2.
Penser qu'un enfant âgé de quatre ans puisse avoir une philosophie de la mort, cela peut paraître ridicule, mais c'était pourtant mon cas. Cette approche s'était forgée en écoutant toutes ces conversations sur la Seconde Guerre mondiale où, comme on peut s'en douter, la mort revenait sans cesse. La plupart des soldats tombés durant cette horrible guerre n'étaient pas ramenés chez eux, mais enterrés dans des cimetières. L'idée que quelque chose puisse survivre à la mort physique était complètement absente de mon esprit. Les morts disparaissaient tout simplement, voilà tout.
Enfant, ce n'était pas une pensée très agréable pour moi, parce que j'avais toujours le sentiment que j'allais mourir. J'avais l'impression que la mort me guettait en permanence au coin de la rue et qu'à tout moment je pouvais tomber nez à nez avec sa silhouette drapée de noir.
Par une nuit particulièrement glaciale, j'eus un aperçu précis de la Camarde. Assis sur le sol près de la cheminée chez mes grands-parents, j'essayais de me tenir au chaud, plongé dans la lecture d'une bande dessinée. Près de moi, assises sur des chaises, ma mère et ma grand-mère étaient lancées dans une discussion au sujet de mon père, qui venait d'être admis à la faculté de médecine d'Augusta. Nous étions alors tous très excités par les implications de cette nouvelle : mon père allait entamer de longues études de médecine, à l'issue desquelles il deviendrait chirurgien.
Les deux femmes étaient à ce point absorbées par leur conversation qu'elles prêtèrent à peine attention à mon grand-père quand il ouvrit la porte d'entrée et se rapprocha en tremblant de la cheminée. Il portait son manteau en laine vert tortue et une casquette, mais cela ne semblait pas suffire à lui tenir chaud. Il se tenait là à frissonner, le plus près possible du feu.
« Qu'est-ce qui ne va pas, chéri ? demanda ma grand-mère.
— Je ne sais pas, dit mon grand-père. Jamais je n'ai eu aussi froid que ce soir. »
Les deux femmes reprirent leur conversation, et mon grand-père continua à trembler. Finalement, sur la suggestion de ma grand-mère, il alla se mettre au lit, où il pouvait s'enfouir sous une pile de couvertures.
En me réveillant le lendemain, j'entendis ma mère et ma grand-mère, au rez-de-chaussée de la maison, parler très fort et pleurer. Je passai la tête hors de ma chambre et je les vis entrer et sortir de celle de mes grands-parents. Peu après, la porte d'entrée s'ouvrit, et mon père entra, montrant le chemin à deux ambulanciers portant une civière.
Mon père serra dans ses bras ma mère pour la réconforter et me regarda sortir de ma chambre.
« Ne bouge pas de là une minute, Raymond », me dit-il. Je restai en haut des marches jusqu'à ce que la civière transportant mon grand-père soit sortie de la maison, puis je dévalai l'escalier.
« Je crois que ton grand-père a eu une attaque », dit ma grand-mère.
Attaque, me répétai-je mentalement. Attaque. J'ignorais complètement ce que c'était, mais j'étais convaincu de ne plus jamais revoir mon grand-père. Le choc que je subis eut pour effet d'effacer de ma mémoire les jours qui suivirent. Aujourd'hui encore, j'ai du mal à me rappeler si je suis allé lui rendre visite à l'hôpital ; impossible de me souvenir du jour de son retour à la maison.
Attaque. Mon grand-père était-il puni parce qu'il m'avait demandé de l'appeler « papa » quand mon père était à la guerre ? Était-il puni pour son total dévouement envers moi ? Par moments, je me demandais si l'attaque n'était pas ma faute parce que je considérais mon grand-père comme mon père.
Attaque. Ou peut-être était-ce la faute de mon père ? Peut-être la manière dont mon père me traitait – grave source de tension pour mon grand-père – avait-elle provoqué l'attaque. Les mauvais rapports qu'ils entretenaient avaient-ils entraîné ce malheur ? Je sais que c'était pour moi un sujet d'embarras, de culpabilité, et cela me rendait malade. Une attaque était-elle une maladie comparable ? Mes pensées étaient alors totalement confuses sur la question.
Puis, un matin, ma grand-mère me prit par la main et m'emmena dans leur chambre à coucher. J'y vis grand-papa dans son lit, le dos calé par des oreillers. Il ne pouvait plus parler, malgré ses tentatives, et quand il souriait, seule une moitié de sa bouche s'animait ; l'autre demeurait immobile. Il ne pouvait plus bouger ni la main ni la jambe gauches, qui restaient étendues, immobiles, comme mortes.
