Dans l'antre de la sorcière

A l'entrée de la ville, les sept frères trouvèrent un gardien, portier de la cité. Il avait pour fonction d'accueillir et d'héberger les jeunes gens qui venaient solliciter la main des filles de Njeddo. Nul autre que lui n'avait le droit ni l'audace d'adresser la parole aux étrangers qui arrivaient à Wéli-wéli. Il reçut aimablement Bâgoumâwel et ses oncles et les mena en un lieu où avaient été aménagés des logements somptueux. Les murs en étaient élevés, parfaitement droits, et leur crépi si lisse et si uni qu'on aurait pu y aiguiser la lame d'un couteau. Ils étaient recouverts de dessins admirables qui représentaient tous les êtres de la nature avec une telle fidélité qu'on les aurait crus vivants et prêts à bondir. Ces dessins étaient de toutes les couleurs mais, on ne sait pourquoi, le vert dominait. Quant aux battants des portes, ils étaient en argent serti de lamelles d'or. Le portier logea les voyageurs dans des chambres agréablement aérées, rafraîchies par une douce température qui ne rendait point malade. Des pagnes richement historiés ornaient des couchettes surélevées. Rien ne manquait en ces lieux ni pour se sustenter ni pour se distraire. Après avoir bien installé les jeunes gens, le portier leur dit :

« Soyez les bienvenus ! Vous êtes arrivés là où il faut arriver pour être à l'aise. Désormais, vous ne connaîtrez plus ni soucis ni maladie et vous n'aurez plus besoin de personne. Mais il est de coutume - car telle est la volonté de ma maîtresse - que je demande aux étrangers qui entrent dans la ville le motif de leur voyage et leur intention secrète. Déliez donc vos langues, laissez-les exprimer directement vos désirs, n'ayez ni peur ni honte, et surtout ne biaisez point. En effet, il est des circonstances où la honte (1) fait perdre à un homme ce qu'il était venu chercher et qu'il croyait difficile à obtenir. » Hammadi remercia grandement le gardien, puis il dit :

« Ce qui nous amène ici valait la peine d'un long voyage. En effet, tout homme, lorsqu'il a atteint sa majorité, doit fonder un foyer s'il veut être pris au sérieux (2). Nous sommes sept frères, même père même mère (3) , et nous sommes venus demander en mariage les sept filles de la Reine de la cité. » Ayant prononcé ces paroles, il se tut.

Le gardien détailla chacun des jeunes gens depuis l'extrémité des orteils jusqu'au sommet du crâne. Il les fit se tourner et se retourner, les tàta un peu partout comme un boucher le ferait d'un mouton ou d'un taureau. « Et le garçon qui vous accompagne, demandat-il, pourquoi est-il venu ? Que cherche-t-il ? »

Hammadi, qui avait toujours la parole en tant qu'aîné, répondit :

« C'est un neveu à nous, le seul que nous ayons. Or il n'accepte personne, pas même sa mère. Il ne peut se passer de nous, ni nous de lui. Il ne mange, ne boit et ne dort qu'après nous avoir vus et avoir reçu de nous une caresse ou quelques bonnes paroles.

- Vous avez clairement parlé ! s'exclama le gardien.

1.    En Afrique., ce mot ne recouvre pas seulement ce que l'on entend par là en français., mais également la pudeur, la réserve, la timidité, qui sont considérées comme autant de manifestations de noblesse de caractère, particulièrement chez les Peuls.

2.    Dans les sociétés traditionnelles, le célibataire était considéré comme mineur.

3.    Même père même mère (traduction littérale): cette précision, qui étonne souvent les Européens, n'est pas superfétatoire en Afrique car le mot " frère " s'étend non seulement à tous les demi-frères, qui sont nombreux dans les familles polygames, mais aussi à tous les cousins paternels, surtout chez les Peuls.

Installez-vous donc. Je m'en vais de ce pas informer ma maîtresse de votre arrivée et lui dire l'intention qui vous anime. » Et il se rendit sur-le-champ auprès de Njeddo Dewal à qui il fit un rapport détaillé et fidèle de tout ce qui venait de se passer. La mégère exulta ! Enfin, elle avait atteint son but : attirer les enfants de Bâ-Wâm'ndé dans sa cité afin d'assouvir sa vengeance!

« Retourne auprès d'eux, dit-elle au gardien. Déclare-leur qu'ils sont les bienvenus ici et que nous n'avons qu'un accueil chaleureux à leur réserver. Ajoute que demain, après le petit déjeuner, je recevrai mes sept hôtes et peut-être futurs gendres. Dis-leur cela de ma part et prends toutes les précautions nécessaires afin que tout se passe comme je le désire. »

Le lendemain matin, les sept frères, accompagnés de leur inséparable neveu, se présentèrent à Njeddo Dewal qui, pour la circonstance, avait revêtu une apparence agréable et des plus rassurantes. Elle les regarda un bon moment, puis sourit largement. « Mettez-vous à l'aise, dit-elle, en attendant que je revienne. » Elle s'absenta quelques instants, puis revint accompagnée de ses sept filles parées comme pour rejoindre la chambre nuptiale. Elle les présenta aux sept frères.

« Voici mes filles, dit-elle. Si elles vous choisissent elles-mêmes pour compagnons, elles seront votre propriété et vous connaîtrez alors mes bienfaits. Je vous autorise à aller dès maintenant badiner avec elles, car de même que tout cavalier aimerait bien connaître sa monture, tout mari aspire à connaître sa future femme. Seulement, je vous préviens: mes filles sont difficiles ! Il vous appartient d'être patients et adroits avec elles et de savoir vous en faire aimer. Quand elles viendront me dire qu'elles vous acceptent pour époux, je donnerai mon consentement et vous consommerez votre mariage. Chacun de vous sera isolé dans une chambre avec l'une d'elles. Quant aux dépenses de fiançailles et de mariage, je vous en dispense dès maintenant. »

Toute méfiance envolée (1), les jeunes gens furent enchantés de cette réception et, surtout, des paroles agréables qu'ils venaient d'entendre.

Une journée exquise s'écoula, dans un tendre tête-à-tête entre les sept frères et les sept soeurs.

1. A l'inconséquence et à I'entêtement, les sept frères ajoutent la naïveté, liée à l'oubli des mises en garde de BâgoumâWel. Ils sont comme endormis: ; ils n'ont aucune ligne directrice intérieure personnelle. Leur ligne directrice est toujours extérieure : soit le hasard des événements, soit la volonté ou l'action de Bàgoumàwel. En réalité, à part Bâgoumâwel, qui était un prédestiné et un initié, personne ne pouvait garder sa vigilance et sa raison pure face à Njeddo Dewal en raison de son pouvoir sur tout le pays.Il faut voir là aussi un trait de caractère peul : sa méfiance, même après beaucoup de déconvenues, peut être effacée d'un seul coup par quelques bonnes paroles, comme peut mourir d'un coup sa confiance. Son amourpropre est si vif qu'une parole suffit à le blesser, comme une parole suffit à le calmer.

Au coucher du soleil, par délicatesse (1) et peut-être aussi par coquetterie, pour se faire un peu prier, les prétendants demandèrent à leurs bien-aimées la permission de se retirer jusqu'au lendemain matin. « Ce n'est pas la coutume chez nous, répondirent les jeunes filles. Les prétendants doivent rester avec nous sept jours durant afin que nous fassions mûrement connaissance. Celui qui n'accepte pas cette condition est purement et simplement refusé. » On devine avec quel empressement les sept frères acceptèrent ce tête-à-tête nocturne, qu'ils espéraient secrètement sans trop oser y croire.

Les jeunes filles appelèrent le gardien. Elles lui ordonnèrent d'aller aviser leur mère quelles avaient décidé de garder leurs prétendants durant toute la semaine afin d'être avec eux, le jour et la nuit, comme un beignet de farine de mil dans du lait miellé.

