20.
Au retour de ma tournée européenne, mon myxœdème avait atteint un stade très préoccupant. J'étais transi de froid en permanence, et quand je me regardais dans un miroir, l'homme que j'y voyais avait la peau du visage distendue et le teint grisâtre. J'avais par moments l'impression de contempler un extraterrestre. J'éprouvais un grand détachement, comme si je regardais un film au lieu d'être dans la vie réelle. Et ce film devenait lentement noir et blanc au fur et à mesure que ma vision des couleurs s'estompait en raison du faible taux d'hormones thyroïdiennes dans mon sang.
Il me fallait simplement un peu de repos, le temps que le traitement hormonal produise son effet. J'avais besoin d'un lit douillet et du confort de mon foyer. J'avais besoin de ma mère et de mon père, besoin de rentrer à Macon, en Géorgie, où ils résidaient. C'est du moins ce qu'il me semblait.
À mon arrivée à la maison, mon père fut visiblement perturbé par mon aspect. Il me demanda où j'étais allé, et quand je lui dis que je rentrais d'une tournée de conférences en Europe, il me demanda sur quel sujet.
« J'ai parlé au public de mes recherches sur le psychomanteum, dis-je.
— C'est quoi, ça ? » demanda-t-il, et je sentis au ton de sa voix qu'il était préoccupé.
Aïe ! pensai-je. Je ne lui avais pas parlé du tout de mon travail et de mes recherches sur la catoptromancie, et je voyais maintenant qu'il était alarmé.
« Oh, des techniques utilisées par les Grecs antiques, marmonnai-je en essayant d'éluder la conversation.
— Quelles sortes de techniques ? demanda-t-il, en me fixant de l'air fortement soupçonneux qu'il ne réservait qu'à moi.
— Oh, tu sais, les Grecs passaient parfois des semaines dans un labyrinthe souterrain avant d'entrer dans une grande salle et de plonger le regard dans un chaudron rempli d'eau où ils voyaient des parents décédés, répondis-je, en récitant par cœur des passages de ma récente conférence. On les appelait les “oracles des morts”.
— Et qu'est-ce que ça a à voir avec toi ? demanda mon père, d'une voix encore plus inquiète.
— J'ai trouvé un moyen de moderniser ça, dis-je, tout en continuant à planer dans ce monde brumeux bleu-gris induit par le myxœdème. J'ai mis au point des techniques qui permettent aux gens, après une préparation pour atteindre l'état de conscience approprié, de voir des êtres chers décédés.
— Tu as fait ça ?
— Oui, et ensuite j'ai installé une cabine à l'intérieur de laquelle ils peuvent, en fixant un miroir incliné de manière à ne pas refléter la personne placée en face, voir leurs parents décédés.
— Ah bon ?
— Oui, et toute la technique se révèle très efficace. Avec certains des patients, leurs parents sont même sortis du miroir et se sont assis pour discuter avec eux, dis-je, avec un peu plus d'enthousiasme. Pour certains autres, ils sont même apparus plus tard, après leur départ du psychomanteum.
— Psychomanteum ?
— Oui, c'est le nom que je donne à la cabine où ils s'assoient pour fixer leur regard sur le miroir. »
Mon père paraissait sincèrement intéressé en m'écoutant lui raconter comment des patients avaient suivi avec succès une thérapie du deuil grâce au psychomanteum. Quand je lui narrai l'histoire de la femme dont le défunt fils l'avait serrée si fort dans ses bras qu'il l'avait soulevée du sol, il se leva et quitta la pièce.
Il revint au bout de quelques minutes et me toucha le front. J'étais gelé. Il m'ausculta le cœur avec son stéthoscope, me mit un abaisse-langue dans la bouche puis me projeta une lumière dans les yeux pour vérifier la réactivité de mes pupilles.
« Tu dois aller à l'hôpital, énonça-t-il d'un ton autoritaire.
— Oui, en effet, répondis-je. Je ne me sens pas bien. »
Il quitta de nouveau la pièce, et en un rien de temps des hommes vêtus de blouses blanches entrèrent et m'emmenèrent. Je voyais maintenant le monde complètement en gris, et j'étais vraiment content d'être hospitalisé. Ici, aux États-Unis, je n'avais pas à craindre une injection avec une aiguille déjà utilisée. Au lieu de deviner par moi-même la posologie des médicaments à prendre, je subirais des examens médicaux qui permettraient de connaître la dose exacte.
Je remerciai les hommes en blouses blanches de m'aider et mon père de les avoir appelés. Je ne vis pas maman, mais je l'entendis sangloter dans la cuisine.
