– XLV –

Bouleversé par ce qu’il venait de lire sous la plume de son père, Charles lui téléphona aussitôt. La voix de Jean-Baptiste était grave et calme, à mille lieues de l’enthousiasme dont témoignait son fils. Il lui demanda de passer le voir chez lui dès que son emploi du temps le lui permettrait. Charles pressentit que son père n’avait pas tout dit dans sa confession et lui rendit visite au plus tôt, après une nouvelle remise de médailles qui lui rappela son coup de foudre pour Blanche.

Il arriva plutôt guilleret chez Jean-Baptiste. Mais, très vite, il fut ramené à une autre réalité. Après lui avoir demandé de s’asseoir et servi un verre de champagne, son père lui tint un propos qui lui glaça le sang :

— Mon fils, c’est la dernière fois que nous allons trinquer ensemble. Je vais juste te demander de ne pas m’interrompre car ce que j’ai à t’annoncer n’est réjouissant ni pour toi ni pour moi et pourtant j’aimerais que nous restions jusqu’au bout dans cette allégresse qui a si joliment teinté nos rapports depuis quinze ans. À notre première rencontre, je me suis reproché de m’être privé du bonheur d’être à tes côtés dès ton premier souffle de vie. On aurait fait les quatre cents coups ensemble. Il est vrai qu’on a essayé de se rattraper depuis. Et j’entends bien que tu continues tout seul. À commencer par ce serment qui nous lie et qui doit te mener un jour à l’Élysée. Promets-le-moi.

— Tout seul ? osa Charles d’une voix blanche, plutôt que de répondre directement à la question de son père.

— Tout seul parce que demain je ne serai plus là. Demain ou après-demain, ça dépendra de toi. Voilà déjà deux mois que j’ai appris de mauvaises nouvelles sur ma santé. Je ne voulais pas t’en parler pour ne pas t’inquiéter. Et puis j’avais besoin d’être sûr. Un autre examen, puis un troisième, en m’adressant cette fois-là à un spécialiste hors de mon cercle d’amis. À chaque fois la même réponse : un cancer, et un vicieux. Au pancréas. Tu connais le diagnostic. On te donne au mieux un an à vivre à condition de passer par une chimio sévère à laquelle je n’ai nulle intention de recourir.

Charles tenta un petit geste de dénégation que son père étouffa presque aussitôt :

— Tu m’avais promis de ne pas m’interrompre. J’ai parfois évoqué ces choses-là avec toi mais quand il s’agit des autres c’est toujours plus facile. Là, on parle de ma peau et je n’ai pas changé d’avis : je ne serai jamais un vieillard diminué. Je me suis retenu pour ne pas dire dans les interviews ou en public que je détestais les petits vieux, leurs tares et leurs manies. Et pour cause : pendant longtemps, ce sont eux qui fidèlement garnissaient les théâtres. Ils n’y sont pour rien mais je n’aime pas leur handicap, je n’aime pas les voir s’asseoir ou se lever avec difficulté. Ce matin encore, j’ai fait mon jogging. Je suis beaucoup moins alerte que lorsqu’on s’est connus, et bien moins encore que dans mes jeunes années, mais au moins je cours. Dans quelques semaines, je ne le pourrai plus et je m’habituerai. On s’habitue à tout dans la vie. Comme un vieil acteur, je m’abandonnerai peut-être à des produits de maquillage si mon teint se fait cireux. Je m’inventerai des excuses pour ne plus sortir, je vivrai dans le mensonge pour à peu près tout parce que je suis incommensurablement orgueilleux. Et j’assume. Tu l’es aussi. Tu es prêt à entendre la suite ?

— Oui, papa.

Charles était pétrifié par ce qu’il venait d’entendre et redoutait ce qui allait suivre.

— Ce que j’ai à te demander, personne ne te l’a demandé, personne ne te le demandera plus jamais. Et tu peux bien sûr refuser.

Jean-Baptiste fixait intensément son fils au plus profond du regard. Il reprit :

— J’ai décidé d’en finir avec cette comédie. Et je sais de quoi je parle. Toute ma vie, cela a été mon métier. Quand on fait profession de se montrer, il faut soigner les apparences et ne pas rater sa sortie. Je veux que les gens gardent une belle image de moi. Ils m’aiment ainsi, ils m’ont aimé ainsi. Il ne faut pas qu’ils se souviennent d’un vieillard ratatiné. À 72 ans je porte encore beau, me disent les femmes, et je les en remercie. Je voudrais que toi aussi tu conserves de moi le souvenir d’un homme dans la force de l’âge. J’ai eu la chance de jouer Hamlet pour mon dernier rôle. Entre être et ne pas être j’ai choisi : ne plus être. Ne donne pas des mots savants à ce qui va suivre, et surtout n’en parle à personne. Ce sera notre ultime secret. Personne n’aura le droit de le partager. Toute ma vie j’ai pensé à la façon dont mes parents ont choisi d’interrompre le cours de leur existence à seulement 20 ans et cela m’a obsédé. Moi aussi je vais choisir. Je n’attendrai pas que le destin le fasse pour moi. Je me suis beaucoup renseigné sans en parler à quiconque. J’ai réussi à me procurer le produit qu’il faut, indétectable. On croira à un simple arrêt cardiaque. Comme disait le Petit Prince, on croira que je suis mort et je ne serai pas mort. Il a eu recours à un serpent, moi j’aurai recours à mon fils. Tu ne me mordras pas, tu me piqueras. Je te montrerai où. Personne ne le saura jamais. Tu es toujours d’accord ?

— Oui, répondit Charles dans un état second.

— Tu sais que tu vas me tuer ?

— Non. Je vais te libérer.

— C’est exactement ça. J’avais peur que tu te roules par terre afin de m’en dissuader. Je te remercie infiniment pour cet ultime sacrifice. Tu es bien un garçon de ma trempe et j’espère avoir de mon côté la même élégance qu’Émilie lorsqu’elle a quitté ce monde.

Charles se souvenait. Tout remontait par flots désordonnés. La démarche hésitante de sa mère lorsqu’il la surprit dans la cuisine aux premiers temps de la maladie, sa confession sur son lit de mort, et surtout les mille et un instants où elle le serrait contre son cœur, lui susurrant des mots d’amour à l’oreille.

— Maintenant, finissons-en, lui dit sobrement son père.