20.

Après avoir appelé à la reprise des tâches d’inventaire, il serait très impoli de ne pas me présenter.

Universitaire d’origine bourgeoise et provinciale, enfant du baby-boom et donc exactement contemporain de la « Grande Accélération », j’ai profité à fond de la mondialisation (plus autant que moins) sans avoir oublié le terroir auquel m’attache une famille de négociants en vins — vins de Bourgogne dont on prétend qu’ils sont globalisés depuis les Gaulois ! Aucun doute, je suis un privilégié. Libre au lecteur d’en conclure que je n’ai pas qualité à parler de ces conflits géo-sociaux.

Parmi les nombreux attachements qui me tiennent, il y en a deux que je cherche à décrire précisément : l’un porte sur les Zones Critiques et qui fait l’objet de recherches que je publierai plus tard ; l’autre avec lequel je voudrais clore ces réflexions.

Atterrir, c’est forcément atterrir quelque part. Ce qui suit doit être pris comme une ouverture dans une négociation diplomatique à haut risque avec ceux auprès desquels on souhaite cohabiter. Eh bien, moi, c’est en Europe que je veux me poser !

L’Europe, ce Vieux Continent, a changé de géopolitique depuis que le Royaume-Uni a cru devoir l’abandonner et que le Nouveau Monde, grâce à Trump, est en train de se figer dans une version de la modernité qui semble prendre pour idéal les années 1950.

C’est vers ce que j’hésite à nommer la patrie européenne que je voudrais me tourner. L’Europe est seule, c’est vrai, mais seule l’Europe peut reprendre le fil de sa propre histoire. Justement, parce qu’elle a connu août 2014 en entraînant le reste du monde avec elle. Contre la mondialisation et contre le retour aux frontières nationales et ethniques.

L’Europe a toutes les qualités de ses défauts. Être un vieux continent quand on parle d’engendrement et non plus seulement de production, c’est un avantage et non plus un inconvénient. C’est reprendre de nouveau la question de la transmission. C’est se donner l’espoir de passer du moderne au contemporain.

On la dit bureaucratique cette Europe des règlements et des combinaisons, dite « de Bruxelles ». Et pourtant comme invention juridique, elle offre l’une des réponses les plus intéressantes à cette idée, de nouveau répandue partout, selon laquelle l’État-nation serait seul à protéger les peuples en leur assurant la sécurité.

L’Union européenne est parvenue, par un incroyable bricolage, à matérialiser de mille façons le chevauchement, la superposition, l’overlap entre les intérêts nationaux. C’est par l’intrication de ses règlements, qui atteignent la complexité d’un écosystème, qu’elle montre la voie. Exactement le genre d’expérience qu’il faut posséder pour aborder la mutation écologique qui chevauche toutes les frontières.

Les difficultés mêmes du Brexit à sortir de l’UE prouvent à quel point la construction est originale parce qu’elle a su compliquer l’idée de souveraineté délimitée par des frontières étanches. Voilà une question résolue : si l’État-nation a longtemps été le vecteur de la modernisation contre les vieilles appartenances, il n’est plus maintenant que l’autre nom pour le Local. Il n’est plus le nom du monde habitable.

On dit de l’Europe continent qu’elle a commis le péché d’ethnocentrisme et qu’elle a prétendu dominer le monde, qu’il faut donc la « provincialiser » pour la ramener à de plus justes dimensions105. Mais cette provincialisation aujourd’hui la sauve.

Peter Sloterdijk a dit un jour que l’Europe était le club des nations qui avaient renoncé définitivement à l’empire. Laissons les tenants du Brexit, les électeurs de Trump, les Turcs, les Chinois, les Russes s’adonner encore aux rêves de domination impériale106. Nous savons que s’ils souhaitent encore régner sur un territoire au sens de la cartographie, ils n’ont pas plus de chances que nous de dominer cette Terre qui nous domine aujourd’hui au même titre qu’eux.

L’Europe connaît la fragilité de sa tenure sur l’espace global. Elle ne peut plus prétendre dicter l’ordre mondial, non, mais elle peut offrir l’un des exemples de ce que veut dire retrouver un sol habitable.

Après tout, c’est bien elle qui a prétendu inventer le Globe, au sens d’espace capté par les instruments de la cartographie. Un système de coordonnées si puissant — trop puissant — qu’il permet d’enregistrer, de conserver, d’engranger la multiplicité des formes de vie. C’est la première représentation d’un monde commun : simplifié bien sûr, mais commun ; ethnocentrique bien sûr, mais commun ; objectivant bien sûr, mais commun.

