Réactionnaires
À quoi bon revenir sur les prix littéraires, si vite oubliés ; sur l'expérimentation d'un gaz nouveau dans un théâtre de Moscou ; sur l'étrange passion de Poutine pour la circoncision visant on ne sait qui à travers les Tchétchènes ; sur les menaces d'Al-Qaida (encore du gaz dans le métro de Londres ?) ; sur la guerre différée en Irak ; sur les attentats en Israël ? Le microcosme intellectuel français est beaucoup plus préoccupé par la polémique en cours sur les « nouveaux réactionnaires ». Vous n'en voyez pas l'intérêt ? Moi non plus. Vous avez l'impression d'une campagne de diversion hâtivement montée, amplifiée, relancée, confuse ? Moi aussi. Les uns attaquent, les autres se défendent, l'espace médiatique est rempli, voilà au moins un point d'accord entre les adversaires.
Les injures pleuvent, la lutte des places s'intensifie, les listes des bons et des méchants varient d'un camp à l'autre, les soupçons augmentent, personne n'est plus sûr de personne, les institutions les plus vénérables sont mises en question. Un vieux révolutionnaire me traite, à tout hasard, dans Le Figaro d'« homme qui tourne plus vite que son ombre » (il faut comprendre « girouette » affolée par le vent). La formule est flatteuse, mais elle le serait davantage venant d'un soufi expert, plutôt que d'un retraité pétrifié. Un autre, pourfendeur de Mai-68 (exercice très à la mode), prévoit drôlement qu'on pourrait remplacer le centre Raymond-Aron par un centre Guy-Debord.
Mais qui est Guy Debord ? Un animateur de télévision ? Un éditorialiste célèbre ? Un penseur obscur dépassé, dont un autre protagoniste de la pièce en cours déclare, sans rire, que ses concepts « n'éclairent plus rien » ? Un universitaire influent passé de gauche à droite ou le contraire ? Un best-seller surestimé ? Un ancien Goncourt injustifié ? Je vais chez une libraire, je demande un livre de lui, elle hoche la tête d'un air désapprobateur, ce Debord doit donc être un nouveau réactionnaire. Cependant, comme je suis un enquêteur sérieux, je vais quand même m'efforcer de le lire.
01/12/2002