Bonus Littéraire
Parution novembre 2019

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Les nuages avaient envahi le ciel rapidement et le chemin se trouva soudain plongé dans une étrange pénombre. Aussitôt, l’averse éclata en grosses gouttes crépitant sur le sol, créant des ruisseaux minuscules qui entraînaient les graviers vers le bas de la pente. Jeanne se mit à courir jusque chez elle en se protégeant comme elle le pouvait, les deux mains au-dessus de sa tête. Elle maudit mars et ses giboulées, et elle s’engouffra dans sa maison dont elle referma vivement la porte. Son image dans le miroir de l’entrée la fit sourire : ses cheveux dégoulinants, la perle d’eau au bout de son nez lui donnaient un air de sauvageonne. Elle ôta sa veste devenue lourde, se sécha prestement, se fit couler un café et alluma son ordinateur. Aucun nouveau message. Ce serait peut-être pour plus tard… Il ne fallait pas s’alarmer. Le week-end débutait et elle ne laisserait aucune contrariété assombrir son humeur. Elle s’approcha de la fenêtre, attirée par un rayon de soleil qui perçait maintenant les nuages, faisant scintiller les herbes mouillées en bordure du chemin. Elle n’aimait pas le printemps ; son indécision l’agaçait. La chaleur d’août ou le froid parfois glacial de février lui convenaient mieux. Elle pouvait s’en accommoder facilement : la maison se trouvait à l’ombre de grands chênes et le chauffage fonctionnait parfaitement. Elle avait encore le nez collé à la vitre lorsqu’on frappa. Trois coups si timides qu’elle se demanda s’il ne s’agissait pas d’une branche cognant contre le volet de bois. Les coups retentirent à nouveau, plus précis cette fois. Elle vérifia d’un regard rapide l’ordre de la pièce et ouvrit la porte, intriguée. Un homme à la chevelure d’un blond délavé, aplatie par l’averse qui avait repris, se tenait sur le seuil, engoncé dans un manteau un peu râpé. Elle hésita un instant, puis, jugeant son air inoffensif, recula pour lui permettre de se mettre à l’abri. Il entra, un peu gêné, et sourit en tendant la main.
— Bonjour, madame. J’espère ne pas déranger vous, je suis venu me présenter : je suis James Sanders, votre nouveau voisin.
Il n’avait nul besoin de préciser son origine, son accent britannique parlait pour lui. Jeanne répondit à son salut et lui montra une chaise.
— Asseyez-vous, je vous en prie. Nous allons faire connaissance autour d’un café ; à moins que vous ne préfériez du thé ?
— Un café sera très bien.
Il répéta :
— Madame…
— Jeanne. Je m’appelle Jeanne Chabert.
— Jane Tchabeur ! J’ai un peu de mal encore avec votre langue, excusez-moi.
— Vous vous débrouillez très bien !
— Si je peux dire cela, votre prénom est ancien, plus joli que beaucoup de ceux que l’on donne maintenant…
— C’était celui d’une de mes grands-mères. J’ai eu de la chance… L’autre s’appelait Zéphirine !
— Je suis heureux de vous connaître, madame Jane !
— Mademoiselle ! Mais « Jeanne » tout court sera parfait…
Elle le laissa se débarrasser de son manteau et s’occupa du café. Lorsqu’elle revint vers lui, elle s’aperçut que le loden défraîchi cachait un pull de cachemire, comme si le vieux vêtement n’était là que pour donner le change, pour permettre à James Sanders de se fondre dans le décor de cette campagne où les efforts vestimentaires étaient réservés aux jours d’exception. Elle se demanda si l’air modeste de l’homme remplissait le même office que le manteau et cachait des origines aristocratiques. Elle aurait juré que oui.
Elle posa les tasses sur la vieille table et s’assit à son tour.
— Dites-moi tout, monsieur Sanders ! Ainsi, vous êtes mon voisin ! Vous êtes le propriétaire de la maison qui est en travaux depuis plusieurs mois ?
— Of course ! Et je viens de m’installer !
— Comment l’avez-vous dénichée ? Elle est loin de tout !
— C’est ce que je souhaitais… Je ne supportais plus Londres, son brouillard, son trafic…, sa circulation…
— Effectivement ! Ici, le bruit ne vous dérangera pas !
— Puis-je demander à vous, à mon tour, comment vous vous êtes retrouvée ici ? C’est étrange pour une jeune dame !
Jeanne rit franchement.
