Nouvelle-France, Élisabeth Gallat-Morin et Jean-Pierre Pinson, Cahier des Amériques, Septentrion, 2003.
Il est facile de trouver les paroles de la pavane Belle qui tient ma vie.
Les malheurs d’Enguerrand avec la fée Strigilline sont évoqués dans la correspondance de Melchior Hertel de Rouville. Ce dernier émaillait ses lettres de références littéraires, démontrant une grande culture classique: Cazotte, Voltaire, Madame de Sévigné, Cervantès. C’est donc lui, la source d’inspiration pour les goûts littéraires des personnages de ce roman. De son côté, Louis-Joseph Papineau possédait une imposante bibliothèque, c’était un collectionneur de livres, une passion qui datait de sa jeunesse. Par ailleurs, dans tous les inventaires de bibliothèque connus à Chambly, figurent invariablement Les Fables de La Fontaine.