Darkstream

Vous avez tout lu, tout vu, tout entendu, mais d'où vous vient brusquement ce sentiment de n'avoir rien lu, rien vu, rien entendu ? Voilà une loi, de plus en plus apparente, du Spectacle. Il surgit par petites touches, il monte, il gonfle, il bouillonne, il envahit les journaux, les écrans, les commentaires, les conversations, et puis c'est la courbure presque imperceptible, la déflation, la lente retombée, la fatigue, l'usure, la cendre. La grenouille était un vrai bœuf, elle se retrouve grenouille. Le corbeau était le phénix de l'actualité, le renard s'est éclipsé avec son fromage. Les frégates de Taïwan se sont transformées en parapluies de Cherbourg. Selon l'expression courante (que je n'emploie qu'avec répugnance, à cause de son caractère raciste), vous avez de plus en plus l'impression d'avoir assisté à un combat de nègres dans un tunnel. Elle est déjà si loin, l'affaire Clearstream : si démodée, si confuse, si péniblement répétitive. Si j'étais régisseur de la spectacularisation ambiante, c'est ça qui m'inquiéterait : la profonde indifférence de l'opinion profonde, sa nature de canard peu touchée par le déluge de l'information. Je révèle, je suggère, j'organise des fuites, j'agite des juges, des avocats, des ministres, je manipule un bon vieux général des services secrets qui laisse traîner partout des notes confidentielles, je lifte des listings, je laisse transparaître d'énormes mouvements de fonds, des comptes numérotés, des transferts instantanés à travers la planète, des vengeances latérales mortelles, bref un bordel de tous les diables dans les plus hautes sphères du pouvoir, et, tout à coup, le film, quoique irrésistible, s'essouffle, il méritait pourtant la palme d'or du cinéma amateur. Tout espion, me dites-vous, vit aux dépens de celui qui l'écoute, et cette leçon vaut bien un best-seller, sans doute. Ah, les « écoutes » ! C'était le bon vieux temps de Tonton ! Désormais, nous sommes dans le secret-défense, le verrouillage des disques durs qui s'autodétruisent dans la nuit financière glacée. Nouvelle inquiétude : le match Ségo-Sarko ne commence-t-il pas, de la même façon, à lasser ? N'entendez-vous pas, au loin, cette rumeur à peine audible d'une possible remontée de Villepin, si courageux, si tenace, si social ? Impossible, me dites-vous, mais justement, les spectateurs sont parfois friands d'impossible. Je maintiens ce que j'ai déjà dit : le meilleur soutien de Villepin est le bizarre acrobate Giesbert. Villepin principale victime du ruisseau noir ? Prochain épisode : le poète voleur de feu passant de maudit à béni. Que voulez-vous, le public est versatile, féminin, frivole.

28/05/2006