Quand je compris que la moitié du corps de mon grand-père était hors d'usage, je me mis à m'agiter nerveusement et à pleurer. C'était terrifiant de voir l'homme que j'appréciais tant dans un tel état. Une foule de questions me venaient à l'esprit : mon grand-père était-il encore là, prisonnier d'un corps hors d'état de fonctionner ? Était-ce temporaire ? Retrouverait-il un état normal ? Et une attaque, c'était quoi au juste ?
Toutes ces questions fusant dans mon esprit, je me mis à pleurer très fort. Puis, je remarquai que l'œil valide de mon grand-père se remplissait de larmes qui coulaient le long de sa joue. Je voulus le toucher, mais j'avais peur de lui faire mal. Heureusement, ma grand-mère intervint.
« Viens, Raymond, dit-elle, en posant son bras autour de moi et en m'entraînant hors de la chambre. Grand-père a besoin de beaucoup de repos. »
Voir mon grand-père ainsi diminué fut si traumatisant que je garde peu de souvenirs de lui après son attaque. La plupart du temps, il restait alité, regardant le plafond, le mur ou par la fenêtre, selon la manière dont il était positionné dans le lit. Parfois, oncle Fairley venait à la maison, et ma grand-mère et lui soulevaient grand-père pour le mettre dans un vieux fauteuil roulant et l'emmener sous le porche, où il restait avachi et silencieux. Ce sont les seuls endroits où je vis mon grand-père durant les huit années suivantes. Et sa paralysie limitait bien sûr beaucoup les relations avec lui.
Quand j'y repense, je prends conscience de mon chagrin d'alors. J'avais perdu mon meilleur ami, un homme qui m'avait maintenu à l'abri de ce que le monde avait de mauvais et qui m'avait fait connaître ce qu'il avait de bon. Maintenant qu'il était pratiquement parti, il n'y avait pas grand-chose que je puisse faire. Mon père passait le plus clair de son temps à étudier pour ses examens de médecine et ma mère s'occupait essentiellement de lui, grand-mère se chargeait de grand-père et personne n'exprimait ses sentiments sur la perte du patriarche de notre famille.
Aujourd'hui, c'est l'expression « dysfonctionnement familial » qui serait utilisée pour décrire cette situation, mais en 1948, elle n'était pas encore entrée dans le lexique médical et le concept n'en était pas encore défini. Rétrospectivement, je réalise que notre famille était complètement dysfonctionnelle mais, bizarrement, normale pour l'époque.
Compte tenu de l'état de mon grand-père, ma curiosité se tourna vers d'autres sujets. Je passais beaucoup de temps avec quelques gamins de mon âge, mais les jeux d'enfants ne tardèrent pas à m'ennuyer. Je manifestais plus de curiosité qu'eux et moins d'intérêt pour les activités qui ne présentaient pas d'aspect créatif.
Je me souviens qu'à cette époque je me tenais à l'entrée des grottes proches de Porterdale, et que j'éprouvais un sentiment étrange, comme si j'étais sur le point de pénétrer dans l'embouchure du monde. Malgré mon jeune âge, j'avais le sentiment que ces excavations dans la terre donnaient accès à quelque chose de caché au plus profond de nous. Quand j'exprimais ce sentiment à d'autres enfants, ils me regardaient d'un air ahuri, et il était clair qu'ils ne comprenaient pas de quoi je parlais.
Mes camarades de jeu se plaignaient fréquemment à leurs parents du fait que j'étais ennuyeux, et pour eux, je l'étais certainement. Mais comme le disait notre voisine Mme Crowley à son fils Billy : « Raymond Jr. va devenir quelqu'un de vraiment spécial. C'est un garçon intelligent, et tu ferais bien de prendre exemple sur lui. »
L'esprit débordant de créativité, je commençai à me replier sur moi-même. Les mots m'apparurent comme la clé du monde intellectuel et je me mis à développer ma capacité de lecture. Au petit déjeuner, je regardais le dos des paquets de céréales et je demandais à la personne qui se trouvait à table avec moi la prononciation des mots et leur sens. Je ne tardai pas à lire sans effort les paquets de céréales et je décidai de passer à des textes plus difficiles, en l'occurrence les bandes dessinées. J'avais déjà parcouru celles de Donald Duck, mais maintenant je faisais l'effort de les lire réellement. Et j'y parvenais. Avant d'atteindre mon quatrième anniversaire, je lisais plusieurs bandes dessinées de Donald Duck par semaine, totalement fasciné par le génie de son créateur, Carl Barks.