— Le plus grand attrait de cette demeure est le montant de son loyer ! La propriétaire y était très heureuse, mais elle a dû la quitter, la mort dans l’âme, pour s’occuper de son père malade. Il ne voulait pas s’installer à Pierrebrune. Cécile Ravel me loue sa maison pour une somme très raisonnable. Mais, même si elle est isolée, je ne voudrais pas vivre ailleurs et je redoute le moment où il faudra que je trouve un autre logement.
— Je comprends… J’ai été… attrapé, non…, conquis moi aussi dès ma première visite. Pourtant, je savais que vous êtes la seule habitante du hameau. Pardonnez-moi, c’est très indiscret, mais… vous vivez seule ? Vous n’avez pas peur, ici, toute seule ?
— Peur ? Mais de quoi ? Non, je ne suis pas d’un naturel craintif. Personne ne s’aventure jusqu’ici, à part quelques chevreuils ! Je n’ai pas encore trouvé l’âme sœur, mais je ne désespère pas ! Et vous ? Qui va abriter votre jolie demeure ?
Il eut un sourire triste et doux.
— Pour l’instant, moi tout seul. Ma femme viendra plus tard, mais elle travaille encore.
Jeanne s’étonna.
— Mais jusqu’à quel âge travaille-t-on en Angleterre ? Pardon… Je ne veux pas dire que…
— Que je suis vieux ? Cela n’a pas d’importance : je suis ! J’ai soixante-douze ans. Emma, mon épouse, n’en a que soixante. Je me suis marié assez tard et nous avons eu deux enfants : Benedict et Emmy, qui ont trente-cinq et trente-sept ans. Emmy est mariée, mais pas Benedict.
— Pourquoi venir en France maintenant ? Vous n’y aviez pas pensé avant ?
Il baissa les yeux et ses joues rosirent. Il soupira et prit tellement de temps pour répondre que Jeanne jugea qu’elle était allée trop loin et elle s’en voulut. Il posa délicatement la tasse qu’il tournait et retournait entre ses mains et il regarda son hôtesse.
— Vous comprendriez si vous avez trente-huit ans de mariage, jeune demoiselle ! Notre couple s’essouffle, pris par la routine, comme cela arrive souvent. Je ne veux pas la perdre, comprenez-vous… La nature a donné à moi le corps de mon père et le visage de mon grand-père. J’aurais préféré le contraire… Je me suis toujours étonné qu’elle est tombée amoureuse de moi. Nous avons connu quelques difficultés ces dernières années et nous avons décidé de prendre un nouveau départ. Pour cela, nous avons choisi la France. Au printemps dernier, nous sommes venus ensemble acheter la maison et décider des travaux à faire. Beaucoup de travaux. Vous n’étiez sans doute pas là, à ce moment. Le temps était superbe et nous avons été… séduits. On peut dire cela ?
— On peut le dire… Les printemps sont pluvieux dans la région. Vous avez eu de la chance.
Un éclair de malice passa dans les yeux un peu délavés de James Sanders et il parut plus jeune, l’espace d’un instant.
— S’il avait plu comme aujourd’hui, peut-être que je ne suis pas votre voisin ! Avouez que ce serait dommage !
— Ce doit être difficile de quitter son pays pour un autre, bien différent, et une grande ville pour Pierrebrune…
— Ce matin, je vous avoue que j’étais… désorienté. Ce mot est correct ? Il est très agréable d’entendre le chant des oiseaux à la place du bruit de la circulation, mais j’ai perdu tous mes repères. Il faut prendre la voiture pour aller acheter du pain, se passer du journal du jour… Je serai obligé aussi d’utiliser le GPS pour aller jusqu’à Périgueux ou plus loin, pendant quelque temps ! Parfois, je me dis, en m’éveillant, que je vais aller promener à Richmond Park dans la journée et je me rends compte, en ouvrant les yeux, que je suis en France ! Il ne me reste que les quelques objets de la famille, apportés avec moi, qui me rattachent encore à ma vie d’avant.
Jeanne s’étonnait : le désir d’une existence nouvelle justifiait-il la détresse qu’elle percevait chez cet homme ? Quels démons fuyait-il ? Elle se sentit tout à coup très proche de celui qu’elle ne connaissait pourtant que depuis quelques minutes, et elle lui assura qu’elle l’aiderait du mieux qu’elle le pourrait. Elle orienta la discussion sur Londres, le Périgord, la manière de vivre des gens d’ici et d’ailleurs. Un autre café fut servi, le troisième pour la jeune femme, et, à l’heure de se séparer, les deux habitants du hameau s’appelaient par leur prénom et promettaient de se revoir sans tarder. Ils se dirent ravis d’avoir fait connaissance, même si Jeanne aurait préféré un voisin plus jeune. Elle fut touchée quand il confessa :
— Je vous ai fait plus de confidences qu’à personne d’autre, et je ne vous connais pas !