Avant de rejoindre Njeddo Dewal, le gardien prit avec lui Bâgoumâwel :

« Etant donné ton âge, lui dit-il, c'est ta grand-mère la reine qui te recevra chez elle. La tradition faisant du petit-fils le " petit mari " platonique de sa grand-mère, pendant que tes oncles badineront avec leurs futures femmes, toi aussi tu plaisanteras agréablement avec " ta femme " (59). Ainsi tout le monde sera si content que les oisillons eux-mêmes en piailleront de plaisir dans leur nid !»

Joignant le geste à la parole, il prit dans sa main droite la main gauche de Bâgoumâwel et le conduisit dans la chambre de Njeddo. Dès que celle-ci croisa le regard de l'enfant et que leurs yeux devinrent quatre, elle éprouva un choc inexplicable. Son double avait-il perçu tous les dangers que ce gamin peu ordinaire allait lui faire courir ? Peut-être. Quoi qu'il en soit, elle ne laissa rien paraître de son trouble et garda le visage serein d'une bonne vieille femme auguste et bienveillante. Elle prit Bâgoumâwel par les deux mains et lui dit : « Tu passeras tes journées et tes nuits avec moi pendant que tes oncles et tes futures tantes s'habitueront les uns aux autres. De leur accord dépendent en effet les liens qui nous uniront peut-être plus tard et qui feront de moi ta vraie grand-mère par alliance. »

Durant cette conversation, Bâgoumâwel, d'un coup d'oeil rapide et presque indiscernable, avait scruté la demeure de Njeddo. Il avait vite découvert le moyen subtil grâce auquel elle parvenait à s'abreuver du sang des jouvenceaux que le mauvais sort jetait dans le lit de ses filles.

1. Comme la pudeur., la délicatesse fait partie du code peul de savoirvivre dans les relations humaines.

Il resta donc avec la vieille pendant que ses oncles badinaient avec leurs compagnes. Après le dîner, quand se fut éteint le dernier écho des danses et des chants qui précédaient le coucher du petit peuple, un grand calme se répandit sur la ville. Njeddo Dewal s'installa pour dormir et invita l'enfant à en faire autant, une couchette ayant été spécialement aménagée pour lui à côté de son lit.

De leur côté, les oncles de Bâgoumâwel s'étaient laissé griser par la beauté des sept soeurs, par l'odeur suave qui émanait de leur corps, de leurs vêtements, de toute leur personne. Leur voix était si douce qu'elle semblait chanter une berceuse ; leurs mains lisses comme de la soie étaient aussi expertes en câlineries que les mains des femmes habituées à se vendre au plus offrant.

Quand la nuit fut avancée et qu'ivres de désir ils se trouvaient collés corps à corps avec les jeunes diablesses, ils tentèrent, cela va de soi, de s'unir à elles. Les jeunes filles leur firent alors connaître le prix qu'elles demandaient pour se donner à eux. Les soûlant de paroles caressantes et de promesses enivrantes, elles leur expliquèrent qu'ils devaient donner un peu de leur sang pour leur mère, qui ne pouvait dormir sans ce breuvage. Complètement subjugués, toute raison endormie, les sept oncles de Bâgoumâwel acceptèrent de bon coeur de donner un peu de leur sang avant de pouvoir assouvir leurs désirs. Chaque fille appliqua alors sur le corps de son compagnon la corne de biche naine qui servait à drainer le sang, à travers le long boyau, jusqu'à la bouche de Njeddo Dewal. Celle-ci n'attendait qu'un signal pour se mettre à tirer sur l'autre extrémité comme un fumeur tire sur une pipe bien bourrée. Croyant Bâgoumàwel endormi, Njeddo se leva pour se livrer à son oeuvre macabre. Elle toussota un peu, pour s'assurer qu'il dormait profondément. L'enfant ne réagissant pas, elle s'empara des tubes et les porta à sa bouche. A peine y posait-elle les lèvres que Bâgournàwel s'écria:

« Que fais-tu là, ô grand-mère bien aimée ? Pourquoi te trémousses-tu ? Pourquoi ne dors-tu pas ? Des moustiques t'auraient-ils piquée ou bien des puces te suceraient-elles le sang ? »

Njeddo Dewal écarta vivement les tubes de sa bouche.

« Ô gamin aux yeux durs comme de la pierre (1) ! gronda-t-elle, qu'est-ce qui t'empêche de dormir.?

1. « Durs comme la pierre>: difficiles à endormir. On dit: « Aujourd'hui, j'ai les yeux comme de la pierre ou : « Cette nuit., mes yeux ont durci ».

-    Ce qui m'empêche de dormir, ô ma bonne vieille grand-mère à la bouche ouverte comme un trou, répliqua Bàgoumâwel, c'est que ma mère avait coutume, avant mon coucher, de me servir un plat de moustiques grillés. Si, la première journée de la semaine (1), je ne mange pas de ce plat, je ne puis dormir et celui dont je partage la chambre ne peut rien réaliser de ses intentions, qu'elles soient bonnes ou mauvaises.

Alors, ôte ces tubes de ta bouche et essaie d'attraper autant de moustiques qu'il faudra pour me préparer ce plat avant le lever du jour. Sinon, ni cette nuit ni toute la journée de demain tu ne pourras rien faire, et tu te trouveras aussi mal à l'aise dans ton corps que dans ton esprit ! »

Njeddo Dewal se leva et passa le reste de la nuit (2) à attraper des moustiques ! ; mais chaque insecte capturé s'écrasait entre ses mains, si bien que le soleil apparut sans qu'elle ait pu réunir de quoi confectionner le plat réclamé par Bâgoumàwel. Elle était épuisée, dans un état pitoyable. Après chaque expiration, elle éprouvait un mal inouï à renouveler l'air de ses poumons.

Ignorant que leur mère n'avait pu boire le sang des jeunes gens, les jouvencelles se laissèrent déflorer vers le petit jour. Ensuite, ayant comme à l'accoutumée recouvré leur virginité, elles se rendirent auprès de leur mère pour la saluer. Elles la trouvèrent pantelante, couchée à même la terre, incapable de se lever. Elles s'interrogèrent avec inquiétude : «Qu'a donc notre mère pour rester couchée si longtemps ? » - « Qu'as-tu, maman ? Pourquoi tardes-tu ainsi à te lever ? demanda l'aînée.

-    Bâgoumâwel et moi, répondit Njeddo, avons passé une nuit blanche à essayer de donner la chasse aux moustiques. »

Ses paupières et ses lèvres étaient enflées. Ses yeux versaient des larmes chaudes. Une morve épaisse et fétide coulait de ses narines. Elle n'avait même pas la force de se moucher. Consternées, les jeunes filles retournèrent chez elles. La journée s'écoula bien péniblement pour Njeddo Dewal !

Vint la deuxième nuit. Quand elle fut à son milieu, Njeddo Dewal, pensant que l'enfant était profondément endormi, se leva pour s'abreuver enfin du sang des jeunes gens qui, pour la deuxième fois, partageaient la couche de ses filles.

1.    Rappelons qu'en Afrique. comme en Orient, la nuit précède le jour. La nouvelle journée commence donc le soir et non le matin comme en Europe.

2.    Njeddo Dewal est, elle aussi, subjuguée par Bâgoumâwel car le pouvoir magique de celui-ci est plus fort que le sien. Devant lui, elle perd toute faculté de réflexion et de jugement.

Comme elle embouchait l'extrémité des tubes conducteurs, l'incorrigible Bâgoumâwel se mit à tousser pour lui signifier qu'il ne dormait pas.

" Ô enfant dont les yeux, comme les molécules d'eau, ne cessent jamais de rouler ! s'écria-t-elle. Pourquoi ne dors-tu pas ?

-    Vieille enchanteresse, répliqua-t-il, je ne puis dormir car ma mère avait coutume, la deuxième nuit de la semaine, de me faire boire une gorgée d'eau puisée au moyen d'un filet. Tant que tu ne me serviras pas cette gorgée d'eau, je resterai éveillé et tu ne pourras rien réaliser de tes intentions, ni cette nuit ni dans la journée de demain. Mais dès que j'aurai absorbé cette gorgée, ma raison s'envolera de mon corps, mes paupières s'alourdiront, je les fermerai malgré moi et m'endormirai comme un poisson qui hiberne dans la vase. »

La pauvre Njeddo se rendit au bord de son puits et passa le reste de la nuit à essayer de recueillir une gorgée d'eau à l'aide d'un filet. Quand le jour se leva, elle n'avait pu, bien sûr, se procurer la moindre goutte d'eau. Mourante de fatigue, elle rentra dans sa chambre, se jeta à terre et se mit à râler comme une bête qu'on égorge.

