En France, l’école ne ressemble pas à l’université des pauvres, ni même à l’école de Fatima, où tout le monde faisait des prières pour Allah sur son tapis. En France, personne n’aurait l’idée de vous apprendre les morceaux du bœuf, la liste des saints martyrs ou les règles du poker. Non. Ce qu’il faut, c’est d’abord apprendre la langue. Et, cette fois, c’était autre chose que les phrases en phonétique du catalogue de Monsieur Ha.
Dans ma classe, nous étions une douzaine de « mineurs étrangers isolés ». La plupart venaient du Maroc ou de Tunisie, d’autres étaient noirs comme Abdelmalik, et ils avaient laissé leurs familles à la page 90 de mon atlas vert, c’est-à-dire en Afrique. Certains étaient nés dans d’autres régions du monde, comme la Colombie ou les Philippines, car notre planète ne manque pas d’endroits dangereux pour les enfants, pas vrai ?
Nous n’avions pas besoin de parler pour nous comprendre : chacun de nous avait subi les aléas de l’existence, la faim, le passage des frontières en pleine nuit, la peur des contrôles, le bruit des kalachnikovs, et cette détresse qui vous broie les tripes quand vous êtes seul au monde. Nos souvenirs et nos sentiments agissaient comme du ciment : nous étions aussi solidaires que les briques d’un même mur. Et ça, c’était très important, parce que personne ne peut parvenir à vivre sans la chaleur humaine.
Sur la photo que j’ai gardée de cette époque, on nous voit tous réunis : Malik, Anissa, Fatou, Samy, John-Aristide, Sabado, Wema, Jamal, Leandro et Prudence. Derrière nous, il y a notre professeur, Mme Georges, qui sourit avec une fierté rayonnante. Grâce à elle, nous sommes devenus en quelques mois des spécialistes de la conjugaison et des verbes du premier groupe.
Le temps a passé.
J’ai eu treize ans, et je vivais toujours au foyer de Poitiers, sous la protection de l’Aide à l’enfance.
Les services compétents n’avaient pas retrouvé mon barda : il était définitivement perdu, si bien que je ne pouvais montrer à personne le papier officiel concernant le Mont-Saint-Michel et ma mère. J’imaginais que les porcs, qui sont des animaux omnivores, avaient peut-être mangé les pages de mon atlas et de mon catalogue, allez savoir ?
Désormais, je pouvais réciter les poèmes de Charles Baudelaire presque sans accent : « Homme libre, toujours tu chériras la mer !… » J’étais capable de faire des phrases complexes, d’employer les adjectifs, et la liste des rois de France n’avait plus de secret pour moi. Pourtant, je n’étais toujours pas officiellement français et Jeanne Fortune restait introuvable. Selon Modeste Koulevitch, qui me rendait visite de temps en temps, c’était le statu quo .
– Ça veut dire quoi ?
– Ça veut dire que rien ne bouge, Blaise. Tu n’es ni français ni rien.
– OK.
Ce n’était pas nouveau pour moi : j’avais l’habitude d’être un fantôme. Un simple courant d’air.
Quant à Gloria, sa disparition restait un mystère, et mon cœur se brisait en mille morceaux quand je pensais à elle. J’avais peur qu’elle soit morte à cause du chien dans sa poitrine, ou qu’elle soit prisonnière d’un piège à humains, quelque part en Europe. Concernant les adultes, les lois du monde sont beaucoup plus strictes pour la bonne raison qu’ils ne sont pas mineurs, et Mme Georges faisait toujours une tête de six pieds de long quand je lui parlais de Gloria.
– Elle a peut-être été refoulée, disait-elle.
– Ça veut dire renvoyée dans le Caucase ?
– Oui.
– Même si elle est malade ?
– Oui.
– Même si elle risque de mourir sous les décombres ?
– Oui.
Je trouvais ça injuste pour Gloria, et j’étais terrifié à l’idée de ne jamais la revoir. J’avais tant de fois rêvé à notre vie paisible, j’avais tant de fois imaginé la belle fête de retrouvailles avec Emil, Stambek, Fatima et tout le monde, que ça me révoltait.
La nuit, je mordais mon oreiller pour qu’on ne m’entende pas hurler.
Mon seul espoir était la prédiction de Nouka. Les Tsiganes sont très forts pour les choses magiques, et je me raccrochais à l’idée que Gloria ne pouvait pas mourir tant que j’avais besoin d’elle. Je préférais croire qu’elle avait retrouvé ZemZem ou bien qu’elle était à l’abri dans la cabane du verger de Vassili. Je l’imaginais heureuse, faisant bouillir l’eau dans un samovar neuf. Je la voyais en train de grimper dans un arbre ou de conduire un camion. Je l’entendais rire avec ses cinq frères, qui étaient revenus vivants de la guerre… Je m’inventais des histoires pour rendre la réalité supportable, comme elle me l’avait appris.
En 1999, l’année de mes quatorze ans, l’ordinateur de notre salle de classe a été relié à Internet. C’était un évènement très important d’après Mme Georges, et elle était ravie de nous initier aux nouvelles technologies, qui seraient notre passeport pour le nouveau millénaire.
– Avec cet outil, vous saurez tout sur tout ! a-t-elle déclaré.
