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Je ne fus pas long à comprendre que j'avais accompli une percée majeure dans les études sur les expériences de mort imminente. En associant des techniques anciennes et modernes, j'avais découvert comment déclencher chez des personnes qui n'étaient pas aux portes de la mort certains des éléments de l'EMI. C'était un formidable bond en avant dans ce domaine, car il n'avait pas été possible jusque-là de mener des études contrôlées. De plus, ces techniques offriraient un moyen d'étudier les apparitions sur divers plans, en permettant d'examiner tous les aspects liés aux fantômes.

Je saisissais maintenant plus profondément ces propos du célèbre psychologue William James : « La vie subliminale possède des fenêtres offrant une perspective et des portes donnant un accès qui élargissent à l'infini l'univers de la vérité. »

Durant toute l'année où j'avais mené des séances quotidiennes de catoptromancie, j'avais pris un énorme volume de notes. Je compilai maintenant ces notes pour rédiger le texte d'une communication destinée à une tournée de conférences en Europe.

Je commençai dans l'introduction par expliquer ce qu'était exactement la catoptromancie, comment je l'avais découverte et quels effets elle avait eus sur moi. Puis j'abordai le thème de la Grèce antique et je décrivis l'utilisation de la catoptromancie dans les oracles appelés psychomanteum. Ce devait apparemment être un mode de thérapie efficace pour le deuil et d'autres pathologies, car chaque année des milliers de Grecs passaient des semaines sous terre dans l'espoir de voyager vers le « Royaume du milieu ».

Je décrivis le psychomanteum moderne que j'avais créé dans une maison de campagne et comment j'avais changé le décor d'une pièce en y installant un miroir et un éclairage de faible intensité pour induire chez les patients l'état d'esprit adéquat. En faisant appel à la mémoire, à la concentration et après avoir atteint un état de profonde détente, expliquai-je, les patients pouvaient voyager vers le Royaume du milieu dont on n'avait eu connaissance jusque-là qu'à travers les mythes de la Grèce antique.

Je racontai plusieurs expériences survenues dans le psychomanteum et je révélai les découvertes dont je fais état dans ce livre – le défunt sortant parfois du miroir, ou des patients voyant parfois une personne différente de celle qu'ils s'attendaient à voir.

Dans la communication, je déclarai que l'important ne résidait pas tant dans les histoires elles-mêmes que dans le fait de comprendre que ces expériences pouvaient être contrôlées et par conséquent étudiées dans un cadre clinique. « La catoptromancie pourrait fort bien permettre en fin de compte l'étude de ces états altérés dans un cadre clinique, écrivis-je. Cela constituerait un formidable bon en avant dans le domaine de la psychologie. Cela impliquerait que les sujets puissent être interrogés immédiatement après – ou même durant – un état altéré. »

Je suggérai la possibilité d'effectuer des encéphalogrammes et de faire appel à la tomographie par émission de positrons au cours d'une expérience d'apparition pour mesurer l'activité métabolique du cerveau durant ces rencontres. Peut-être pourrions-nous alors trouver dans le cerveau les « liens en dur » qui nous permettraient d'examiner les questions sur l'après-vie.

« Jusqu'à présent, il a été impossible d'étudier ces états altérés en laboratoire », précisai-je.

 

Tout en cautionnant le recours à la cristallomancie, ou à la catoptromancie, comme outil de recherche, j'ajoutai que ce qui m'intéressait principalement était l'utilisation clinique de cet art ancien. En travaillant étroitement avec des personnes en quête de retrouvailles avec des êtres chers disparus, j'avais constaté de visu l'efficacité de cet outil pour aider les patients.

Je conclus la communication destinée à cette tournée de conférences en Europe par l'histoire d'une femme venue au psychomanteum pour des retrouvailles visionnaires avec son fils décédé deux ans auparavant d'un cancer. Il avait mené un dur combat contre la maladie, mais chaque fois qu'il reprenait courage grâce à une rémission, la maladie revenait en force, reprenant possession du terrain atteint et progressant un peu plus. Il avait fini par abandonner. Son fils manquait terriblement à cette femme ; c'est pourquoi elle était venue au psychomanteum dans l'espoir de le voir une fois encore. Elle voulait savoir s'il avait cessé de souffrir et s'il était heureux dans l'au-delà.