Au cours de la nuit, ses filles s'étaient laissé déflorer à nouveau comme la nuit précédente, expliquant à leurs amants que rien ne pouvait les empêcher de redevenir vierges après chaque défloration. Le matin venu, elles allèrent se présenter à leur mère qu'elles trouvèrent dans un état aussi lamentable que la veille.

« Qu'a donc notre mère, s'exclama la cadette, pour rester couchée si tard au lieu de vaquer à ses affaires comme à l'accoutumée ?

-    J'ai passé toute la nuit au bord du puits, expliqua Njeddo d'une voix mourante, à essayer de puiser avec un filet une gorgée d'eau que Bâgoumâwel me réclamait avant de s'endormir. »

A ces paroles, les jeunes filles se prirent à douter de la raison de leur mère, pourtant si intelligente et si éveillée d'ordinaire. « Puiser de l'eau au moyen d'un filet ? se dirent-elles ; il faut vraiment que notre mère soit envoûtée pour se livrer à une si folle entreprise ! »

La deuxième journée ne fit qu'augmenter la lassitude de Njeddo Dewal.

Dissimulant leur inquiétude, les jeunes filles se préparèrent à retourner auprès de leurs soupirants. Elles se parèrent plus coquettement que jamais et se parfumèrent avec des aromates choisis par les meilleurs experts en la matière. Une fois en présence des jeunes gens, elles redoublèrent de séduction : « Nous sommes toutes prêtes à vous témoigner notre amour comme les deux nuits passées, dirent-elles. Et pour vous prouver le désir que nous avons de vous et la docilité avec laquelle nous nous livrerons, nous nous montrerons à vous complètement nues (1). »

Vint la troisième nuit. Les jeunes filles, qui s'étaient concertées, tinrent chacune à peu près le même langage a leurs amoureux. Leurs douces paroles se terminaient toutes par cette demande : « Si vraiment tu m'aimes, si ton amour n'est pas seulement sur ta langue (2), si tu es prêt à te donner à moi comme je me donne à toi, accepte de sacrifier un peu de ton sang pour ma mère qui est mourante depuis deux jours. »

Chacun des jeunes gens, comme s'ils s'étaient également concertés, répondit â\ sa compagne : « Mon coeur n'est pas une pierre pour que la douceur de tes paroles ricoche sur lui sans le pénétrer. Prends de moi ce que tu veux pour guérir les tortures de ta mère. Le fait de revenir auprès de moi pour la troisième fois n'est-il pas une preuve de ta fidélité ? Cela ne mérite-t-il pas le peu de sang que tu me demandes ? Ne tarde pas plus longtemps. Applique sur mon corps la ventouse et dis à ta mère de sucer à satiété (3) . »

Njeddo Dewal, prévenue par ses filles, se leva au milieu de la troisième nuit. Persuadée qu'après deux nuits blanches le petit phénomène dormirait enfin, elle emboucha ses tubes. Elle s'apprêtait â\ aspirer quand, à sa plus grande surprise, Bâgoumâwel se mit à bâiller bruyamment. Il se trémoussa sur sa natte, finit par s'asseoir et dit :

« A quelle scène vas-tu te livrer cette nuit, ô ma grand-mère à l'âme préoccupée et aux yeux écarquillés ?

-    Pourquoi ne dors-tu pas, enfant espiègle aux globes oculaires (4) aussi durs que la roche ?

-    Je ne dors pas parce qu'après chaque dîner de la troisième nuit de la semaine ma mère a l'habitude de décrocher pour moi de la Voie lactée une étoile avec laquelle je joue au tèlè (5). Ce n'est qu'après avoir marqué plusieurs buts avec cette étoile que le sommeil me prend, et là, je m'endors comme une souche ! Alors, si tu veux que je m'endorme, fais pour moi ce que ma mère avait l'habitude de faire. »

1. Il pourrait paraître surprenant qu'après deux nuits d'intimité les jeunes filles n'aient pas encore découvert leur nudité à leurs compagnons. Chez les Peuls, cela n'a rien d'étonnant. Dans cette tradition où l'extrême pudeur est la règle. une femme peut passer sa vie auprès de son mari sans jamais s'être montrée à lui en pleine lumière.

2 . C'est-à-dire « si ce ne sont pas seulement des paroles ».

3.    Us sept frères acceptent bien volontiers de donner leur sang car ils ne ressentent, et pour cause., aucune fatigue !

4.    Littéralement : " graines des yeux ». Le globe oculaire est appelé « graine » en raison de sa forme circulaire et aussi parce qu'il est logé dans une cavité, comme la graine est cachée dans le fruit ou dans la terre.

5.    Tèlè : jeu un peu semblable au golf. qui se joue à deux équipes. On frappe une balle avec un bâton pour lui faire atteindre non un trou, mais un but. Chaque équipe essaie d'empêcher l'autre de marquer des points,

Toujours subjuguée par Bâgoumâwel, Njeddo Dewal sortit et monta sur la terrasse. Elle se confectionna un outil en attachant bout à bout un très grand nombre de porches et passa le reste de la nuit à essayer de gauler une étoile pour faire taire enfin celui qu'elle appelait « son énergumène de petit-fils"!

Comme on s'en doute, cette troisième nuit et la journée qui la suivit n'apportèrent aucune amélioration à l'état physique et mental de Njeddo Dewal.

La quatrième nuit ne devait pas être plus heureuse, malgré tous les efforts déployés par les jeunes filles pour ensorceler leurs compagnons et leur faire accepter de donner leur sang. Les adolescents, qui ne se doutaient toujours de rien et qui ne se sentaient nullement diminués - et pour cause ! - se laissaient tromper par la virginité permanente de ces filles qui, lorsqu'elles marchaient devant eux, balançaient doucement leurs hanches comme le vent du nord balance les rameaux nonchalants d'un arbre.

Pour la quatrième fois, la nuit tomba.

Bâgoumâwel avait dîné à satiété. Njeddo Dewal, elle, mourait de faim. Quel argument devait-elle inventer pour réussir à échapper à ce diablotin de gamin dont l'insomnie s'endurcissait chaque nuit davantage ? Comment faire, se demandait-elle, pour boucher l'ouïe de ce lutin et le faire sombrer dans un sommeil de plomb qui lui permettrait à elle, Njeddo Dewal, de réparer enfin ses forces en suçant le sang des jouvenceaux ? « Jamais de ma vie, ajouta-t-elle à mivoix, aucun être humain ou fils de génie n'a pu affronter mon redoutable fétiche ni braver les terribles dangers que je fais courir à ceux qui se mettent en travers de ma route. Faudrait-il aujourd'hui que je me rende auprès de l'hyène au pelage noir, princesse héritière de l'or également noir, Diatrou la grande suzeraine (60) de tous les carnassiers et de leurs compagnons les singes hurleurs, pour lui demander laquelle des seize cases du thème géomantique je dois utiliser afin d'envoûter Bàgoumàwel, le balayer comme un fétu de paille de ma route et le neutraliser enfin ? »

Ces réflexions ne devaient pas lui servir à grandchose car lorsque, une nouvelle fois, elle se leva au milieu de la nuit pour porter à sa bouche l'extrémité des sept fins boyaux, BâgoumàweI se dressa et s'assit sur sa couche.

« Quelle déception sera la tienne, ô mienne vieille grand-mère, lança-t-il, car je ne dors pas encore, et tant que je resterai éveillé tu ne pourras rien entreprendre ! »

Cette fois-ci, excédée, Njeddo Dewal s'écria : « Si tu passes toute la nuit sans dormir, moi je la passerai tout entière à te frapper !» Et se saisissant de Bâgoumâwel, elle le courba en avant et l'emprisonna entre ses jambes afin que son dos fût bien à la portée de ses coups. Du plat de la main, elle le frappa une première fois sur la tête, puis une deuxième fois sur le dos. Elle leva le bras pour lui assener un troisième coup, mais dès que sa main toucha le dos de Bâgoumâwel, celui-ci, comme un poisson électrique, émit une telle décharge que la mégère en eut les membres pétrifiés et qu'elle sentit un poids aussi pesant qu'une charge d'âne lui ployer le cou.