Elle avait bien remarqué que l’ancienne maison des Maurin était en travaux depuis quelques mois. Elle avait supposé qu’elle abriterait une famille le temps des vacances d’été, rien de plus. Aussi était-elle contente de savoir qu’elle ne serait plus seule à Pierrebrune. Elle rêva un instant que le hameau pourrait renaître, mais ce n’était qu’utopie : les autres demeures étaient dans un état lamentable et c’était grâce à cela qu’elle avait pu louer la sienne pour un prix plus que raisonnable.
Sitôt ses études terminées, elle avait trouvé un emploi dans une agence bancaire d’un village charentais. Rapidement, elle avait souhaité partir et elle avait postulé pour la Dordogne, où elle n’était venue que rarement, mais qui lui semblait accueillante. Elle n’avait jamais avoué à personne qu’elle voulait surtout s’éloigner de son père violent et de sa mère qui prenait systématiquement fait et cause pour son mari, par peur sans doute. Elle ne les rencontrait plus qu’en de rares occasions : mariages, obsèques ou fêtes familiales, lors desquels les trois donnaient le change et présentaient l’image d’une famille unie. Elle avait pensé que vivre seule serait un apaisement, un baume sur les plaies de l’enfance et de l’adolescence. Cela s’était avéré exact la première année, puis la solitude s’était faite de plus en plus pesante. Étrangement, elle avait choisi l’isolement de Pierrebrune. Elle avait senti qu’elle ne risquait rien ici, que la peur ne la dénicherait pas dans cet endroit perdu. Elle avait un peu hésité, mais Cécile, la propriétaire de la maison, lui avait vanté la paix bienfaisante du lieu, et c’est les larmes aux yeux qu’elle lui en avait remis les clés. Le charme avait opéré. Elle était contente de retrouver tous les matins ses collègues, surtout Laurie, devenue son amie. Elle les invitait parfois chez elle : elle aimait la compagnie des personnes de son âge et elle ne se privait pas de sortir avec eux en fin de semaine. Pourtant, chaque soir, elle regagnait sa maison avec plaisir et elle ne se lassait pas des longues promenades dans la campagne. Mais le bonheur n’était pas complet. Comme elle l’avait expliqué à James Sanders, elle était seule, et le temps qui passait l’angoissait, car elle venait de fêter ses trente-cinq ans. Elle se trouvait plutôt jolie, pourtant. Ses cheveux bruns encadraient un visage fin et sa fossette au menton lui donnait un air d’adolescente. Les gens étaient surpris, généralement, lorsqu’elle donnait son âge. Mais, jusqu’à présent, aucun amoureux sérieux ne s’était présenté.
Quand la porte se fut refermée sur l’Anglais, Jeanne se précipita vers son ordinateur : elle n’avait toujours pas de messages.
Elle jeta un coup d’œil à la grande pendule : il n’était que seize heures. Elle avait encore du temps devant elle avant de se préparer. Comme souvent, le samedi soir, elle retrouverait ses amis. Ils passeraient la soirée ensemble, refaisant le monde et essayant de recréer l’ambiance étudiante qui leur semblait si loin déjà… Laurie et elle avaient sympathisé dès leur première rencontre. Laurie était vive et gaie, d’un optimisme qui faisait parfois défaut à Jeanne. C’était elle qui lui avait présenté les autres : quelques célibataires, garçons et filles, et un jeune couple qui ne les rejoignait que rarement, lorsqu’il avait réussi à trouver une baby-sitter pour son petit garçon.
Elle sortit et se dirigea vers le groupe d’habitations qui constituait le hameau, sa maison se situant un peu à l’écart. Elles étaient toutes inoccupées, excepté celle de James maintenant. Elle sourit. Elle avait pensé « James » et non « M. Sanders ». Elle était rassurée de le savoir là, tout près, et voir la bâtisse reprendre vie la réconfortait. Elle en avait suivi la transformation au fil des semaines : on avait installé un toit neuf qui ne laissait plus s’infiltrer les eaux de pluie, puis le lierre des murs avait été arraché, les menuiseries avaient été changées. Le travail des ouvriers avait empli l’air de cris, de coups, de ronflements d’engins, et avait sorti Pierrebrune de son silence de village fantôme. Maintenant, la maison de pierre avait retrouvé une nouvelle jeunesse ; seuls les volets au bois encore brut attendaient d’être peints. Son occupant n’était pas visible, occupé sans doute à achever son installation. Elle profita encore un peu du soleil revenu, puis regagna sa demeure.
