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À la fin de ma scolarité au lycée, l'univers insondable était devenu le centre d'intérêt numéro un de ma vie. Les multiples aspects de l'astronomie, ma passion depuis l'âge de sept ans, m'offraient matière à réflexion suffisante pour le restant de mes jours : la formation de l'univers, sans doute à partir du « big bang », ainsi que la notion que des lois physiques puissantes et invisibles régissent les mouvements des planètes, étoiles et astéroïdes, les comètes, les trous noirs, etc. Comme Carl Sagan l'a écrit : « Ce qui rend l'univers si difficile à comprendre, c'est qu'on ne peut le comparer à rien d'autre. »
Partageant entièrement cette conception de l'astronomie à la fin de mes études secondaires, je cherchai ardemment la meilleure école où étudier cette matière. Mon choix se porta rapidement sur l'université de Virginie. Fondée par Thomas Jefferson, pour qui le Sud avait besoin d'un collège universitaire de première classe, l'université de Virginie représente un monument vivant dédié à la grande intelligence de notre troisième président. La maison natale de Jefferson, Monticello, est située à près de cinq miles du campus, et le fantôme de ce grand président y aurait été aperçu de nombreuses fois.
Jefferson fonda l'université en 1819, mû en partie par la volonté de créer une institution vouée à l'étude de l'astronomie, discipline aussi importante à ses yeux que l'architecture. Ce qui, venant de Jefferson, n'est pas peu dire puisqu'il conçut lui-même plusieurs bâtiments dont Monticello, maison de maître de sa plantation et assurément l'une des plus belles demeures privées des États-Unis.
L'astronomie fut pratiquée quasiment comme un hobby à l'université durant toute la période où Jefferson, puis ses successeurs, s'efforçaient de trouver des enseignants qualifiés et les fonds suffisants pour les rémunérer. C'est à son arrivée à l'UVA en 1870, quarante-quatre ans après la mort de Jefferson, que Leander McCormick lança une « école des cieux » véritablement de haut niveau. Depuis lors, le programme d'astronomie est demeuré le joyau de l'université de Virginie.
Je m'étais inscrit au département d'astronomie de l'UVA avec l'espoir de devenir astronome. Mais en quelques semaines, je compris clairement que je ne passerais pas mon temps rivé à l'oculaire d'un télescope. En découvrant la philosophie et la logique, j'eus accès à un niveau de pensée dont je n'avais pas soupçonné jusqu'à l'existence.
C'est durant le séminaire d'arts libéraux que j'eus cette révélation pour la première fois. J'avais été admis à participer au programme d'élite, qui comprenait la lecture des classiques et leur analyse en classe avec les enseignants. Notre premier semestre fut un véritable marathon de lecture : l'Iliade, l'Odyssée, plusieurs pièces de théâtre de Sophocle, Eschyle, Euripide et Aristophane, l'Ion de Platon, l'Apologie de Socrate, le Criton et le Phédon, les Histoires d'Hérodote, l'Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide et la Poétique d'Aristote.
Un cours de philosophie m'entraîna, lui aussi, vers d'autres eaux vraiment profondes. Dans le cadre de ce cours, nous devions lire deux ouvrages : la République de Platon et L'Ère de l'opulence de John Kenneth Galbraith. Je trouvai dans l'ouvrage de Galbraith une fascinante exploration de l'opulence dans l'Amérique de l'après-Seconde Guerre mondiale, mais c'est la République de Platon qui eut sur moi le plus fort impact. Je me rappelle le lieu et même l'instant où se produisit cet événement qui bouleversa ma vie. C'était à 12 h 30 dans la bibliothèque de l'UVA. Assis seul à une grande table en bois, je me lançai dans la lecture de la République.
Dans les premières pages, Socrate s'adresse à Céphale, un marchand âgé qui a terminé sa carrière et qui est maintenant en quête d'éveil spirituel. À la fin de sa vie, Céphale voit la mort approcher, et des pensées et questions sur la vie après la mort fusent dans son esprit.