Tout a été dit contre cette vision trop cartographique, trop unifiante du monde, y compris par moi, il n’en reste pas moins que c’est elle qui permet de proposer un premier référentiel pour rendre possible la relance d’une entreprise diplomatique.

Qu’elle n’ait pas su empêcher le Globe de lui glisser de la main et se transformer en Global, lui donne une responsabilité particulière. C’est à elle de « déglobaliser » ce projet pour lui rendre sa vertu. Malgré tout, c’est toujours à elle qu’appartient la tâche de redéfinir la souveraineté de ces États-nations dont elle a inventé le modèle.

Oui, l’Europe était dangereuse quand elle s’est crue capable de « dominer » le monde, mais ne trouvez-vous pas qu’elle serait encore plus dangereuse si elle se faisait toute petite et cherchait, comme une petite souris, à se cacher de l’histoire ? Comment pourrait-elle échapper à sa vocation de rappeler, dans tous les sens du mot « rappel », la forme de modernité qu’elle a inventée ? À cause même des crimes qu’elle a commis, la petitesse lui est interdite.

Parmi ces crimes il y a celui, le plus important de tous, d’avoir cru pouvoir s’installer dans des lieux, des territoires, des pays, des cultures dont il fallait soit éliminer les habitants, soit remplacer leurs formes de vie par les siennes — au nom de la nécessaire « civilisation ». C’est ce crime, on le sait, qui a permis l’image et la forme scientifique du Globe.

Mais ce crime même est un autre de ses atouts : il la délivre à jamais de l’innocence, de cette idée qu’on pourrait soit faire l’histoire à neuf en rompant avec le passé, soit échapper pour de bon à l’histoire.

Si la première Europe unie s’est faite par le bas — le charbon, le fer et l’acier —, la seconde se fera aussi par le bas, l’humble matière d’un sol un peu durable. Si la première Europe unie s’est faite pour donner une maison commune aux millions de « personnes déplacées » comme on disait à la fin de la dernière guerre, alors la seconde se fera aussi par et pour les personnes déplacées d’aujourd’hui.

L’Europe n’a pas de sens si elle n’est pas en train de revenir sur les abîmes ouverts par la modernisation. C’est le meilleur sens que l’on puisse donner à l’idée d’une modernisation réflexive107.

De toutes les façons, un autre sens de la réflexivité lui est imposé : le choc en retour de la mondialisation. Si elle l’oubliait, les migrations lui rappelleraient qu’elle ne peut échapper à ses actions passées.

De bons apôtres s’indignent que tant de gens prétendent franchir les frontières de l’Europe pour venir s’installer impudemment « chez nous » en faisant « comme chez eux ». Il fallait y penser avant, avant les « grandes découvertes », avant la colonisation, avant la décolonisation.

Si vous avez peur du Grand Remplacement, il ne fallait pas commencer par aller remplacer les « terres vierges » par vos propres modes de vie.

Tout se passe comme si l’Europe avait passé avec les migrants potentiels un pacte centenaire : nous sommes venus chez vous sans rien vous demander ; vous viendrez chez nous sans rien nous demander. Donnant, donnant. À cela il n’existe aucune échappatoire. Ayant envahi tous les peuples, tous les peuples reviennent sur elle.

D’autant que l’Europe a passé un autre pacte avec les autres terrestres qui eux aussi se mettent en marche pour envahir ses frontières : eaux des océans, rivières asséchées ou en crue, forêts obligées de migrer assez rapidement pour ne pas être rattrapées par le changement de climat, microbes et parasites, tous aspirent eux aussi à un grand remplacement. Vous êtes venus chez nous sans rien nous demander ; nous viendrons chez vous sans rien vous demander. Ayant profité de toutes les ressources, ces ressources, devenues acteurs de plein droit, se sont mises en marche, comme la forêt de Birnam, pour récupérer leurs biens.

C’est en partie sur son territoire que peuvent converger les trois grandes questions du temps : comment s’extraire de la mondialisation-moins ? Comment encaisser la réaction du système terre aux actions humaines ? Comment s’organiser pour accueillir les réfugiés ?

Cela ne veut pas dire que les autres ne le feront pas. Cela veut dire que l’Europe, à cause de son histoire, doit s’y lancer la première puisqu’elle est première responsable.