La préparation à la rencontre dura toute la journée, puis je la fis entrer dans la cabine des apparitions. Elle revécut un certain nombre de souvenirs ou de bribes de souvenirs dans une sorte de rêve. Elle mentionna aussi que son fils semblait se trouver dans la cabine avec elle tandis qu'ils regardaient leur vie défiler.

Cela s'arrêta là. Mais quelques jours plus tard, je reçus un coup de téléphone de cette patiente. Peu de temps après sa visite chez moi, elle s'était réveillée d'un profond sommeil dans un état d'« hyperconscience ». Là, planté au milieu de la chambre se trouvait son fils. Elle s'était assise dans le lit et l'avait regardé. Les ravages de la maladie avaient disparu. Il paraissait maintenant aussi heureux et en aussi bonne santé qu'avant qu'il soit atteint du cancer qui l'avait emporté.

La femme s'était tenue devant son fils et avait engagé la conversation avec lui. Elle était dans un état d'extase durant leur entretien, qui avait duré plusieurs minutes. Il lui avait assuré qu'il ne souffrait pas et qu'il était heureux. La patiente avait poursuivi l'entretien en abordant plusieurs sujets, notamment les transformations qu'elle avait réalisées dans la maison après la mort de son fils. Elle l'avait emmené visiter les pièces qui avaient été refaites et lui avait montré les changements apportés.

Soudain, elle s'était arrêtée. Elle avait réalisé qu'elle était en train de parler à une apparition. Même si elle avait l'impression de le voir en chair et en os, il lui était apparu au bout d'un long moment passé devant un miroir. Elle lui avait demandé, ce qui aurait été impensable à peine quelques minutes plus tôt, si elle pouvait le toucher. Sans un instant d'hésitation, l'apparition de son fils s'était avancée et l'avait serrée dans ses bras, en la soulevant carrément du sol.

« Ce qui se passa était aussi réel que s'il s'était tenu là en personne. J'ai maintenant le sentiment que la mort de mon fils est derrière moi et que je peux poursuivre pleinement ma vie », me dit la femme.

« Ce type de réaction est la véritable raison pour laquelle je travaille en marge des sciences psychologiques, ai-je déclaré au public européen de ma tournée de conférences. J'apprécie les éprouvettes et le protocole de recherche, mais quelque chose dans le fait d'observer l'expérience brute me pousse à poursuivre mon investigation sur les expériences de mort imminente. »

 

Tel était, en résumé, l'essence de ma communication. En entamant cette tournée de conférences en Europe, ma plus grande crainte était que le public se gausse de moi quand je parlerais de catoptromancie. Je n'avais jusque-là évoqué le sujet que devant quelques professionnels aux États-Unis. La majorité d'entre eux avaient écouté poliment mais sans être vraiment enthousiasmés, en particulier quand ils avaient vu le temps qu'il fallait consacrer à chaque patient. En prescrivant des médicaments, un psychiatre pouvait traiter quotidiennement une vingtaine de patients. Même la psychothérapie leur permettait de caser huit à dix patients dans une journée. Mais avec ma thérapie par les retrouvailles, ils ne pouvaient en traiter qu'un seul par jour. Il est quasiment impossible de susciter l'adhésion d'un psychiatre américain pour un traitement limitant ainsi le nombre de consultations. De plus, il s'agissait d'une thérapie innovatrice. Quelle compagnie d'assurances accepterait d'en couvrir les frais ?

Je ne m'attendais pas à voir mon travail sur les retrouvailles susciter en Europe plus d'intérêt, mais je me trompais. Là-bas, les médecins se montrèrent visiblement intrigués par les possibilités de ce que je leur présentais. Manifestant un esprit ouvert en matière de traitements psychologiques, les auditoires exprimaient une certaine curiosité et avaient beaucoup de questions à poser : les patients étaient-ils effrayés à la vue des êtres chers disparus ? Vivre ce type d'expérience les rendait-il plus satisfaits de leur vie, ou moins contents ? Arrivait-il que des parents décédés qui avaient commis une mauvaise action de leur vivant apparaissent pour demander pardon ? Dans l'affirmative, cela résolvait-il les problèmes rencontrés par la personne vivante avec le disparu ? Une séance de catoptromancie en groupe était-elle aussi efficace qu'une séance individuelle ?