« Qu'as-tu dit, qu'as-tu fait, ô farfadet engendré par une diablesse ! s'écria-t-elle. Pourquoi ne dors-tu pas comme tous les garçons de ton âge à une heure si avancée de la nuit ?

- Je ne dormirai pas, répondit Bâgoumâwel, et tes membres resteront gelés si tu ne me donnes pas ce que ma mère a l'habitude de me donner le quatrième jour de chaque semaine.

-    Maudit garçon ! Dis-moi donc ce que ta mère a l'habitude de te donner pour dormir le quatrième jour de la semaine 1

-    Chaque quatrième jour, expliqua-t-il, ma maman me sert, après le dîner, une calebassée de babeurre provenant d'une bufflonne qui a vêlé pour la première fois.

-    Dégèle mes membres, s'écria la sorcière impuissante, et avant que le coq n'ait chanté, je t'apporterai une pleine calebassée de babeurre de bufflonne ! »

Njeddo Dewal, délivrée par Bâgournâwel, se lança dans la brousse à la recherche d'un troupeau de buffles. Trouver un troupeau de buffles n'est certes pas très difficile, mais trouver pour la traire une bufflonne qui vient de vêler pour la première fois n'est chose aisée pour personne, même pour Njeddo Dewal, maîtresse des sortilèges et enchanteresse invétérée. Aussi la malheureuse passa-t-elle la nuit à courir après des bufflonnes, mais aucune de celles qu'elle aperçut n'allaitait pour la première fois.

Lorsque le disque jaune du soleil parut à l'horizon, le troupeau de buffles regagna la haute brousse et Njeddo rentra au logis bredouille, la tête plus basse que jamais.

Comme chaque matin, ses filles se présentèrent à elle pour la saluer. Elle était si épuisée qu'elle ne put même pas répondre comme il convenait à leurs salutations. Inquiètes, ses filles s'en retournèrent auprès de leurs soupirants pour reprendre avec eux leurs ébats habituels, puisque le but visé par leur mère n'était pas encore atteint.

Pendant que les sept filles et les sept garçons se livraient à leurs jeux galants, Njeddo Dewal, médusée, stupéfiée, restait clouée sur ses fesses, les yeux grands ouverts, les lèvres béantes, bavant comme un chien malade, des larmes coulant de ses yeux comme les eaux d'une source vive. Sa soif était devenue insupportable, sa faim une torture. Elle vécut ainsi une véritable journée de damnée - on peut même dire qu'un condamné aux peines de l'enfer ignore de tels tourments et de telles souffrances !

Le cinquième soir arriva, avec son cortège de surprises. Njeddo espérait que, cette nuit-là, Bàgoumâwel finirait tout de même par succomber sous le coup d'un sommeil toujours possible pour un garçon de son âge.

Comme chaque jour, le soleil déclina. Il déversa sur la nature une lumière jaune d'or avant que la nuit ne vînt la recouvrir de son manteau bleuté, obligeant les êtres diurnes à regagner leur logis pour faire place aux êtres nocturnes qui sortaient de leur repaire en quête de nourriture.

Le ciel, d'un bleu sombre et profond, s'étendait audessus de la terre. Aucune étoile n'était restée cachée: toutes étincelaient comme des éclats de diamant, présentes au rendez-vous comme pour une fête de mariage.

Njeddo Dewal attendit que la nuit se fût écoulée aux deux tiers. Alors, persuadée que Bàgoumâwel dormait enfin profondément, elle se leva, emboucha ses tubes comme à l'accoutumée et se prépara avec délices à sucer de toutes ses forces. Las ! Ce qui lui semblait impossible après cinq nuits d'insomnie se produisit cependant. Bâgoumâwel se dressa brusquement sur son séant en s'écriant - « Recouche-toi, grand-mère ! Ôte de ta bouche ces tubes qui partent d'ici pour aller je ne sais ou. Je ne dors pas encore, parce que tu n'as pas fait pour moi ce que ma mère a l'habitude de faire le cinquième jour de la semaine.

-    Ô petit lutin ! s'exclama Njeddo Dewal désespérée. Dis-moi vite ce que ta mère a l'habitude de te servir le cinquième jour de la semaine et j'en ferai autant pour qu'enfin tu t'endormes sans chuchoter ni tergiverser!

-    Ma mère a l'habitude de me faire boire de la poudre de pierre délayée dans du lait de chauvesouris », répondit tranquillement Bâgoumàwel.

Njeddo Dewal, en soupirant, ramassa sa besace qui contenait son arsenal magique et se rendit à la grotte des chauves-souris, située au pied de l'une des sept montagnes de la cité. Elle réussit à traire des femelles chauves-souris et à moudre quelques graviers qu'elle s'était procurés, mais quant à faire fondre cette farine pierreuse dans le lait de chauve-souris, c'était une autre affaire ! Le soleil apparut à l'horizon sans qu'elle ait pu y parvenir.

Elle rentra au logis, plus bredouille qu'un chasseur malheureux et plus honteuse qu'un roi qui non seulement auraitperdu une bataille mais qui - comble de l'indignité! -y aurait laissé et son turban et son armure (1). Une fois dans sa chambre, elle se jeta sur le sol.

Quand ses filles vinrent lui dire bonjour, elles la trouvèrent abattue et rompue comme si elle avait passé toute la nuit férocement ligaturée. Comprenant que leur mère venait d'échouer pour la cinquième fois, elles retournèrent chez elles et tinrent à leurs compagnons ce discours :

1. Le turban est, comme la couronne, l'emblème de la chefferie. On peut perdre une bataille, mais perdre son turban et son armure est le comble de la honte. Généralement, dans un tel cas le roi (ou le chef se suicide.

« Nous ne pouvons vous dissimuler la situation grave dans laquelle se trouve notre mère. Nous revenons vers vous pour continuer ce que nous avons commencé, afin qu'elle puisse survivre. Si le septième jour, c'est-à-dire après-demain, elle n'a pas obtenu de vous ce qu'elle désire, alors elle vous fera saisir dru, étouffer dur et tuer net ! Ni Dounfoun-bâfâli, ni Fountoun-bâfâli, ni Woulokono-sibo (1) ne vous protégeront.

Le plus puissant des quadrupèdes carnassiers, le seigneur Lion à la grosse tête et à la vaste crinière que l'on appelle Yen-ten-ten, qui en entrant fait padiaj et en sortant saïbankoun (2), il se saisira de vous. Il vous tordra le cou, boira votre sang, mangera votre chair et avalera la moelle de vos os. Puis on attribuera à chacun d'entre vous, en dehors de la ville, une case à la terrasse au ras de terre (3). Vous êtes prévenus. A vous d'avertir votre galopin de neveu afin qu'il cesse de siffler dans sa petite flûte maléfique qui oblige notre mère à galoper chaque nuit après l'insaisissable.

« Qu'il le sache ou non, votre neveu n'est qu'un jeune prétentieux. Il met tout en oeuvre pour ridiculiser notre mère, mais quand le tour de celle-ci viendra, alors tous les vaisseaux et les nerfs du corps de votre neveu s'entrelaceront pour tisser comme des boules solides. Aucune médication ne pourra le guérir des tumeurs dures qui apparaîtront sur son corps. Au début, elles seront indolores, mais à la fin elles lui cuiront la chair et seront si purulentes qu'aucun odorat, même celui d'un charognard, ne pourra supporter le relent qui s'en dégagera, Vous êtes prévenus, afin que Vous puissiez avertir votre neveu. Mais cette mise en ,garde, soyez-en assurés, ne troublera en rien notre badinerie. »

La sixième nuit arriva comme les autres. Gaël-wâlo, le petit taurillon, avait-il été prévenu par ses oncles d'avoir à se tenir tranquille et de laisser faire la vieille sorcière ?