« J'ai bien réussi dans la vie, dit-il en substance à Socrate. Mais maintenant, j'approche de la mort et mon esprit revient sur tout ce que j'ai entendu au sujet de la vie après la mort [ou le “monde souterrain”, lieu où les Grecs pensaient que se passait la vie après la mort] et cela me tourmente. Existe-t-il une vie après la mort ? »
Socrate réfléchit un instant puis oriente la conversation dans une autre direction. Il félicite Céphale pour sa longévité puis lui demande ce que signifie, selon lui, la justice. Céphale réfléchit puis répond, avec assurance : « La justice, c'est de rendre à quelqu'un ce qu'on lui doit. » Je me souviens d'avoir pensé, en lisant ce passage, que cette définition semblait plausible.
Tel est l'avis de Socrate également, du moins pendant quelques minutes. Il renouvelle ses compliments à Céphale, cette fois-ci pour la sagesse qu'il exprime, puis ajoute une variante : « Et si un de tes amis venait te donner un couteau, et que cet ami te demande de lui garder ce couteau et de le lui rendre à son retour de voyage vers une autre ville. À son retour, l'ami n'est plus la même personne. Il est échevelé, ses yeux étincellent et il bredouille, délire et tient des propos incohérents. Il te demande très clairement de lui rendre son couteau. Céphale, mon ami, serait-il justice de le lui rendre ? Dans de telles circonstances, dois-tu absolument le faire ? »
Pendant un instant, je fermai le livre. Je regardai la lumière du soleil entrer dans la bibliothèque par l'une des fenêtres latérales, je sentis sa chaleur – et, oui, son illumination. Cela peut paraître étonnant, mais ce qui me plut en tout premier lieu dans la République de Platon, ce fut la manière dont Socrate pouvait démonter l'argumentation de son interlocuteur. Socrate ne traitait pas seulement de la vérité et du mensonge, mais aussi de l'immense étendue grise entre les deux, ce qui fut d'une évidence immédiate pour moi. Je commençai à dresser une liste de questions concernant cette étendue grise entre le bien et le mal, entre la vérité et les mensonges : Est-ce justice de rendre le couteau à cet homme ?... La guerre est-elle jamais justifiée ?... Est-ce normal de laisser un patient attenter à sa vie ?... Plus la liste s'allongeait, plus il m'apparaissait évident que je devais connaître et suivre le raisonnement de Socrate pour libérer mon processus de pensée de sa rigidité.
Je sentis qu'il était important d'arriver à penser sur le même mode que Socrate. Après tout, lorsque les gens se mettent à philosopher, il leur arrive souvent de s'enferrer dans des positions dont ils ne peuvent se dégager. Par exemple, si vous vous accrochez à une définition selon laquelle la justice consiste à rendre à quelqu'un ce qu'on lui doit, vous serez rapidement confronté à des questions comme celle posée à Céphale.
Un autre aspect m'attirait chez Socrate, le courage avec lequel il abordait la question la plus importante pour l'humanité : que se passe-t-il quand nous mourons ?
À ce stade de ma jeune vie, la question d'une vie après la mort et l'étude des trous noirs en astronomie suscitaient en moi un intérêt similaire : en dépit de leur conviction de l'existence des trous noirs dans le vaste univers, les astronomes n'avaient jamais réussi à prouver celle-ci ni à décrire leur fonctionnement. La question de la vie après la mort était en quelque sorte pour moi le trou noir de l'univers personnel : des preuves substantielles de son existence avaient été fournies mais elle n'avait pas encore fait l'objet d'une étude appropriée par les scientifiques et les philosophes.
En réalité, c'est l'histoire du soldat Er narrée par Socrate à la fin de la République de Platon qui a vraiment suscité mon désir de trouver des réponses satisfaisantes aux questions sur la vie après la mort. Er était un guerrier laissé pour mort sur le champ de bataille. Les soldats chargés de nettoyer ce dernier jetèrent son corps sur une pile de cadavres qu'ils emportaient. Quelques jours plus tard, tandis que l'on préparait le bûcher funéraire, Er s'assit soudain et annonça qu'il avait été dans l'autre monde.