Plus tard, elle se rendit chez Laurie, comme prévu. Chacun des membres de la bande avait apporté un plat à partager et ils discutèrent jusque tard dans la nuit. À son habitude, Jeanne amusa la galerie. Laurie qui était une mère pour eux, selon l’avis général, veilla à ce que personne ne bût au-delà du raisonnable. Jeanne se coucha heureuse, ragaillardie par la gaieté de la soirée, se disant que sa solitude n’allait pas durer, ne pouvait pas durer. Un nouvel arrivant dans la bande de copains, une rencontre fortuite, elle ne savait pas vraiment, mais elle le pressentait. Dehors, le bruit du vent dans les arbres ressemblait à celui de la mer, et elle s’endormit, rêvant d’une plage blanche où viendraient mourir les vagues.
Le dimanche, James ne se montra pas plus que lors de la soirée de la veille et la jeune femme aurait pu penser avoir rêvé le vieux monsieur au regard un peu triste si un filet de fumée ne montait vers le ciel nuageux. Ce ne fut que le samedi suivant qu’elle le vit, perché sur une échelle, peignant les volets d’un bleu lavande qu’aucun autochtone n’aurait sérieusement envisagé d’utiliser. Il aperçut Jeanne et agita son pinceau, faisant voler quelques gouttes colorées autour de lui. Il descendit et s’avança à sa rencontre dans le chemin. Il avait enfilé de vieux vêtements usés et sales pour travailler, et l’on aurait pu le prendre pour un paysan périgourdin. Il tendit la main à la jeune femme qui ne put retenir un sourire en constatant que le salut de tout à l’heure avait laissé sur sa joue une tache violacée. Il avait l’air heureux et elle lui demanda si le beau temps revenu était la cause de cette joie.
— Non. Enfin, pas seulement… Emma, ma femme, a annoncé à moi qu’elle avait demandé pour deux postes en Dordogne ! Je suis très content… Je ne suis là que depuis quelques jours, et, déjà, je m’ennuie un peu. Je me demande si je n’ai pas fait un bêtise en m’installant ici…
— Une bêtise, James…
— Ah ! Vous voyez, vous trouvez, vous aussi !
— Non, ce n’est pas cela… On dit « une bêtise », et pas « un bêtise ».
— Bêtise tout de même ! Heureusement, vous êtes là !
— Je vous ferai découvrir la région, et nous ferons en sorte que le temps passe vite en attendant Emma !
Il hocha la tête, visiblement peu convaincu… Soudain, son visage s’éclaira.
— Je crois que j’apprécierai la vie ici, finalement, quand ma femme sera là. J’aime votre pays, votre Périgord. Vraiment. Je voudrais qu’il m’adopte aussi.
Il avait dit cela sans cet air de certitude et de conquête que l’on trouve parfois chez les nouveaux arrivants. De l’humilité. Rien de plus, et de l’amour dans ses yeux. Il semblait presque s’en excuser.
— J’aimerais connaître mieux la région, son histoire…
— Je ne vous serai peut-être pas d’un grand secours… Je suis Charentaise, mais nous pourrons nous renseigner ensemble !
— Pouvez-vous dire pourquoi le village a été abandonné ?
— Certains habitants sont partis dans des endroits moins isolés, et les derniers, un vieux couple, sont morts sans que leurs descendants souhaitent revenir ici. Les maisons se sont dégradées au fil du temps… Celle que j’habite a été la première rénovée. Je ne sais pas ce qu’il adviendra des trois autres…
Leurs regards se perdirent vers l’entrée du hameau, vers les ruines mangées par le lierre et impossibles maintenant à relever. Comment imaginer la vie ici ? Les fenaisons éreintantes ; les charrettes remontant le chemin, lourdes du fourrage doré ; les femmes en chapeau de paille et les hommes, mouchoir noué sur la tête, ruisselants de sueur ? Avait-on servi les fastueux repas de battage sur cette aire maintenant envahie par les ronces ? Et les murs croulants de l’ancienne maison Malmanche conservaient-ils la mémoire des cris et des chants des convives ? Comment la rumeur des activités quotidiennes avait-elle peu à peu fait place au silence ? En fait, Jeanne ne le savait pas. Pourquoi un village meurt-il ? Avant James, elle ne s’était jamais vraiment posé la question. Cécile en avait amorcé la résurrection, l’Anglais l’avait poursuivie… L’histoire se continuerait-elle, ou la végétation, devenue maîtresse des lieux, et l’ampleur du travail à fournir l’emporteraient-elles ? Dans ce cas, les enfants des enfants d’aujourd’hui sauraient-ils que des gens avaient vécu, aimé, travaillé ici, près d’un ruisseau sans nom ? Jeanne et James poussèrent au même moment un soupir de fatalité, et ils surent qu’ils éprouvaient la même peine.
