Charles avait les larmes aux yeux. Cette histoire, c’était la sienne, celle de la petite graine qui avait cheminé pour se retrouver fœtus, puis bébé, puis fils d’un inconnu, puis d’un autre inconnu… Il était bouleversé. Ainsi, Jean-Baptiste avait vraiment aimé sa mère ! Il ne lui avait pas menti. Son existence n’était plus le fruit d’une petite coucherie, de l’aventure d’un soir entre admiratrice et admiré.
Toute la journée, son esprit fit des allers et retours entre sa mère et Blanche, qu’il allait bientôt retrouver car il avait réussi à faire annuler son engagement de la soirée. De toute façon ce spectacle, si réussi fût-il, lui serait apparu fade, au regard des émotions qu’il vivait depuis quelques heures.
Il y avait d’abord eu cette nuit, intense, mais aussi éprouvante pour son cœur qui n’avait jamais battu aussi fort. Il y avait eu ensuite la confession de son père, trois décennies auparavant. Il y avait enfin son étrange indifférence à l’égard de la pluie de messages qu’il recevait de Florence. Indifférence ou manque de courage ? Il voyait bien son portable clignoter avec la photo de sa maîtresse mais se refusait à lire ses textos. En milieu d’après-midi, il s’y résolut.
Ce n’était pas ce qu’il craignait. Passé quelques reproches sur son silence dans la matinée, l’essentiel de la correspondance à sens unique de Florence à Charles concernait un sujet très personnel dont elle voulait l’entretenir de toute urgence.
De la même manière que rien ne se démode plus vite que la mode, rien ne semble urgent avec un peu de recul. Qu’il était bon, le temps où l’on n’écoutait ses appels que le soir en rentrant chez soi et en actionnant sa boîte vocale enregistreuse. C’est ce que se dit Charles en suivant son chemin de messages. Florence, face au mutisme de son amant, avait fini par avouer ses raisons pressantes : elle voulait savoir si le poste de P-DG de France Télévisions allait bientôt, comme on le lui avait dit, se libérer.
La journaliste n’en disait pas davantage mais il ne fallait pas être grand clerc pour deviner qu’en cas de vacance elle serait elle-même candidate et surtout qu’elle aurait besoin d’un sérieux coup de pouce de son amant ministre.
Charles, qui pressentait déjà le nid d’embrouilles dont il lui serait difficile de se dépêtrer, fit semblant de n’avoir rien vu et adressa un message sibyllin à sa maîtresse : « Pardon pour mon silence. Je n’ai même pas eu le temps de consulter mes SMS mais j’ai vu que tu avais essayé de me joindre. Je suis aujourd’hui en négociations délicates avec Exbrayat. C’est assez chaud. Je te raconterai dès qu’on se verra. Ce ne sera pas ce soir car il faut que je peaufine la stratégie avec mon équipe. Je te rappelle au plus vite. Je pense à toi ma Flo. »
Il avait mis cinq bonnes minutes à rédiger ce message hypocrite car il n’était pas familier des claviers de portable. La faute sans doute à toutes ses secrétaires et assistantes qui travaillaient pour lui depuis qu’il avait été embauché par Victor Exbrayat dans son premier ministère. À force de déléguer, il ne savait plus accomplir par lui-même les tâches les plus basiques.
Il se relut et ne fut pas très fier de lui. Mais la vérité oblige à dire qu’en cet instant-là, il n’avait que faire de Florence. Il ne pensait qu’à Blanche.
Blanche qui l’attendait peut-être déjà dans son lit.