« Il dit que lorsque son âme avait quitté son corps, il avait fait route avec beaucoup d'autres, déclare Socrate, et qu'ils étaient arrivés en un lieu mystérieux où se trouvaient dans la terre deux ouvertures côte à côte, et en haut, face à elles dans le ciel, deux autres ouvertures. Dans l'espace entre les deux siégeaient des juges... Il s'approcha d'eux et ils lui dirent qu'il devait être le messager qui rendrait compte aux hommes de l'au-delà, et ils lui recommandèrent d'écouter et de voir tout ce qui se produisait en ce lieu. Il contempla alors et vit d'un côté les âmes qui s'en allaient, après leur jugement, par les deux ouvertures du ciel et de la terre ; par les deux autres ouvertures, sortir d'autres âmes, certaines montant des profondeurs de la terre, couvertes de poussière et épuisées par le voyage, certaines descendant du ciel, pures et lumineuses. Arrivant encore et toujours, elles paraissaient avoir fait un long voyage et s'avançaient joyeuses dans la prairie où elles campaient comme pour une fête ; et celles qui se connaissaient se saluaient et engageaient la conversation, les âmes venant du fond de la terre s'enquérant de la situation au ciel, et celles venant des cieux s'enquérant de la situation sous terre. Et elles se racontaient ce qui s'était passé, celles de sous la terre pleurant et se désolant au souvenir des maux qu'elles avaient endurés ou vu endurer au cours de leur voyage souterrain [...] tandis que celles venant des cieux décrivaient des délices et visions célestes d'une beauté inimaginable. »
Quand j'eus achevé la lecture de la République de Platon, j'avais contracté le virus de la philosophie. Ce jour-là, je quittai la bibliothèque conscient que la destinée avait fait de moi un astronaute de l'espace intérieur, qui explorerait dorénavant l'univers de la pensée au lieu de l'univers extérieur à notre Terre.
Au cours de cette période, j'avais bien entendu constamment en tête l'intention d'étudier la vie après la mort et ses liens avec la philosophie ancienne, avec la pensée de la Grèce classique. Dans Les Nuées d'Aristophane, l'auteur évoque le fait que Socrate était adepte de l'invocation des morts. L'Odyssée comporte une scène très forte dans laquelle Ulysse visite le monde souterrain. Toutes ces références littéraires se situent au moment où je lisais Hérodote, qui écrit sur l'Oracle des morts au bord de l'Achéron, lieu où Socrate invoquait les morts selon Aristophane. Pour les Grecs, on se dirigeait après la mort vers le bas, quelque part dans le monde souterrain. Il était plausible, pensaient-ils, de descendre dans un labyrinthe de cavernes connu sous le nom d'« Oracle des morts » et de voir des parents décédés. Il existait selon eux plusieurs manières de visiter le monde souterrain, notamment par hasard : un homme pouvait être en train de marcher dans les bois quand soudain le sol se dérobait sous ses pieds et il se retrouvait au fond d'une caverne. S'il en revenait vivant, il pouvait raconter ce qu'il avait vu dans l'au-delà. Une autre façon de pénétrer dans l'autre vie était de visiter l'une de ces cavernes ou oracles, où un prêtre emmenait l'initié pour une sorte de visite de l'au-delà. Une autre manière encore consistait à mourir et à revenir, à l'instar du soldat Er. De ces trois méthodes – le hasard, la visite guidée et la mort imminente d'Er –, celle à laquelle Socrate croyait vraiment était l'histoire de ce dernier, qu'il décrivit comme « la simple histoire d'un guerrier intrépide ».
La République aborde ces trois méthodes de visite de l'au-delà. Je me mis donc à me demander avec une grande excitation : Les Grecs anciens avaient-ils un moyen de s'aventurer dans l'au-delà et d'entrer en contact avec leurs chers disparus ? Possédaient-ils de réelles techniques pour établir ces contacts ? Je laissai de côté ces questions pour un examen ultérieur.
Que se passe-t-il quand nous mourons ?
C'était manifestement la question la plus importante pour Socrate, et elle le devint donc aussi pour moi. Tout jeune étudiant que j'étais, j'étais néanmoins conscient que je me lançais, au nom de l'humanité tout entière, dans une sorte de quête pour trouver la réponse à cette interrogation absolument fondamentale.