Les apparences portaient à le croire car, au lieu de rester couché là où il en avait l'habitude, il était allé s'étendre en travers de la porte pour y dormir, tout au moins faire semblant. Il ronflait même de temps en temps pour rassurer pleinement Njeddo Dewal. La première partie de la nuit s'écoula ainsi paisiblement.

L'enfant reposait tranquille, comme un dormeur innocent.

Le moment venu, la mégère, épuisée, mit tout ce qui lui restait de forces à se lever pour emboucher comme chaque nuit les tubes que nous connaissons.

1.    Dunfun-bâfâli, Funtun-bâfâli, Wulokono-sibo font partie des 28 dieux du panthéon peul.

2.    Yen-ten-ten : l'un des noms donnés au lion. Padiaj et saïbankoun sont des onomatopées.

3.    Une tombe dans le cimetière.

Aussitôt Bâgoumâwel, comme piqué par une puce ou chatouillé par une punaise, bondit et se dressa sur son séant. Il fouilla dans son vêtement, secoua vigoureusement sa couverture et s'exclama :

« Sans cette punaise et cette puce, je ne me serais certainement pas réveillé pour m'apercevoir, Ô Njeddo Dewal, que tu recommences à vouloir sucer le sang de mes oncles (1). Eh bien, chère grand-mère ! ce ne sera pas encore pour cette nuit, car, heureusement, mon sommeil a été interrompu par une puce et une punaise. L'insecte piqueur et l'insecte puant n'ont pas été néfastes pour moi. Et maintenant, je t'en informe, je ne dormirai pas du reste de la nuit si tu ne me sers ce que ma mère avait l'habitude de me servir le sixième jour de la semaine. »

Folle furieuse, Njeddo Dewal vociféra: « Damnés soient ton père et ta mère ! Maudit soit le jour de ta conception ! Honni soit le jour de ton baptême ! Que la plus terrible des pestes étouffe tous tes parents ! Dismoi donc ce que ta mère, qui a engendré un mal que rien ne peut arrêter, te donne le sixième jour de chaque semaine ! »

Bâgoumâwel éclata de rire. « Ma mère, répliqua-t-il narquoisement, a coutume de me servir un repas chaud cuit au fond d'une poche d'eau. »

Comme elle en avait maintenant l'habitude, Njeddo Dewal prit son sac à fétiches, le jeta sur son épaule et se dirigea péniblement vers le fleuve, à un endroit où se trouvait une poche d'eau habitée par des hippopotames. Une fois parvenue sur la rive, elle s'assit et incanta la poche d'eau, ordonnant aux hippopotames, caïmans et lamantins qui y vivaient de venir à son secours afin de l'aider à satisfaire Bâgoumâwel le diablotin.

Allumer du feu au fond de J'eau et y préparer un repas chaud, certes, c'était là un exploit qu'aucune magicienne n'avait jamais réussi à accomplir depuis que le soleil avait commencé à se lever à l'orient et à se coucher à l'occident. Aussi, comme les fois précédentes, Njeddo Dewal passa-t-elle vainement le reste de la nuit à tenter l'impossible. Comme tous les autres matins, elle reprit, bredouille, le chemin du retour, mais cette fois-ci elle semblait plongée dans une grande confusion. Elle parlait tout haut d'une manière peu distincte, s'adressant aux êtres animés ou inanimés qu'elle croisait sur sa route.

Une fois arrivée dans sa chambre, elle continua à bredouiller, comme divaguant dans un cauchemar. Se ressaisissant, elle se dit, toujours à mi-voix : « Courage, Njeddo, ne laisse pas faiblir ta vaillance ! Demain, le septième jour, sera le jour fatal pour Bâgoumâwel car j'ai pu subtiliser le petit talisman attaché à une corde de cuir qu'il porte sous ses vêtements.

1. Le drame approchant de sa fin., Bâgoumâwel se sent assez fort pour montrer à Njeddo Dewal que si ses oncles sont dupes., lui ne l'est pas. Il assomme Njeddo avec cette déclaration avant de lui donner., à l'épreuve suivante, le coup de grâce.

Cette nuit, il dormira malgré lui, et cette nuit non seulement je sucerai tout le sang de ses oncles, mais je les égorgerai et j'alignerai leurs têtes sur le seuil de façon que ce soit la première chose que verra Bàgoumâwel en se réveillant ! »

Un peu réconfortée par cette agréable perspective, Njeddo Dewal tomba à terre et s'endormit profondément.

Bâgoumâwel, qui était resté couché sans bouger, se leva sans bruit. Il contempla la vieille sorcière étendue de tout son long, inanimée comme un cadavre, puis alla se camoufler dans un coin de la case car les filles de Njeddo n'allaient pas tarder à arriver pour leur salut matinal et il ne voulait pas être vu d'elles.

Comme chaque matin, les sept jeunes filles entrèrent dans la chambre. Elles trouvèrent leur mère plongée dans un sommeil profond, ses deux poings solidement fermés comme pour empêcher le sommeil de s'évader de son corps. Respectant son repos, elles retournèrent auprès de leurs amants pour reprendre avec eux leurs badineries habituelles.

Pendant que les jouvenceaux et les jouvencelles se livraient à leurs jeux sans se soucier de Njeddo et moins encore de Bâgoumâwel, celui-ci fit respirer à la sorcière, pendant son sommeil, un puissant somnifère afin d'être assuré qu'elle ne se réveillerait pas avant longtemps. Puis il enjamba son corps, sortit de la chambre et gagna, à l'extérieur de la ville, le bois sacré de Wéli-wéli. Il y cueillit des plantes aux vertus somnifères puissantes ainsi que plusieurs variétés de gomme. Une fois provision faite, il rentra vers le milieu de la journée. Njeddo Dewal dormait toujours, les poings hermétiquement clos.

Bâgoumâwel réussit à\ contacter discrètement son oncle Hammadi. Il le prévint :

« C'est au cours de cette nuit, la septième, que le destin sera scellé. C'est une question de vie ou de mort. Ou bien ce sont les filles de Njeddo qui mourront, ou bien ce sera nous. Si vous hésitez à exécuter le plan que je vais vous soumettre, demain, avant que la lumière argentée du jour ne remplace les rayons jaunes du soleil levant, vos sept têtes seront alignées à la porte de Njeddo Dewal pendant que l'on inhumera vos corps dans le village silencieux (1).

-    Dis-nous quel est ton plan, répondit Hammadi. Nous l'exécuterons les yeux fermés, car sans toi nous serions déjà morts depuis longtemps.

-    Tenez ! dit Bâgouimâwel. Voici des feuilles que vous brûlerez dans vos appartements - leur fumée plongera vos compagnes dans un sommeil aussi lourd que la mort.

1. Le village silencieux : le cimetière.

Pour vous, voici une poudre que vous absorberez, délayée dans de l'eau, avant de procéder à la fumigation -elle vous empêchera de vous endormir sous l'effet de la fumée. De plus, voici un couteau qui ne s'émousse pas. Vous vous en servirez pour raser de très près la chevelure nattée de vos sept compagnes pendant leur sommeil ; chacun de vous s'en coiffera à la manière d'une perruque. Vous les dépouillerez aussi de leurs bijoux et de leurs vêtements, que vous porterez. Ensuite, vous habillerez les sept filles de Njeddo de vos propres costumes d'homme et coifferez leur tête nue de vos bonnets.

Vous raserez vos barbes et vos favoris que vous collerez à leur menton et à leurs tempes avec la colle que voici. Cela fait, vous poserez sur leur corps les ventouses qu'elles vous ont infructueusement appliquées chaque nuit, puis vous les installerez dans vos propres lits. Après avoir ramassé tous vos effets et préparé vos baluchons, vous vous coucherez à leur place. Là, faites semblant de dormir, et si vous entendez des râles dans la nuit, que cela ne vous trouble point.