À bien des égards, Barks remplaça mon grand-père. Je peux sérieusement affirmer qu'il devint l'une des figures les plus importantes de ma vie. Je connaissais le jour exact de la parution mensuelle de la BD de Donald Duck. Je me rappelle encore mon excitation au moment de l'acheter et l'odeur d'encre fraîche au moment de l'ouvrir et de commencer à lire les histoires.
Il peut paraître étrange, j'en suis conscient, d'entendre un adulte reconnaître que des personnages de bandes dessinées ont contribué à façonner sa vie. Mais ces dernières années, j'ai lu que ce sont les œuvres de Carl Barks qui ont façonné l'esprit d'aventure de Steven Spielberg et de George Lucas, deux des plus grands réalisateurs de films de ma génération. Je suis convaincu qu'ils pourraient citer bien d'autres bandes dessinées qui ont joué un rôle essentiel dans leur vie. Pour ma part, je sais que c'est le cas.
C'est à Carl Barks et à mon père que je dois l'évolution de mon parcours professionnel. Je lisais une bande dessinée dans la même pièce où mon père lisait son manuel d'anatomie. Soudain, je rencontrai le terme « philosophe ». Je crois que Donald faisait semblant d'être un philosophe, et je n'avais pas la moindre idée du sens de ce mot. Je suis sûr que je l'estropiai la première fois que je le prononçai, mais je regardai mon père et lui demandai : « Qu'est-ce qu'un philosophe ? » Mon père ne leva pas les yeux de son livre, mais sa réponse fut claire et pertinente.
« Les philosophes sont des hommes très sages qui parlent de très grandes questions, très importantes, dit-il.
— Alors, c'est ce que je veux être plus tard », répondis-je. À l'âge de quatre ans, je savais clairement que je voulais répondre à toutes les grandes questions du monde, quelles qu'elles soient. Je voulais devenir philosophe.
Ayant commencé ce chapitre par l'attaque dont mon grand-père fut victime, je l'achèverai avec sa mort, qui ne survint que huit ans plus tard. Mais, pratiquement, il était déjà sorti de ma vie après son attaque. Il ne pouvait plus me poursuivre dans la cour ni faire de longues promenades avec moi en me parlant des personnes qu'il connaissait ou des lieux qu'il avait visités. Il essaya de me faire la lecture quelquefois, mais cela aussi, il y renonça car il ne pouvait plus prononcer les mots qu'il voyait sur les pages des livres que je tournais pour lui.
Grand-mère, essayant de voir le bon côté des choses, disait qu'il n'était qu'à moitié cassé, du fait que l'attaque n'avait affecté qu'une moitié de son corps. Mais même à l'âge de quatre ans, je voyais bien que ce qui restait de grand-père, c'était bien moins que la moitié. Le changement qui s'opéra en lui fut si rapide et si net que je le comparais souvent à l'extinction d'un interrupteur. Quand on allume la lumière, la pièce devient claire, quand on éteint, elle devient obscure. Chez grand-père, la lumière avait été éteinte et rien – ni grand-mère, ni la médecine moderne, ni la prière, ni même mon papa – ne pouvait la rallumer. Mon grand-père était devenu une pièce sombre.
Durant les huit années suivantes, ma grand-mère se dévoua totalement à son mari. Elle lui faisait prendre son bain et le changeait fréquemment de position dans le lit pour prévenir les escarres, elle s'asseyait avec lui sous la véranda. Lorsque Fairley ou mon père l'aidait à asseoir grand-père dans le vieux fauteuil roulant, elle le conduisait à travers la maison jusqu'à la porte d'entrée pour une promenade dans la rue, le long des trottoirs de la ville.
Après son attaque, les conversations avec lui devinrent des monologues. Grand-mère lui lisait les journaux ou les magazines, ou bien lui commentait les nouvelles de Porterdale, et il restait assis silencieux à l'écouter. Parfois, il s'endormait, tout simplement, pendant que grand-mère continuait à parler comme si son époux était toujours aussi attentif. Lorsqu'il souriait, seule la moitié de son visage était mobile.
Quand grand-père mourut, en 1956, ma grand-mère ne fut pas surprise.
Pour les funérailles, nous revînmes de Macon où nous vivions. Au salon funéraire, M. Davis, l'entrepreneur de pompes funèbres, prit ma mère par le bras et lui dit, les larmes aux yeux, que son père n'avait aucune escarre sur le corps – « pas une seule ».
« Nous étions stupéfaits, dit-il, regardant intensément ma mère dans les yeux. Vous imaginez ? Il ne pouvait pas changer de position ni s'occuper de lui-même pour quoi que ce soit pendant huit ans, et pourtant il n'avait pas d'escarres. Votre mère est une sainte. »