Les jours qui suivirent, Jeanne prit l’habitude de grimper le chemin jusque chez James chaque soir afin de s’assurer qu’il n’avait besoin de rien. Lui, se rendait chez sa nouvelle amie en fin de semaine, la chargeant parfois d’un achat au marché du samedi matin. Elle lui proposait souvent de l’y accompagner, mais il n’aimait pas quitter sa maison, prétextant qu’il avait encore beaucoup de travail, ce qu’elle savait inexact. Il ne manquait que quelques aménagements et un peu de décoration pour recevoir dignement Emma. Il restait cependant plusieurs cartons entassés dans un coin du salon. Ils n’avaient pas été ouverts et Jeanne se demandait pourquoi James, si méticuleux, ne s’en était pas encore occupé. Il avait éludé la question lorsqu’elle le lui avait fait remarquer. Sans doute le manque de temps… Elle avait avoué qu’elle trouvait maintenant sa propre demeure un peu triste, par comparaison. Il s’était récrié, soutenant qu’elle présentait beaucoup plus d’authenticité. Il avait froncé les sourcils, comme il le faisait souvent quand il réfléchissait. « Je ne connais pas le passé de votre région. Je ne sais pas comment était meublée ma maison, comment s’arrangeaient les pièces, puisque tout a été modifié par l’architecte. La vôtre, celle de Cécile, si vous préférez, raconte une histoire. Pas la mienne, et j’en suis triste. »
De temps à autre, en plus des fins de semaine, le vieil homme enfilait son manteau râpé et venait frapper à la porte de sa voisine. Cela ne la dérangeait pas. Il était discret et savait la laisser avant que sa présence ne devînt pesante. Ils avaient tout un rituel : James prenait place dans le fauteuil près de la cheminée, Jeanne servait un café serré, accompagné de quelques biscuits, et ils discutaient du beau temps qui tardait à venir, d’un autre couple d’Anglais rencontré à la supérette, des travaux en cours… Elle racontait sa journée, les clients grincheux, quelques anecdotes pour le faire rire… James arrivait parfois les mains encombrées d’un cake de sa confection, ce qu’il considérait, disait-il, comme un « échange de culture ». Un soir, il trouva Jeanne, comme souvent, devant son ordinateur, et il s’excusa de la déranger encore une fois. Elle rougit et bredouilla qu’elle ne travaillait pas, qu’elle venait de répondre à quelques messages. Il éluda, ne voulant pas s’immiscer dans sa vie privée, étonné toutefois de la gêne visible de la jeune femme qui finit par lui avouer – elle avait sans doute besoin de se confier – qu’elle s’était inscrite sur un site de rencontres en ligne et qu’elle avait obtenu quelques réponses auxquelles elle ne donnerait pas suite, car elles ne correspondaient pas à ce qu’elle cherchait. Elle sollicita l’avis de James. Il fronça les sourcils, à son habitude, et la regarda bien en face.
— Jane, vous êtes un peu comme ma fille… Alors, je vous dis que ce n’est pas une bonne idée. Vous ne savez pas qui sont ces hommes, quelles sont leurs intentions. Renoncez, je vous prie. Cela ne peut vous attirer que des problèmes.
— Je pense que je suis assez grande pour savoir s’ils sont sérieux ou pas, James. Et les rencontrer, si je le souhaite, ne m’engage à rien.
Il soupira sans répondre, pensant qu’il veillerait néanmoins discrètement sur elle, dans la mesure du possible. Pour changer de sujet, voyant qu’elle n’avait pas obtenu l’approbation souhaitée – elle se demanda brièvement pourquoi elle ressentait le besoin de l’obtenir –, elle s’enquit des nouvelles d’Emma et des enfants Sanders. James haussa les épaules d’un air las.
— Ma femme n’a pas encore de réponse, pour le travail. Il faut attendre. Quant à Benedict et Emmy, je ne sais pas quand ils viendront.
— Elles ! Pas ils !
— Elles ? Votre langue est difficile, mais j’ai fait beaucoup de progrès… N’est-il pas ?
— N’est-ce pas ! Oui, James. Vous parlez très bien ! Encore un peu de temps et ce sera parfait !