« Demain matin, a son réveil, Njeddo Dewal atten dra vainement ses filles car elles ne viendront pas lui souhaiter la bonne matinée comme d'habitude. Et quand elle verra ce qu'elle verra, elle se mordra les doigts jusqu'à la deuxième phalange et, de dépit, introduira machinalement ses deux index dans les cavités de ses yeux comme pour en extraire les graines. »

Hammadî prit tous les ingrédients fournis par son neveu et l'assura qu'il procéderait exactement selon ses recommandations.

La septième nuit arriva enfin. Les sept filles de Njeddo Dewal, assurées que cette nuit serait décisive et que leur mère triompherait enfin de Bâgoumàwel, revêtirent leurs plus beaux atours. Elles portèrent leurs bijoux les plus précieux et versèrent sur elles des arômes aphrodisiaques capables de ranimer l'ardeur fût-ce d'un homme impuissant. Ainsi parées, elles prirent en compagnie de leurs amants un dîner exquis, arrosé de boissons délicieuses qui enthousiasment le coeur et l'esprit sans pour autant assombrir le cerveau.

Après le dîner, les jeunes gens devisèrent avec encore plus d'entrain que d'habitude. Quand vint le moment de la séparation, Hammadi se leva et alla fermer la porte principale qui, de l'extérieur, donnait accès aux appartements. Puis il dit aux jeunes filles :

« Chacun de nous porte sur lui des feuilles cueillies sur un arbre merveilleux qui ne pousse que dans notre pays. Une fois jetées sur des braises, ces feuilles dégagent une fumée miraculeuse. Celui qui la respire v oit exaucer toutes les prières qu'il formule avant de s'endormir. Si vous le voulez bien, nous procéderons dans nos chambres à cette fumigation. Elle purifiera l'air et détruira tous nos soucis. Et demain matin, nous nous réveillerons comblés de tous les bienfaits que la terre peut prodiguer à ses habitants ! »

N'y voyant point malice, les filles de Njeddo acceptèrent bien volontiers. Chaque frère prit alors sa compagne par la main et les couples se retirèrent dans leurs chambres respectives. Les sept frères s'étaient procuré des brûle-parfums contenant des braises. Ils y jetèrent les feuilles fournies par Bàgoumâwel, non sans avoir, auparavant, discrètement absorbé la poudre antisommeil. Les jeunes filles, qui ne se doutaient de rien, aspirèrent longuement la fumée dont la senteur leur parut plus suave que tous les parfums qu'elles avaient pu respirer jusqu'alors. Elles ne tardèrent pas à sombrer dans un sommeil de plomb. Leurs compagnons en profitèrent pour leur raser la tête sans abîmer la disposition de leur coiffure. Après s'être rasé eux-mêmes la barbe et les favoris, ils en collèrent les poils sur le menton et les tempes des jeunes filles. Puis ils les coiffèrent de leurs propres bonnets et les habillèrent de leurs costumes de garçon. De leur côté, ils placèrent les coiffures nattées sur leur tète et s'affublèrent des vêtements de leurs compagnes. Ils les couchèrent dans leurs propres lits et appliquèrent sur leur corps les cornes de biche naine qu'ils connaissaient si bien. Enfin, après avoir préparé leurs baluchons, eux-mêmes s'étendirent à la place des jeunes filles et ne bougèrent plus.

Au milieu de la nuit, Njeddo Dewal se leva. Pour s'assurer que Bâgoumâwel était vraiment endormi, elle toussota plusieurs fois, éternua, déplaça même quelques objets avec bruit. Mais Bâgoumâwel ne bougea pas. Au contraire, il intensifia la profondeur de sa respiration, poussant la malice jusqu'à émettre quelques légers grognements.

« Soyons prudente ! se dit cependant Njeddo Dewal. Bâgoumâwel est comme une lune capricieuse qui peut paraître dans un coin du ciel où on ne l'attend pas. » Par précaution, elle se recoucha un moment. Puis, rassurée, elle se releva et se saisit des tubes comme à l'accoutumée. Elle les emboucha et , Ô merveille, n'étant point interrompue, elle put enfin aspirer de toute la force de ses poumons! Sept longues coulées de sang, drainées en même temps, se précipitèrent dans les tubes et confluèrent dans la grande bouche de la vieille sanguinaire. A grandes gorgées gloutonnes, elle avala ce sang chaud et vermeil et s'en emplit le ventre. Enfin rassasiée, elle rota plusieurs fois pour manifester et sa satiété et la victoire qu'elle pensait avoir enfin remportée sur Bâgoumâwel et ses oncles.

Après s'être ainsi bien repue sans le savoir du sang de ses propres filles, Njeddo Dewal se leva et s'arma de son couteau à deux tranchants, si finement aiguisé qu'il pouvait, disait-on, couper l'air en deux morceaux. Elle enjamba le corps de l'enfant, toujours apparemment plongé dans un sommeil si profond qu'il lui ôtait toute sensibilité extérieure, et, ragaillardie par son festin, se rendit dans les appartements privés de ses filles dans l'intention d'y égorger les oncles de Bâgoumàwel.

Tout doucement, elle ouvrit une à une les portes des chambres et y pénétra à pas de loup. L'obscurité y était intense et c'est à tâtons qu'elle essayait de distinguer ses filles de leurs compagnons. Les deux amants étant couchés côte à côte, elle tâtait rapidement les têtes et les parures. Et chaque fois que sa main passait sur une tête au menton et aux tempes velus surmontée d'un bonnet masculin, elle n'hésitait pas à la couper comme on l'aurait fait d'un vulgaire animal de boucherie. Ainsi sept fois, dans chacune des sept chambres, elle égorgea avec une férocité sans nom qui emplissait son coeur d'un plaisir ineffable.

Lorsqu'elle eut terminé sa sinistre besogne, elle rengaina son couteau et retourna dans sa chambre. Elle enjamba à nouveau Bâgoumâwel, toujours endormi à poings fermés en travers de la porte. Enfin elle se jeta sur sa couche, expirant l'air de ses poumons dans un soupir qui exprimait la satisfaction la plus grande.

A peine était-elle allongée sur son lit qu'elle sombra dans un sommeil si lourd que le plus puissant tonnerre n'aurait pu la réveiller. Ce n'était pas, on s'en doute, un sommeil normal. Bâgoumâwel avait en effet profité de l'absence de la sorcière sanguinaire pour saupoudrer sa couche d'une puissante poudre somnifère et y répandre une gomme gluante magique, si bien que Njeddo, endormie comme un cadavre, était littéralement collée à son lit, lequel était lui-même fiché en terre par quatre pieds solides.

La vieille femme se mit à respirer bruyamment, signe manifeste d'un sommeil profond. Bâgoumâwel en profita pour se rendre dans les appartements de ses oncles, qui se tenaient prêts à fuir avec lui. Il ramassa les sept têtes des filles de Njeddo et vint les aligner sur le seuil de la chambre à coucher de la mégère. Puis il s'en fut trouver le fétiche parleur Demba-Nyassorou (1), l'un des gardiens de Njeddo Dewal, et lui dit:

- Ô Demba-Nyassorou ! Njeddo Dewal ne pourra se réveiller qu'après que mes oncles et moi-même aurons quitté Wéli-wéli et ses domaines. Lorsqu'elle se réveillera, tu lui diras de ma part, puisqu'elle n'a pas cru bon de me demander ce qu'il me fallait pour m'endormir réellement cette nuit, que le dernier jour de chaque semaine ma mère avait l'habitude de ficeler mes poignets et mes chevilles avec des fibres de pierre. Or je ne pense pas que Njeddo possède un couteau assez tranchant pour écorcher la pierre comme on le ferait de l'écorce du baobab. Croyant que je dormais, Njeddo est sortie pour aller égorger mes oncles. Apprends-lui que, sans le savoir, elle a coupé de sa main la tête de ses propres filles. " Le bois pourri d'une margelle de puits finit toujours par tomber dans le puits ", enseigne l'adage. Autrement dit, celui qui prépare le mal à l'intention de son prochain verra tôt ou tard ce mal se retourner contre lui. »

1. Autre dieu du panthéon peul asservi par Njeddo Dewal.

Sur ce, Bâgoumâwel se transforma en une pirogue volante (1) et embarqua ses oncles et s'envola avec eux pour Heli et Yoyo.

