Europe

Le plus surprenant, dans la morne agitation autour de l'Europe, c'est le silence étrange des intellectuels. On dirait que la question ne les intéresse pas, que la culture européenne n'est pas la leur, qu'ils l'ont oubliée ou bien qu'ils l'ignorent. Ils parlent beaucoup du Proche-Orient, des États-Unis, de films américains ou de traductions américaines dont le côté dépassé et vieillot est déjà sensible, mais on a l'impression qu'ils n'ont jamais mis les pieds en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Hollande, et même, parfois, dans la grande histoire de Paris.

L'Europe est devenue un grand marché sans passé, ou bien avec un passé conçu comme sombre, désastreux, coupable. Il est étonnant de voir des écrivains français qui ne connaissent pas la littérature ou la peinture françaises, comme s'il était superflu ou suspect d'aimer, je ne sais pas, moi, Pascal, Molière, Stendhal, Chateaubriand, Proust, Cézanne ou Manet. Manque d'école ou d'université ? Je ne crois pas : je n'ai jamais rien appris d'essentiel à l'école ou à l'université. Le problème est plus profond, plus physique.

Même stupeur en constatant, par exemple, l'invraisemblable ignorance par rapport à l'Italie, sa Renaissance, sa splendeur baroque, ses trésors toujours actuels même s'ils se trouvent dans des églises ou des musées. C'est aujourd'hui même que Titien ou Michel-Ange vous parlent. C'est aujourd'hui même que Bernin vous fait voir une fontaine, un baldaquin, une sainte en extase. Et c'est aujourd'hui même que Dante vous apprend à traverser l'enfer, le purgatoire et le paradis. Du passé ? Mais non, un esprit qui s'annonce en force, et que l'ennui quotidien permet paradoxalement d'éprouver comme futur. C'est le « moderne » qui est vieux, et l'Antiquité qui est jeune. Mozart, ce soir, résonne mieux que jamais.

27/02/2005