Pologne
Le Parlement européen vient de refuser la commémoration du massacre de Katyn où quatorze mille officiers polonais ont été exécutés par les Russes sur ordre de Staline, signé par lui le 5 mars 1940. Ce charnier a été découvert en avril 1943 et a servi à la propagande nazie. Il n'empêche : la version officielle mettait cette boucherie sur le dos de la barbarie allemande. Toutes les chancelleries étaient au courant, mais motus. Après l'étouffement de ce scandale par les communistes, les faits n'ont été reconnus qu'en 1992. Un témoin : « Jusqu'au début des années 1990, dire la vérité sur Katyn vous envoyait en prison. » L'Europe, donc, ne veut pas se souvenir de cette tragédie, et elle insulte par là la mémoire polonaise.
Des journalistes anglais ont retrouvé sur le tard un des principaux bouchers de Katyn, un certain Blokhin. À la fin de sa journée de tuerie (chaque fois une balle de revolver dans la nuque d'un Polonais), il était un peu fatigué. Il fallait donner à ses aides un supplément de vodka. Les bourreaux font un dur travail. Cela n'a pas empêché Sartre, « conscience de notre temps », de déclarer dans un moment lyrique, en 1954 : « La liberté de critique est totale en URSS. »
L'aveuglement sur la chose communiste a une longue histoire, notamment en France. On peut en voir les symptômes dans la correspondance entre Gide et Schiffrin136, lors de la publication courageuse, par Gide, de son Retour d'URSS. Tout le monde (Schiffrin, Malraux) lui déconseille de publier sous prétexte que cela ferait, à l'époque, le jeu du fascisme. Il l'a fait quand même, sans se douter qu'il était encore très en dessous de la vérité. Stalinisme, fascisme, nazisme, on n'en sort pas, chacun désignant ses coupables selon ses propres refoulements familiaux ou personnels. C'est ainsi que des militants dévoués essaient, périodiquement, d'empêcher la lecture de Heidegger. Même chose pour Céline. Les procès sur les opinions et les personnes peuvent continuer longtemps, la question est de savoir quelles sont les œuvres qui restent. Ce ne sont pas forcément celles que désire la morale, c'est-à-dire la simplification à courte vue.
27/03/2005