Débarquement
Où étais-je en juin 1944 ? Dans un jardin, la nuit surtout, en train de courir vers des caves pour me protéger des bombardements. Ça se passe à Bordeaux, j'aurai bientôt huit ans, le ciel explose, les combats aériens font rage, les canons et les fusées éclairantes illuminent le noir. On parle peu, on descend sous terre, on attend que ça passe. Là-haut, en Normandie, le débarquement a lieu. Comme ma famille est résolument pro-anglaise, on prie pour l'armée britannique à laquelle s'est joint un général français dont on verra bientôt le grand corps saugrenu, dont on entendra de plus en plus la voix facilement imitable. Des Américains il est encore peu question. Ce qui compte, avant tout, c'est la victoire de Londres dont la propagande allemande et collabo annonçait régulièrement la destruction (« Londres, comme Carthage, sera détruite »). Londres, longtemps en feu, est la lumière, la vérité, la vie. La personne qu'on a envie d'embrasser, aujourd'hui, sur la plage, c'est la reine d'Angleterre, et elle seule. Bush est peu digne de défiler devant ses morts, Chirac sert de gros nounours à Schröder, Poutine est toujours aussi glaçant, les anciens combattants pleurent. En 44-45, les foules françaises qui acclamaient Pétain acclament de Gaulle, les femmes qui ont couché avec des Allemands sont tondues, les autres se pressent sur les tanks des vainqueurs. En revoyant tous ces documents d'époque, boucherie énorme et misère populaire, on sent que quelque chose n'est pas dit, reste en retrait, continue son travail vénéneux. Quoi ? Les camps. Le livre à lire, ces jours-ci, est celui, magnifique et terrible, d'Anne-Lise Stern, Le Savoir-déporté105. C'est un chef-d'œuvre. Elle est française, elle parle aussi l'allemand, elle a été déportée très jeune, elle est devenue psychanalyste, elle raconte avec précision, elle dit avoir été sauvée par Lacan. Son regard sur la plus grande tragédie de notre temps est absolument neuf, dérangeant, radical. Avec le film de Claude Lanzmann, Shoah, ce livre. Deux grands Français vivants d'aujourd'hui. On les salue.
27/06/2004