Mais quelle Europe ? Qui est européen ? Comment associer le beau mot de terrain de vie sur ce machin bureaucratique et sans âme ?

Sans âme l’Europe ! Comme vous la connaissez mal ! Elle parle des dizaines de langues — et grâce à ceux qui s’y sont réfugiés des milliers. Elle occupe du nord au sud et de l’est à l’ouest des centaines d’écosystèmes différents. Elle a partout, dans chaque pli de terrain, à chaque coin de rue, la trace des batailles qui ont lié chacun de ses habitants avec tous les autres. Elle a des villes et quelles villes ! L’Europe, c’est l’archipel des villes somptueuses. Regardez-les ces villes et vous comprendrez pourquoi on se met en marche de partout pour avoir une chance d’y habiter — fût-ce à leur périphérie.

Elle a tricoté et détricoté de toutes les façons possibles les limites et les vertus de la souveraineté. Elle a goûté depuis des siècles le pain de la démocratie. Elle est assez petite pour ne pas se prendre pour le monde et assez grande pour ne pas se limiter à un petit lopin. Elle est riche, incroyablement riche, et sa richesse est gagée sur un sol qui n’a pas été complètement ravagé — en partie, on le sait, parce qu’elle a envahi et ravagé celui des autres !

Chose à peine croyable, elle a réussi à conserver une campagne, des paysages et des administrations, et même des États-providence qui n’ont pas encore été démantelés.

Encore l’un de ses avantages dus à ses vices : ayant étendu l’économie à la planète, elle a su ne pas en être complètement intoxiquée. Il en est de l’économisation comme de la modernisation : c’est un poison d’exportation dont les Européens ont su en partie se protéger par de subtils contrepoisons.

Ses limites ne sont pas claires ? Vous ne savez pas où elle s’arrête ? Mais quel est l’organisme terrestre dont on peut dire où il commence et où il s’arrête ? L’Europe est mondiale à sa façon, comme tous les terrestres.

Il paraît que d’autres cultures la disent « décadente » et prétendent lui opposer leurs propres formes de vie : qu’ils montrent leur vertu, ces peuples qui se passent de la démocratie — et nous laisserons les autres peuples juger.

Voilà, elle reprend le fil de son histoire. Elle a voulu être le monde entier. Elle a fait une première tentative de suicide. Puis une autre. Elles ont failli réussir. Ensuite elle a cru s’échapper de l’histoire en se mettant à l’abri sous le parapluie américain. Ce parapluie moral autant qu’atomique s’est replié. Elle est seule et sans protecteur. C’est exactement le moment de rentrer dans l’histoire sans s’imaginer qu’elle va la dominer108.

C’est une province ? Eh bien, c’est exactement ce dont on a besoin : une expérimentation locale, eh oui, provinciale de ce que c’est qu’habiter une terre après la modernisation, avec ceux que la modernisation a définitivement déplacés.

Comme au début de son histoire elle reprend la question de l’universalité, mais, cette fois-ci, elle ne se précipite pas pour imposer à tout le monde ses propres préjugés. Rien de tel qu’un Vieux Continent pour reprendre à nouveaux frais ce qui est commun et s’apercevoir, en tremblant, que l’universelle condition aujourd’hui, c’est de vivre dans les ruines de la modernisation, en cherchant à tâtons où habiter.

Après tout, reprendre la question du monde commun au moment d’un retour imprévu à la barbarie, quand ceux qui formaient l’ancien « Occident » ont abandonné l’idée même de composer un ordre mondial, n’est-ce pas exactement une version plus positive de son histoire millénaire ?

La Terre qu’elle avait voulu saisir comme Globe s’offre à elle à nouveau comme le Terrestre, par une deuxième chance qu’elle n’a en rien méritée. Voilà qui sied bien à la région du monde qui a la plus grande responsabilité dans l’histoire du déchaînement écologique. Encore une faiblesse qui peut tourner à son avantage.

Comment douter qu’elle puisse devenir l’une des patries de tous ceux qui cherchent un sol. « Est européen qui veut. » Je voudrais être fier d’elle, de cette Europe, toute ridée, toute couturée, je voudrais pouvoir l’appeler mon pays — leur refuge.

Voilà, j’ai fini. Maintenant, si ça vous dit, c’est à votre tour de vous présenter, qu’on sache un peu où vous souhaitez atterrir et avec qui vous acceptez de cohabiter.