Nos yeux brillaient, car nous étions tous en quête de quelque chose ou de quelqu’un de par le vaste monde, et Jamal a demandé s’il était possible de savoir des choses sur les personnes mortes dans la mer Méditerranée. C’était à cause de son frère qui s’était noyé pendant leur voyage vers l’Europe. Mme Georges a fait une tête de six pieds de long avant de préciser :
– Avec cet outil, vous saurez presque tout sur tout.
Elle nous a expliqué comment nous en servir, et j’ai décidé de faire ma propre enquête pour sortir du statu quo .
Le premier mot que j’ai tapé dans le moteur de recherche était « Gloria ».
Résultat :
– une marque de lait concentré
– une actrice américaine morte depuis belle lurette
– des paroles de prières chrétiennes en latin
– une foule de restaurants ou d’hôtels
Pas l’ombre de ma Gloria, même en ajoutant « Bohème » dans le champ de saisie, ce qui renvoyait à une région d’Europe, à une chanson et à un poème d’Arthur Rimbaud.
Triste comme les pierres, j’ai tapé une deuxième requête : « Jeanne Fortune », et c’était pire parce que personne ne semblait porter ce nom, ni au Mont-Saint-Michel ni nulle part en France.
Finalement, j’ai tapé « ZemZem Dabaïev ». Là, enfin, il y avait quelque chose : des articles de journaux en russe qui disaient que ZemZem était un chef de guerre, un terroriste, un monstre sanguinaire armé jusqu’aux dents et qu’il avait tué des gens innocents. J’ai compris que c’était une erreur, qu’il ne s’agissait pas de la même personne, car le ZemZem de Gloria n’était pas un monstre, comme vous le savez. Le ZemZem de Gloria avait sauvé des gens, il avait couru chercher le camion-citerne, et il n’aurait jamais fait de mal à une mouche.
Écœuré, j’ai quitté l’écran. Je suis allé voir Mme Georges et j’ai crié que j’étais déçu par les nouvelles technologies. À quoi bon être moderne, si le millénaire ne m’offrait même pas un peu d’espoir, hein ?
– Tout ce qu’il y a là-dedans, c’est des mensonges !
J’ai claqué la porte de la salle de classe, et je suis allé me planquer dans un coin, avec une boule de rage au fond du ventre.
Je m’étais assis sur un mur au bout de la cour qui entoure le foyer, près du terrain de sport. J’en avais ras le bol de tout. Même de mes amis, même de Modeste Koulevitch, même de Mme Georges et de sa gentillesse. Ce que je voulais, c’était Gloria. Elle seule savait la vérité ! Elle seule pouvait m’aider à retrouver ma mère, elle seule pouvait apporter la preuve scientifique que j’étais français. Et, surtout, elle seule pourrait apaiser mon angoisse en me prenant dans ses bras, contre son embonpoint.
J’ai pleuré longtemps en frappant le mur avec mes pieds, et soudain j’ai senti une présence dans mon dos. Quand je me suis retourné, j’ai vu Prudence qui me regardait. J’ai dit :
– Qu’est-ce qu’il y a ? Tu veux ma photo ?
J’étais de très mauvaise humeur.
Prudence a souri. Elle s’est approchée de moi.
– Si je m’assieds là, tu ne vas pas me mordre, quand même ?
J’ai haussé les épaules, et elle s’est assise.
J’étais surpris parce que Prudence était la fille la plus discrète et la plus timide de la classe. Je ne savais pratiquement rien d’elle, sauf qu’elle venait du Liberia, au bord du golfe de Guinée. Je me souvenais que c’était à la page 91 de mon atlas vert.
Elle est restée silencieuse pendant un long moment. Et, brusquement, elle m’a demandé si je voulais jouer à un jeu.
– Un jeu ? Quel jeu ?
– Un concours, a répondu Prudence.
– Un concours de quoi ?
– Un concours de malheurs.
Je l’ai dévisagée avec curiosité, et elle m’a expliqué :
– C’est simple : chacun dit un truc malheureux qui lui est arrivé dans sa vie. Celui qui gagne, c’est celui qui a eu le plus de malheurs.
J’ai trouvé ça marrant. J’ai dit :
– OK.
Et on a joué.
Malheur contre malheur.
Pendant longtemps, assis côte à côte sur le mur devant le terrain de sport.
Tout y est passé, depuis notre plus lointain souvenir. Et la pure vérité, c’est que Prudence a gagné haut la main. C’était pas croyable tout ce qui lui était arrivé en seulement treize ans d’existence ! Une liste à vous dresser les cheveux sur la tête, avec des massacres, des fuites dans la jungle hostile, des piqûres de bêtes venimeuses, des têtes coupées et des cicatrices sur ses bras qui prouvaient des actes de torture. À la fin, j’étais bouche bée. Elle a fait le signe de la victoire, les doigts en V, et des larmes ont encore dégouliné de mes yeux, parce que ça m’a rappelé la dernière fois que j’avais vu Gloria, sur le parking des poids lourds.
Prudence m’a tendu un mouchoir en papier.
Après ça, on est devenus inséparables, elle et moi. Pas vraiment amoureux comme quand j’étais petit. Juste inséparables, vous comprenez ?