Décision de prendre le taureau par les cornes. Aller voir du côté de la Voûte de la Révolution. Le genre tu sais d’audace matinale, évidente comme le bourdonnement d’un rasoir électrique. Une idée à 220 volts. Qui me propulse de la salle de bains, sauter par-dessus le lit, attraper le téléphone, former le numéro du standard.
La Voûte au bout du fil. La ligne juste. Un tube digestif qui vient de happer un potage, des carottes, un sandwich au jambon géant, un régime de bananes, un kilo de gâteaux secs et un café fumant, me répond. Domino au bout du fil de la ligne (de coke). Elle triche avec son destin. N’empêche ça m’arrange bien que ça soit elle. Je demande à voir TiKokob. Elle sait pas. Elle va voir. J’allume une Boyards maïs, le temps que mon cancer incube, elle est revenue, ça y est, c’est vu, je garde mon sang-froid pour ne pas léviter, thanks a lot Dodo.
J’avais fait le tour des tendances, des mouvements, des organisations, des sensibilités, des partis, des groupuscules et autres personnalités démocratiques indépendantes, TiKokob était l’homme de la situation. Dans le marais des idéologies, des structures, organigrammes, divergences et convergences, j’avais compris qu’il fallait se fier avant tout aux êtres eux-mêmes, s’attacher plus à leurs trajets singuliers qu’aux courants politiques qu’ils étaient censés représenter. Bref, dis-moi qui tu es, je te dirai si tu peux m’aider à retrouver mon écrivain. Ça ne m’intéressait pas beaucoup de savoir si le bonhomme était communiste pour le pain le travail et la liberté, ou national-progressiste avec des complicités au sein de l’armée, ou démo-patriote implanté au sein de la paysannerie, ou militariste de choc paré pour toutes les aventures maritimes aériennes et terrestres, ou social-démo-chrétien persécuté, ou curé dissident de son clergé, ou débris de gaucho – groucho – septième voie.
TiKokob n’avait qu’un défaut : il tirait la langue et bavait.
Sinon, ou peut-être ceci est-il la cause de cela, c’était un être aux sentiments délicats. Tout entier transformé par son expérience carcérale. Le décor était les casernes Dessalines à Port-au-Prince. Les personnages, le Président, et un tortionnaire du nom de TiBoulé. Et TiKokob m’avait raconté son arrestation. Son interrogatoire à coups de trique et de gégène. Sa lutte pour survivre dans les geôles Julien l’officier pieds-nus qui brique sa prison lui-même à grandes envolées de serpillière prend soin de ses pensionnaires qu’il oblige à l’appeler Papa qu’il soumet à un régime olympien douches contrôle du temps passé aux chiottes invitation à être énergiques Avec des feignants pareils le régime est gâté Ce pays ne foutra jamais rien C’est rien la prison c’est un service militaire ça t’forme un homme Allez bande de faiblards montrez qu’vous avez des couilles au cul Julien pratiquement prisonnier de sa prison l’aimant ne rentrant que très tard chez lui vers minuit et revenant très tôt le lendemain Une prison à la Zévaco avec les lourdes portes métalliques qui grincent sur leurs gonds le ciment où gît une natte d’enfant la boîte de peinture vide remplie très vite ils appellent ça pot de chambre et la cellule votre chambre voilà votre chambre TiKokob et il était entré avait vu les cafards les fourmis les souris la cellule où il fait chaud le jour froid la nuit l’enfer de 5 à 6 mètres carrés et parmi tous ces détenus isolés le plus isolé des isolés un enfant de douze ans et l’histoire de ce vieux prof de géographie qui sombre dans une torpeur minérale après sa prière de franc-maçon ne se réveille que le lendemain au lever du soleil pour dire au geôlier qu’il n’a vraiment pas pu fermer l’œil de la nuit ProfGéo qui dit J’vais tenter ma chance chez TiBoulé et se fait effectivement relâcher vingt-quatre heures après il ne voulait pas partir en exil voulait rester sur la terre qui l’avait vu naître et ses parents et ses grands-parents la terre qu’il avait toujours chérie et il avait sollicité un interrogatoire hé oui je dirai tout et il n’avait rien dit parce qu’il n’avait rien à dire parce qu’il n’était coupable ni innocent de rien TiBoulé reproche à ProfGéo le caractère subversif de ses cours Mais non commandant mais non capitaine mais non mon général si vous m’aviez ordonné comment il fallait faire les cours je vous aurais obéi j’aurais suivi toutes vos instructions Il y a un autre personnage dans cette prison le geôlier il pose l’assiette des détenus à même le sol les oblige calculant toujours une distance qui n’a même pas à être calculée puisqu’il n’y a pas d’espace les oblige à ramper un peu pour la ramasser Rampe vas-y rampe et il y en a qui s’aplatissent en tirant la langue et il y en a qui protestent Si vous m’donnez pas cette assiette de la main à la main je mange pas et le geôlier fait de l’escalade vérifie jusqu’où il peut aller dans l’humiliation Bon à partir de désormais j’apporte à manger qu’à ceux qui m’appellent en tapant contre la porte sinon vous pouvez toujours crever de faim et le lendemain il augmente d’un cran Qu’à ceux qui m’appellent aussi Papa et le surlendemain hausse la barre de quelques centimètres Qu’à ceux qui s’agenouillent en m’appelant Papa et TiKobob avait vu des mecs courageux tirer la langue et TiKokob avait vu ProfGéo se traîner sur le sol limace ravie et TiKokob avait compris l’horreur de l’enfermement multipliée par mille et Tikokob avait compris ce que ça pouvait être la charité la compassion autant de notions dont le contenu entendu lui avait jusque-là échappé et continuerait à lui échapper tant qu’ça resterait entendu mais il avait saisi l’essentiel il avait gardé l’essentiel et il avait pris une fois pour toutes sans rien renier de ses choix de ses convictions de ses positions la résolution de ne jamais s’acoquiner à la meute de ces gens cruels comme la plupart des gens qui ricanent à tout ce qui titube à tout ce qui trébuche à tout ce qui s’étale et depuis il tire la langue par charité par compassion.
Sur ces bonnes paroles, j’étais les quatre fers en l’air dans la salle de bains, merdum! Maintenant, ne ressentais plus cette douleur au genou. Me suis soigné du mieux que j’ai pu. Le pianiste posait ses doigts de vivant sur le Steinway.
Tiède, sec et ensoleillé, ce matin. Resté à travailler à l’hôtel. Passage de la femme de ménage : une Haïtienne – timidité et gentillesse sans bornes. En bas, sur un des courts de tennis, deux types dont le service laisse plus qu’à désirer. Se dépensent. Se défoncent. Du balcon, je peux voir : Capital Bank, Gulf Car Care, Lums, Fun Fair, White Star Plaza, Chase Manhattan Bank.
Ça devait être à Miami
Qu’est-ce qu’il foutait là?
Il y allait quand ça l’prenait