— Je vais m’inscrire à un cours de français, à Thiviers. J’ai rencontré la personne qui en est chargée… Mais je ne me débarrasserai pas de mon accent, hélas !
— Votre accent est charmant ! Vous le savez parfaitement !
Il eut un sourire modeste, mais il ne la contredit pas.
Ce soir-là, contrairement à leurs tacites habitudes, elle l’invita à dîner, ce qu’il accepta avec un sourire gourmand. Pendant qu’elle cuisinait, il inspecta les meubles, les objets, se faisant raconter l’histoire de chacun. Parfois, Jeanne ne savait pas et elle inventait pour lui faire plaisir. Il prit une coupelle dans laquelle elle déposait ses clés en rentrant et il la porta à hauteur de ses yeux, face à la lampe.
— Regardez ! La matière est… Quel joli mot utilisez-vous ?
— Translucide ?
— C’est cela… Translucide… Quelle beauté !
— C’est de la porcelaine, James ! Elle vient de Limoges. Vous connaissez ?
— Bien entendu ! Même en Angleterre, nous connaissons cette ville et sa spécialité.
Jeanne lui raconta ce qu’elle savait sur les manufactures limougeaudes et précisa que, pas plus loin que Thiviers, il y avait eu, jusqu’au début du XXe siècle, deux fabriques de faïences dont elle lui montrerait quelques productions exposées à la mairie de la petite ville. Au grand étonnement de Jeanne, cela sembla le mettre en joie.

***

D’ordinaire, pour Jeanne, le dimanche matin était consacré à une grasse matinée réparatrice. Pourtant, ce jour-là, elle s’activait dans son coin cuisine depuis un bon moment déjà. Elle était allée vérifier que James Sanders était bien chez lui, et la voiture garée devant sa porte l’avait rassurée. Elle ne l’avait croisé que rarement dans la semaine, et, à chaque rencontre, son air taciturne et sa mine défaite l’avaient alertée. Les brouillards de Londres lui manquaient, ou peut-être en avait-il assez de tout ce vert qui vous assaillait dès que vous mettiez un pied à l’extérieur, de cet isolement qu’il avait choisi sans en mesurer l’ampleur. Elle l’avait appelé la veille au soir avant de sortir avec ses amis et elle avait bien senti qu’il faisait des efforts pour paraître enjoué. De plus, sa vieille Ford n’avait pas quitté la cour depuis le lundi. Il n’avait donc fait aucune course pour se nourrir. Jeanne avait décidé de lui redonner un peu de joie en lui concoctant un repas périgourdin qu’elle apporterait chez lui et qu’ils dégusteraient ensemble. Elle savait que la politesse dont il faisait preuve habituellement l’obligerait à la recevoir, même s’il n’en avait pas très envie. Après avoir remis la main sur le vieux livre de cuisine de sa grand-mère Zéphirine, elle s’était lancée dans la préparation d’un festin digne de ce nom et elle avait été étonnée de constater qu’elle s’en était plutôt bien sortie. Vers midi, elle disposa les récipients dans un panier d’osier, ajouta une bouteille de bergerac et prit le chemin vers le haut du village.
Ce fut un James mal rasé et vêtu de ce qui lui était tombé sous la main qui ouvrit la lourde porte. Son air gêné d’être surpris dans un tel état fit de la peine à Jeanne qui feignit de ne rien remarquer et qui lui adressa un sourire radieux.
— Jane ! Que diable faites-vous là avec ce panier ?
— Je viens pour un « échange de culture », comme vous dites ! Je vous ai préparé un repas de chez nous ! Si vous voulez bien me laisser entrer, bien entendu…
— Mais… La maison est en désordre, savez-vous…
— Peu importe l’état de la maison…
La porte s’ouvrit en grand et James lui fit un signe d’assentiment tout en continuant de bredouiller des excuses que Jeanne n’entendit pas : elle avait déjà atteint la cuisine afin de réchauffer le déjeuner. Lorsqu’elle revint vers la pièce qui faisait office de salon et de salle à manger, elle ne put retenir un cri de surprise : la table avait été dressée élégamment, avec de jolies assiettes sur une nappe blanche qu’elle n’aurait pas pensé trouver ici. James s’était changé. Il avait dû œuvrer rapidement et en silence, car la jeune femme n’avait rien soupçonné. Il eut un geste de modestie en montrant la vaisselle.
— Ce n’est pas de la porcelaine de Limoges, certes…
Jeanne prit une assiette pour mieux l’examiner. Elle représentait un paysage anglais, dessiné en bleu, entouré d’une guirlande de même couleur. Visiblement, elle était ancienne, mais en excellent état.