En un mot comme en cent, j'eus droit à un flot ininterrompu de questions. Ma conférence durait généralement une heure environ, mais le débat durait parfois le double de temps. « Quel est le taux de réussite ? Comment définissez-vous la réussite ? Les séances sont-elles parfois déplaisantes pour les sujets ? Avez-vous eu des athées parmi vos patients ? Faut-il croire en Dieu pour croire en l'au-delà ? »

Après chaque conférence dans une ville, je recevais des propositions pour y ouvrir une clinique temporaire qui me permettrait de revenir pendant plusieurs mois y exercer. De nombreuses personnes considéraient, comme moi, que ce domaine de recherche contribuerait à dégager les études sur le paranormal du flou qui les entourait. Pour elles, c'était un moyen d'étudier le sens et la validité des apparitions et elles proposaient de trouver des institutions susceptibles de fournir des locaux et des financements pour poursuivre ces recherches.

J'étais ravi de ces réactions positives, mais j'étais également épuisé. Plusieurs semaines avant de quitter les États-Unis, mes taux d'hormones thyroïdiennes avaient chuté dangereusement. J'étais allé voir mon médecin traitant, et grâce à lui mes taux étaient remontés, mais sans aucune garantie de se stabiliser. J'étais comme un sujet diabétique fragile dont le taux d'insuline est sujet à de fortes fluctuations. Pour l'heure, j'allais bien, m'avait dit mon médecin. Mais, m'avait-il prévenu, avec tout le travail que j'avais entrepris, les déplacements en avion et le climat glacial qui sévissait en Europe, il fallait que je m'attende à ce que ma thyroxine fasse des siennes durant ma tournée.

J'avais pris bonne note de l'avertissement de mon médecin concernant le climat. Dans un climat tempéré, je devais prendre beaucoup moins de thyroxine que par temps froid. Il avait régulé mes taux pour le climat plus doux de l'Alabama, mais il m'avait rappelé la nécessité de maintenir des taux supérieurs en Europe.

« Souvenez-vous, Raymond, que vous n'avez pas de glande thyroïde, m'avait-il averti. Et donc, vous vous trouvez tantôt d'un côté de la ligne, tantôt de l'autre. Essayez de rester le plus près possible de la ligne. Maintenez votre taux d'hormones thyroïdiennes stable. »

Pour appliquer cette recommandation, mon idée était simple : j'irais dans un hôpital ou une clinique de la localité où je me trouverais et j'y demanderais qu'on me fasse un bilan thyroïdien. Et j'ajusterais ma prise de médicaments en fonction du résultat.

Malheureusement, les choses ne se passèrent pas comme je l'avais prévu. Je me trouvais en Tchéquie quand je commençai à me sentir bizarre. Me faire soigner dans une clinique de la République tchèque me posait un problème : j'avais entendu dire que dans de nombreux pays de l'ex-bloc soviétique, les aiguilles étaient réutilisées par souci d'économie, et je ne voulais pas courir le risque d'attraper le sida, l'hépatite C ou toute autre maladie transmissible par le sang.

Je préférai donc estimer grossièrement mes besoins, en espérant que les doses que je m'administrerais augmenteraient suffisamment mon taux d'hormones thyroïdiennes pour me permettre d'attendre d'être arrivé en Suisse, où les soins médicaux étaient de meilleure qualité. Je donnais à ce moment-là deux conférences par jour, avec un seul jour de repos et sans trouver manifestement le temps de faire effectuer un prélèvement sanguin, ni a fortiori d'attendre les résultats.

J'aurais bien sûr dû en prendre le temps, mais ce n'est pas ce que je fis. J'étais épuisé, déconnecté de la réalité et, surtout, négligent. Et, rétrospectivement, je conserve très peu de souvenirs de la dernière semaine de ma tournée en Europe.