Njeddo Dewal dormit trois jours de suite. A la fin du troisième jour, lorsqu'elle se réveilla, elle se trouva fixée au sol comme un morceau de fer soudé à un autre. Elle appela Demba-Nyassorou, son fétiche parleur.

Celui-ci lui répondit :

- Ô Njeddo Dewal ! Bâgoumâwel t'a plongée dans un sommeil de plomb, puis il a rivé ton corps au sol. Tu ne seras libérée de ta couche que lorsqu'il aura quitté le pays qui dépend de ta puissance. Sept têtes coupées de tes mains sont alignées à ta porte. A toi de les identifier... » Puis il se tut, et malgré tous les efforts de Njeddo Dewal, il ne reprit plus jamais la parole.

Dès que BâgoumâweI eut franchi la limite du pays dominé par la grande magicienne, celle-ci fut délivrée des liens qui la maintenaient clouée au sol. Elle se leva et se dirigea vers la porte. Aucune stupéfaction ni céleste ni terrestre ne saurait égaler celle qu'elle éprouva lorsqu'elle reconnut les têtes de ses sept filles, bizarrement affublées de barbe et de favoris comme des hommes et la tête rasée comme celle d'un vieux vautour. Elle poussa un cri si perçant et si épouvantable que les entrailles de la terre faillirent en être extirpées et que les étoiles du ciel faillirent tomber comme des fruits mûrs ! Les deux mains sur la tète, elle se mit à pleurer et à chanter tout en se balançant

" Ô Guéno (2) ! Toi qui connais le bien et le mal, toi qui as créé le mâle et la femelle, qui as créé les minéraux, les végétaux et les animaux, pourquoi m'as-tu abandonnée à la merci de BàgoumâweI ? Pourquoi m'as-tu fait égorger mes sept filles ? Elles étaient la fraîcheur de mes yeux, elles étaient la paix de mon coeur ! "

Chancelante, elle sortit de la maison et se dirigea vers le grand baobab aux vautours (61). A ce moment, tous les charognards à la tête chauve se trouvaient réunis dans ses branches. Une vieille hyène (3), qui logeait dans le creux du baobab, était également présente. Njeddo Dewal lança un appel

1. Le fleuve étant considéré comme la route menant à la Connaissance (l'océan salé), la pirogue est considérée. par analogie, comme le véhicule de l'initié pour son voyage spirituel. Ici., Bàgoumâwel devient véhicule à la fois pour lui-même et pour les autres.

2 - Dans le malheur, Njeddo Dewal se tourne enfin vers Guéno. contrairement à ses habitudes. Elle ne dispose d'ailleurs plus de ses moyens habituels pour faire appel aux esprits intermédiaires. Le proverbe dit : « Un petit lézard galopin ne retrouve le chemin du trou que lorsqu'on lui coupe le bout de la queue.

3. Une hyène " grande sorcière , (voir note n°60).

" Ohé, hyène du baobab ! Ohé, vautours du baobab C'est vous qui consommiez tous les cadavres de mes victimes, hommes ou animaux ! Bâgoumâwel m'a fait égorger mes filles. Il a réduit au silence Demba-Nyassorou, mon gardien vigilant. Je fais appel à vous, je demande votre secours. Aidez-moi contre Bàgoumâwel, contre ses oncles et tous les habitants de son pays Dites-moi ce que je dois faire pour que Demba-Nyassorou recouvre ses facultés d'antan. »

La vieille hyène sortit du creux du baobab. Elle commença par s'étirer comme un chien qui s'éveille puis appliqua son museau contre terre et hurla si fort que la terre en trembla. Huit hyènes, neuf vautours et cinq grands singes (62) ne tardèrent pas à se réunir autour de Njeddo Dewal (1). La vieille hyène leur dit:

« Je vous ai fait venir afin que nous tenions un conseil en v-ue d'aider notre bienfaitrice Njeddo Dewal. Une guerre sans merci vient d'éclater entre elle et Bâgoumâwel. Vous, les neuf vautours, prenez votre vol, visitez le pays et réunissez tous les renseignements qui nous permettront de combattre efficacement Bâgournâwel et ses acolytes et de triompher d'eux. Quant à vous, singes, fouillez les forêts ! Et vous, hyènes, rôdez autour des villages de Heli et Yoyo et rapportez-moi tout ce qui se dit là-bas, de bouche à oreille ou à haute voix. Au besoin, devinez les pensées intimes des gens !

« Et ne vous laissez pas découvrir, car Bàgoumàwel n'est pas un ennemi méprisable. C'est un adversaire de taille, malgré sa petitesse apparente. S'il est encore à l'intérieur des frontières de Njeddo Dewal, il n'est pas à l'abri de notre action et nous ne risquons rien ; mais s'il les a franchies, le danger que nous courons n'est pas mince. Nous ne prendrons donc jamais trop de précautions pour nous prémunir contre le petit diablotin. »

Sitôt dit, les agents de Njeddo Dewal se dispersèrent sur terre et dans les airs. Elle-même resta assise sous le baobab, observant tout ce qui bougeait autour d'elle et formulant des incantations:

« 0 esprit ete ete (63) !

Esprit de la chaleur qui sais enthousiasmer les âmes !

Inspire mes envoyés, guide leurs pas,

ouvre leurs yeux, débouche leurs conduits auditifs

Que rien n'échappe à leur vue, que leurs oreilles entendent tout !

Ô esprit Nenye-nenye, gardien du deuil et de la tristesse Fais pleuvoir mort et désolation sur Bâgoumâwel et les siens.

1.22 animaux : chiffre de force.

Dessèche les mains du diablotin, qu'elles ne puissent plus ni saisir ni lâcher.

Ô esprit Lundendyaw, gardien des dangers !

Embouche le tube métallique monté sur un fût de cuivre Tonne, brise et tue tous les héros de Heli et Yoyo

Que leurs cris soient désormais mi Heli Yooyoo, mi Heli ! Mi Heli Yooyoo, mi Heli (64)

0 esprit Kefadyaw, massacreur impitoyable

Extirpe les âmes des hommes et des animaux de Heli et Yoyo

comme on cueille un fruit mûr !

En cela, par cela, pour cela et avec cela, je renouvelle ma soumission à Doundari (1).

En citant la chaîne dont je suis l'un des chaînons (65).

Venez, ô esprits !

J'attends votre action du treizième au vingt et unième jour de la prochaine lunaison (2) ! » Après avoir lancé cette invocation, elle poursuivit son monologue intérieur:

« Koumbasâra, le grand fétiche, a été délivré par Siré et Bâ-Wâm'ndé de ma gourde métallique. Depuis, j'ai perdu sa trace. Lui seul pourrait me faire savoir si celui que l'on appellera Gaël-wàlo est né, car sa naissance ne signifie rien de bon ni pour moi ni pour mes affaires. Lui seul pourrait me conseiller et me dire ce que je dois faire (3)

J'ai envoyé en reconnaissance des hyènes à la crinière rude, des singes agiles grimpeurs, des vautours grands voiliers, excellents planeurs. Ils ont pris les airs, envahi les bois et les alentours des villages afin de me rapporter des renseignements sur Koumbasâra et Bâgoumâwel. »

Le temps s'écoula. Plongée dans ses pensées, Njeddo Dewal attendait toujours au pied du baobab. Enfin, elle vit revenir ses auxiliaires, mais tous étaient bredouilles. Son désarroi fut porté à son comble. Dans sa colère, elle les traita d'imbéciles, les chassa et perdit ainsi, sans s'en douter, de précieux informateurs.

1.    Doundari : autre nom de Guéno. Terme impliquant l'idée de toutepuissance. Littéralement : « Qui peut agir sans redouter la conséquence de ses actes. »

2.    Du 13" au 21" jour: soit 7 jours. On retrouve là, comme partout ailleurs dans le conte., la présence du septénaire., marque de Njeddo Dewal.

3.    De même que Bâ-Wam'ndé et Bâgoumàwel consultent le crâne sacré, Njeddo Dewal, en cas de difficulté, consultait le fétiche contenant l'esprit de Koumbasâra. Celui-ci, s'il était resté à son service, l'aurait avertie de la naissance de son adversaire prédestiné et lui aurait dit que faire pour en triompher.