— C’est ravissant ! D’où provient cette vaisselle ?
— De la fabrique de Stoke-on-Trent, en Angleterre. Ce service date du milieu du XIXe siècle…
— Incroyable ! Vous l’avez acheté ?
— Non… Ces faïences sont rares, maintenant ; je n’en aurais certainement pas les moyens ! Un de mes ancêtres a travaillé dans cette manufacture à cette époque et nous a laissé de nombreuses pièces. J’en suis le seul descendant direct. Voilà pourquoi je les ai en ma possession, mais il en manque quelques-unes.
— On vous les a volées ? Elles ont été cassées ?
Il fit un geste de la main pour signifier que cela n’avait guère d’importance.
— Alors, jeune demoiselle ? Allons-nous goûter votre somptueux repas ? Il est en train de refroidir !
— Somptueux… Non ! Mais que de progrès en vocabulaire !
— Ce que j’ai appris autrefois revient vite, et j’ai mon dictionnaire…
Le vin de Bergerac redonna des couleurs à l’Anglais et lui délia la langue, qu’il faisait d’ailleurs claquer à son palais en connaisseur. Il raconta à nouveau sa rencontre avec Emma, son amour pour elle, il parla de Peter Matthew, l’ancêtre faïencier dont on ne connaissait pas l’ascendance, aucun document n’ayant été découvert concernant ses parents. La généalogie de cette branche n’avait pas pu être poussée plus loin. Jeanne parlait peu. Elle était attentive. James savait, à ses yeux qui ne fuyaient pas, qu’elle l’écoutait. Il se dit, en buvant son café, qu’il avait peut-être trouvé une amie, même s’il doutait qu’un homme de son âge fût très intéressant pour une jeune personne comme Jeanne. Il décida de profiter de cette amitié le temps qu’elle durerait : il n’était plus en mesure de demander davantage. Il soupira et lança :
— Cela vous amuserait-il de m’aider à sortir le contenu de ces cartons ? Je sens que vous allez aimer ces petites choses…
Les paquets étaient entassés de la même façon précise et rigoureuse que Jeanne les avait vus quelques jours auparavant. Elle ne savait pas ce qu’ils pouvaient renfermer, la demeure étant pourvue de tout le nécessaire. Elle s’aperçut cependant que rien dans la décoration ne rappelait l’Angleterre, à part peut-être une gravure représentant une chasse à courre. Il en était de même pour le mobilier. Elle en fit la remarque à James qui expliqua que tout était resté dans la maison de Londres, puisque Emma y habitait encore. On aviserait lorsqu’elle viendrait vivre à Pierrebrune, mais il ne souhaitait garder de son ancienne existence que son vieux canapé Chesterfield qui trouverait sa place dans la pièce attenante, qu’il avait l’intention de transformer en bibliothèque. Tout en parlant, il s’était dirigé vers les cartons et s’était emparé de celui de dessus. Il le posa avec précaution sur la table, en retira le ruban adhésif et y prit un objet protégé par du film à bulles qu’il ôta délicatement. Un curieux petit pot surmonté d’un couvercle apparut. L’ensemble était blanc, orné d’un fin décor bleu. James sortit ensuite cinq autres semblables de leur protection. Jeanne n’avait jamais rien vu de tel. Elle saisit l’un d’eux : il était léger, d’une matière presque aussi délicate que de la porcelaine. Elle lança à son vieil ami un regard intrigué et il expliqua :
— Ceci est un service à crème du XIXe siècle. Il provient de l’Etruria, la grande fabrique de Stoke-on-Trent, où travaillait Peter Matthew.
Bientôt, le contenu entier fut déballé, au grand émerveillement de la jeune femme. Des tasses surtout, mais aussi quelques assiettes à décor antique, et un compotier fleuri envahirent le vieux plateau de noyer. Le maître de maison montra une niche pourvue d’étagères, ménagée dans le mur de la partie salle à manger.
— Nous allons les installer là. Ensuite, nous viderons cet autre carton et nous garderons les derniers pour plus tard.
Jeanne apporta une à une les pièces à James qui les disposait harmonieusement. Lorsque tout fut en place, il actionna un interrupteur. Un spot lumineux fixé à l’arrière mettait en valeur chaque tasse, pot à crème ou assiette, donnant à la faïence un aspect nacré et rehaussant les couleurs des décors. La collection attirait irrésistiblement les regards, au détriment du reste de la pièce. L’Anglais eut un soupir de satisfaction et se tourna vers Jeanne.
