Jarry, Debord

Je relisais Alfred Jarry pendant l'été, et Ubu me paraissait d'une actualité flagrante (Jarry au Panthéon ? C'est une idée) :

« Il part, courbant le dos, dans le vent du matin,

Et va, de tout son cœur étrangler son prochain. »

Ubu, précise Jarry, « dit des phrases stupides, avec toute l'autorité du mufle ». Le Surmâle, roman de 1902, est aussi trop peu connu. Le personnage principal formule, à un moment, cet aphorisme pointu : « Mentir est classiquement féminin, mais vague. » Et ailleurs, cette définition de Dieu : « Le plus court chemin de zéro à l'infini, dans un sens et dans l'autre. » La scène d'Ubu roi qui se déroule en Pologne pourrait être de nos jours située en Russie, « c'est-à-dire nulle part ».

Le beau, pour Jarry, était « la fusion d'une mathématique inexorable avec un geste humain ».

Et ceci : « Il est plus ardu à l'esprit de créer un personnage qu'à la matière de construire un homme, et si l'on ne peut absolument créer, c'est-à-dire faire naître un être nouveau, qu'on se tienne tranquille. »

Il faudra quand même s'habituer à penser que la société, le plus souvent, n'a eu de grands écrivains que malgré elle. La plupart des rôles qu'elle distribue aujourd'hui seront oubliés demain. Dans les trente dernières années, il y a eu incontestablement un grand écrivain français, rebelle, et pour cause, à toute reconnaissance sociale. C'est lui qui a écrit : « Je connais très bien mon temps. Ne jamais travailler demande de grands talents. Il est heureux que je les ai eus. » Et aussi : « Je voulais tout simplement faire ce que j'aimais le mieux. En fait, j'ai cherché à connaître, durant ma vie, bon nombre de situations poétiques, et aussi la satisfaction de quelques-uns de mes vices, annexes mais importants. »

Il s'agit, bien entendu, de Guy Debord. Sa gloire commence à peine. La société, qu'il a farouchement critiquée et niée, se verra ainsi de plus en plus forcée de le reconnaître. Il sera intéressant de voir comment.

26/09/1999