Vexé on ne peut plus, le silatigui des singes (1) répliqua : « Ne t'avise plus jamais de demander aide à la gent ailée, aux quadrupèdes des bois et moins encore aux animaux grimpeurs ! Et si tu l'ignores, ô Njeddo Dewal, Gaël-wàlo, ton adversaire prédestiné, est né. Miraculeusement sorti du ventre de sa mère sans l'assistance d'une matrone, il a pris de lui-même son premier bain. Et cet enfant remarquable n'est autre que Bâgoumâwel lui-même ! »

La révélation assomma la mégère. Privée de ses moyens habituels, désemparée, ne sachant que faire, elle se mit à se lamenter: « Certes, gémit-elle, mon premier traître fut le gueddal, le plus misérable des lézards que Guéno ait jamais créés. C'est lui l'animal infernal qui permit à Bâ-Wâm'ndé, Siré et Kobbou de traverser les flammes et d'atteindre l'île au milieu du lac. Je n'avais pas prévu l'intervention de la Reine scorpion, non plus que celle de son ver souterrain, ce lombric qui, coupé en deux, donne naissance à deux lombrics, que l'on appelle, " aiguille de la terre " et qui stimule le fourmilier.

« Ô Guéno ! Puisses-tu faire tomber les dents de Bâgoumàwel (2) et lui inoculer une variole qui laissera ses pustules sur son corps, l'enlaidira et lui crèvera les yeux ! Qu'il tombe malade et que ses facultés dépérissent Que sa chair se consume !

Que ses os pourrissent !

Que sa peau se dessèche et se ratatine Qu'il pue comme un village d'ordures (3) installé auprès d'un abattoir!

Que les vers grouillent en lui et qu'il en perde son sang !

Que rien désormais ne lui soit plus facile Que ses nerfs se dévident comme le fil d'un écheveau Que ses lèvres se boursouflent Qu'il gonfle et se remplisse de pus

1.    Le savant, l'initié des singes ; autrement dit, leur chef.

2.    Autrement dit « lui ôter tous ses moyens " les dents étant considérées comme le symbole des moyens.

3.    Expression signifiant " dépôt d'ordures .

Après cette terrible imprécation, la grande sorcière frappa la terre de son pied droit. Son coursier ailé apparut.

« Mène-moi, ordonna-t-elle, au lieu où est enterré Kikala, le premier homme apparu sur la terre. Je passerai la nuit auprès de sa tombe afin d'avoir un rêve prémonitoire qui m'indique le moyen de combattre le taurillon du Wâlo. Il faut que je le tue avant qu'il ne me tue. Je casserai la maison (1) de son père et de sa mère, je casserai le village où naquirent ses parents paternels et maternels. Je les tuerai tous et je contemplerai leurs cadavres ! »

Ayant dit, elle s'envola sur le dos de son grand oiseau qui se dirigea tout droit vers Sabêrê, le lieu où était enterré Kikala. Cette antique cité, dont il ne restait que des traces, était située dans une plaine spacieuse appelée Bôwael-Mâma (2), la plaine même où les génies, qui ont été créés bien avant les hommes, se réunissaient pour se concerter et discuter de leurs affaires. Une fois sur les lieux, Njeddo Dewal chercha la tombe de Kikala. Elle la trouva à côté de celle de Nâgara, son épouse.

Elle piégea et attrapa un vieux vautour au chef dépourvu de tout duvet et lui coupa la tête. Elle alla quérir des poils provenant de la crinière d'un vieil âne aux forces épuisées. Elle rechercha également du dondolde de cheval, cette matière blanche qui se forme au coin de l'oeil malade. Elle coupa la tête d'un coq. Enfin, elle cueillit un peu d'herbe qui avait poussé sur une tombe anonyme.

Elle déposa le tout dans un canari en terre cuite et y versa de l'eau en récitant la grande formule magique qui commence par: « Jom-téti, man-têti' (3) » Elle se tourna alors successivement vers les six points fondamentaux de l'espace : les quatre points cardinaux auxquels elle fit face, puis le zénith et le nadir qu'elle regarda en levant et en baissant la tête. Dans chaque direction, elle récita huit fois ces deux paroles rituelles. Ensuite elle ajouta :

« Ô esprits des éléments réunis dans ce canari !

Arrachez leurs secrets aux six points de l'espace et répondez aux questions que je vous poserai, mais non à celles que je ne vous poserai pas. "

Elle cracha sept fois dans le canari (4) et fit bouillir le tout.

1.    C'est-à-dire : je ruinerai la famille. « Casser " a le sens de ruiner.

2.    Sabêrê : littéralement « ruines . Bôwael Mâma: - plaine des ancêtres ".

3.    Jom-têti. man-têti: paroles magiques situées en tête de certaine invocations rituelles lorsqu'elles sont destinées à obtenir quelque chose Jorn-téti signifie littéralement « celui qui possède les moyens d'arracher man-têti : quand a-t-il arraché ? "

4.    La salive est considérée comme le véhicule, l'instrument de trans mission des forces qui sont contenues dans les paroles.

Quand le mélange eut bien bouilli, elle en recueillit le liquide. Elle en utilisa une partie pour faire cuire un dîner qu'elle consomma debout. Avec le reste, auquel elle ajouta de l'eau provenant d'un vieux puits peuplé de grenouilles, elle prépara un bain dans lequel elle se purifia, après quoi elle confectionna une sorte de coussin circulaire en tressant des branches tendres de ngelôki et un autre en tressant des branches de safato (66). Cela fait, elle s'allongea sur le sol à côté de la tombe, plaça le coussin de ngelôki sous sa tête et le coussin de safato sous ses pieds. Puis, la tête tournée vers l'ouest, dans l'attente d'un rêve prémonitoire, elle s'endormit (1).

Quelques instants avant le premier chant du coq, elle fit un songe. Un esprit lui apparut, qui lui disait :

« Ô Njeddo Dewal ! Tiens-toi sur tes gardes car les choses vont changer pour toi. Le taurillon du Wâlo est né. Il est en train de grandir à une cadence que jamais ne connut fils de femme. Chaque jour lui apporte la croissance d'un mois. C'est un prédestiné venu au monde pour lutter contre tous les maux qui affligent le peuple peul. »

Njeddo se réveilla en sursaut, bouleversée par ce songe. Elle refusait d'y croire. Ce ne pouvait être qu'un cauchemar ! Elle se leva en hâte, monta sur son oiseau et prit la fuite, abandonnant ces lieux qui n'étaient plus pour elle qu'une plaine d'inquiétude.

Une fois de retour chez elle, elle incinéra les corps de ses filles, recueillit leurs cendres dans des paquets séparés et mit le tout dans un sac.

A sa plus grande stupéfaction, Wéli-wéli se transforma soudain sous ses yeux en un amas chaotique de cailloux et de pierrailles, creusé par endroits de cavernes et d'excavations comme on en voit parfois dans la brousse la plus sauvage. C'était l'effet d'un sort jeté par Bâgoumâwel.

Wéli-wéli n'était plus peuplée que de vieilles hyènes amaigries, de lions presque édentés, de panthères sans griffes. Les serpents avaient perdu tout venin. Les crapauds et les lézards envahissaient les rues. Les seuls habitants que l'on y croisait désormais étaient des biches, des antilopes et des ânes sauvages, des écureuils, des varans et des porcs-épics. La cité n'était plus qu'une immense ruine devenue le rendez-vous de tout ce qui naît dans les forêts, éclot dans les trous, est couvé dans les nids, et cela au milieu de toutes espèces d'herbes et de plantes plus garnies d'épines que de fleurs et plus vénéneuses que comestibles ou guérisseuses.

1 . Jusqu'à présent., cette pratique est encore en vigueur pour provoquer le rêve prémonitoire., notamment chez les Peuls pasteurs du Ferlo sénégalais, dans le canton de Moguère.

Anéantie par ce spectacle qui faisait suite à son rêve sinistre, Njeddo Dewal se retira dans l'une des cavernes de sa cité en ruine.