— Je sais que Peter aimerait… Mais voyons la suite !
Un autre carton fut ouvert et déballé à son tour. Jeanne était perplexe. Des faïences, encore, mais de facture plus grossière, aux dessins moins élaborés et, somme toute, plus rustiques. James semblait s’amuser de son étonnement.
— Que pensez-vous de celles-ci, ma chère ?
— Je dis qu’elles ne proviennent pas de Stoke-on-Trent ! Laissez-moi voir…
Elle prit une petite cruche ornée de fleurs dans un camaïeu de bleu et elle la scruta attentivement. Sanders l’observait, un sourire au coin des lèvres.
— Effectivement, ces pièces n’ont pas la même provenance que celles que nous venons d’installer.
— Vraiment très étrange… On dirait… Mais non, c’est impossible !
— Qu’est-ce que vous dites de cela ? Terminez, je vous prie !
Elle regarda la cruche à nouveau, puis l’Anglais, n’osant pas émettre une idée aussi saugrenue que celle qui lui était venue à l’esprit. Enfin, elle se lança.
— Eh bien, si je ne savais pas que c’est impossible, je dirais que ce sont des faïences de Thiviers !
James exulta. Il poussa un cri, fit plusieurs petits sauts et amorça une sorte de danse rituelle dont Jeanne ne l’aurait jamais cru capable. Elle se dit qu’elle avait dû formuler une énormité, une aberration, pour que l’homme se fût mis dans cet état. Enfin, il s’immobilisa et reprit son souffle, sourire aux lèvres.
— Bravo, Jane ! Je ne vous savais pas si… perspicace, et si cultivée ! Il s’agit bien de faïences de Thiviers !
— Un petit musée leur est consacré à la mairie. Je vous en ai parlé. Je l’ai visité et je reconnais qu’elles ont beaucoup de charme malgré leur simplicité. Que font-elles chez vous ? Vous les avez achetées dans une brocante ?
— Ces pièces sont dans ma famille depuis bientôt deux siècles !
— C’est incroyable ! Vous saviez, en vous installant à Pierrebrune, qu’elles provenaient de notre région, n’est-ce pas ?
— Oui… Je vais vous expliquer. Mais vous serez la seule à savoir. Je compte sur votre discrétion… Voilà ! Cette deuxième collection appartenait aussi à notre ancêtre Matthew. Il avait constitué un petit musée chez lui. À sa mort, tout est revenu à son fils unique George, puis, par héritages successifs, à ma grand-mère. Il avait décidé que l’ensemble ne devait pas être séparé. L’envie des autres membres de la famille a cependant fait subir quelques pertes à la collection au cours du temps. Voilà pourquoi j’ai décidé d’apporter tout ce qui était encore à moi en France pour le mettre à l’abri de certains de mes cousins.
— Et justement à côté de Thiviers…
Il marqua une pause, soupira et haussa les épaules.
— Maintenant, vous en savez beaucoup, Jane. Autant tout raconter. Bien évidemment, le choix de Pierrebrune n’est pas un hasard. Qui viendrait me chercher ici ? Et le village est assez près de Thiviers pour que je peux me renseigner facilement.
— Pour que je puisse, James, pas « pour que je peux »…
– Ah ! Bien… Je veux comprendre pourquoi ces faïences étaient en possession de mon ancêtre. Nous n’avons découvert aucun voyage en France dans ses archives. Qui les a fournies à lui ? Comment les connaissait-il ?
— Pourquoi Thiviers ? Celles de Nevers, Moustiers ou Gien sont beaucoup plus célèbres…
— C’est exactement ce que je me suis dit… Vous pouvez m’aider. Le voulez-vous ?
Il avait joint les mains devant Jeanne et son air exagérément suppliant la fit rire.
— Je veux bien, mais je ne vois pas trop comment nous allons nous y prendre…
— À vrai dire, moi non plus…
— Vous êtes certain que ce Peter Matthew n’a jamais mis les pieds en France ?
— Rien, dans les rares archives que nous possédons, ne permet de penser ceci… Il a eu un fils et a passé son existence à Stoke-on-Trent. Il semblait mener une vie tranquille et plutôt confortable quand on voit sa maison là-bas… Il est vrai qu’il avait un poste important.
— Réfléchissons chacun de notre côté. Peut-être trouverons-nous un début de piste…
Jeanne aida James à ranger la pièce et rentra chez elle. Cette histoire de faïences égarées en Angleterre l’intriguait et elle ferait de son mieux pour aider son ami. Elle n’aurait jamais pensé que cette production locale ait pu dépasser les limites du département.