Boulgakov

Vous connaissez ce grand écrivain russe qu'est Boulgakov. Mais vous ne connaissez pas assez le drame de sa vie sous Staline. C'est pourquoi il faut vous procurer le dernier numéro de la NRF97 qui publie sa correspondance. Lettres bouleversantes d'un dramaturge qu'on censure, d'un homme qu'on enterre vivant, d'un esprit libre persécuté pour ses dons de satiriste. Les écrivains « prolétariens » d'alors le traitent de tous les noms : « enfant de salope », « possédé par le démon de midi », « balayeur de la littérature », « vomissure », « ordure pourrie », « engeance néobourgeoise », « ambiance de partie fine », « puanteur ».

Boulgakov n'en peut plus, il a quand même la force d'ironiser, il accepte d'être « impensable » dans le nouveau régime, il demande donc la permission de s'exiler. Refus. Staline, un soir, lui téléphone en personne. Une ruse pour mieux l'enfoncer plus tard. En 1933, pour écrire sa merveilleuse Vie de M. de Molière (livre aussitôt refusé, et publié seulement en 1962 avec des coupures), il écrit à son frère, alors à Paris, pour que celui-ci lui décrive avec précision la statue de Molière rue de Richelieu. S'intéresser à Molière sous Staline, est-ce bien raisonnable ?

Le livre est enchanteur, je l'ai beaucoup lu lorsque j'écrivais un de mes romans, Les Folies françaises98. Malade, Boulgakov continue son chef-d'œuvre, Le Maître et Marguerite, qu'il sait destiné à rester dans ses tiroirs. En 1938, sa troisième femme, Elena, qui se battra courageusement pour faire éditer son œuvre, est partie se reposer loin de Moscou. Il lui écrit : « Eh, Kouka, de loin tu ne peux voir ce qu'a fait de ton mari, après une vie littéraire effarante, ce dernier roman, le roman du couchant. » Le 26 décembre 1939, Staline porte le coup de grâce en interdisant personnellement une de ses pièces.

Boulgakov vit déjà très mal, sa situation matérielle est déplorable, il subsiste, mais il a « disparu » comme écrivain. Dernière lettre à un ami d'enfance, professeur de violon à Kiev : « Je suis revenu du sanatorium. La pensée me ronge que je suis rentré pour mourir. Cela me dérange pour une raison : c'est douloureux, ça n'en finit pas et c'est trivial. Il existe, on le sait, une façon décente de mourir, par arme à feu. Malheureusement, je n'en possède pas. Je te souhaite de tout cœur d'être en bonne santé, de voir le soleil, d'entendre la mer, d'écouter de la musique. »

Boulgakov meurt, oublié, le 10 mars 1940, à quarante-neuf ans. Il aura fallu cinquante ans avant qu'on édite à Moscou, en 1990, ses œuvres complètes en cinq volumes. Pour une « vomissure néobourgeoise », c'est une victoire posthume mais tragiquement tardive. Or nous savons bien que les écrivains de grand talent, quels que soient les régimes, tueurs ou sournois, sont toujours en danger de « disparition » pure et simple. Très peu d'humains s'intéressent vraiment à la littérature. Qu'ils soient sanctifiés.

28/03/2004