« Dis à maman que je serai vite rétabli », dis-je à mon père. J'avais hâte de rentrer à la maison sitôt que je reverrais le monde en couleurs.
Le trajet en ambulance se déroula pour moi dans une sorte de brume ; je ne mis toutefois pas longtemps à comprendre que nous n'avions pas pris le chemin de l'hôpital général de Macon.
« Où allons-nous ? » demandai-je à l'un des hommes.
Il ne me répondit pas et je m'endormis.
« Nous voilà arrivés », dit l'une des blouses blanches, en me secouant doucement. J'ouvris les yeux et je vis que l'hôpital où mon père m'avait envoyé était spécialisé dans les troubles psychiatriques.
J'étais à la fois en colère et perplexe. Mon père était un médecin si respecté en Géorgie qu'il était en mesure de faire interner son propre fils dans une institution psychiatrique pour la simple raison qu'il ne comprenait pas les recherches et le travail que j'effectuais et qu'il pensait que je délirais. Le médecin au bureau des admissions comprendra sûrement, lui, et ordonnera mon transfert à l'hôpital général, pensai-je tandis que les blouses blanches m'escortaient à l'intérieur du bâtiment, en me tenant par les bras. Après tout, je n'avais fait que passer un mois à donner des conférences en Europe. Les membres du corps médical m'avaient ovationné, et nombre d'entre eux voulaient venir aux États-Unis pour apprendre les techniques du psychomanteum. Ce médecin hospitalier reconnaîtrait sûrement la valeur de mon travail en tant qu'approche holistique dans le traitement du deuil. Je m'attendais même à rire un bon coup avec lui qu'un vieux médecin ait fait interner un jeune confrère parce qu'il pratiquait une forme ancienne de médecine.
Mais il s'avéra très vite que le dindon de la farce, c'était moi.
On m'accompagna à un petit bureau où je fus accueilli par un médecin à la mine taciturne – appelons-le « Dr Hoot » – qui se présenta à moi comme médecin diplômé en psychiatrie. Il se mit à me poser des questions sur mon état mental et il lui apparut vite évident que je souffrais d'un myxœdème et qu'il fallait normaliser mes taux thyroïdiens. Tout se déroulait bien, pensai-je, en voyant le médecin prendre des notes tandis que je lui exposais mes problèmes endocriniens comme je l'avais fait tant d'autres fois à des confrères.
J'étais à l'hôpital depuis plusieurs heures et mon fils Avery arriva après avoir été prévenu de la situation par sa grand-mère. Je me rappelai soudain que je devais présenter un exposé sur mon travail avec le psychomanteum un mois plus tard exactement au Carlton College, dans le Minnesota. Ils attendaient des informations sur la communication prévue pour publier une brochure qui serait diffusée auprès des étudiants. J'ouvris ma mallette et j'en tirai quelques pages décrivant l'histoire des oracles des morts et ma méthode moderne pour faciliter les apparitions.
Avant de donner ces pages à Avery pour qu'il les emporte à la maison et les faxe au Carlton College, je demandai au Dr Hoot d'en faire une copie. Au bout d'une attente assez pénible, le Dr Hoot revint et me tendit l'original et un exemplaire pour Avery. En voyant l'expression de son visage, je sus immédiatement que j'avais commis une erreur en lui confiant le document.
« J'espère que vous ne m'en voudrez pas, mais j'ai pris la liberté d'en faire une copie pour moi, dit-il. Cela montre clairement que vous n'êtes pas dans un état normal. Regarder dans un miroir pour voir des esprits ? Il est clair que vous êtes maniacodépressif et que le traitement pour la thyroïde n'est pas suffisant. »
Il essaya ensuite de me convaincre de prendre du lithium, puissant remède utilisé dans le traitement de la maniacodépression. Il me prescrivit ce médicament aux effets abrutissants, mais je refusai de le prendre. J'insistai en revanche pour qu'on me traite pour mon myxœdème.
Et c'était la meilleure chose à faire, car en vingt-quatre heures à peine, ma santé se dégrada. La thyroïde fonctionne dans l'organisme comme le bouton du volume d'une radio. À un niveau correct, l'organisme humain fonctionne parfaitement bien. Mais si le taux d'hormones thyroïdiennes est trop faible, cela entraîne un dysfonctionnement partiel ou total de l'organisme à tous les niveaux. Mon taux d'hormones thyroïdiennes chutait rapidement en baissant de plus en plus mon niveau de volume. Le monde autour de moi passa du gris au gris foncé puis quasiment au noir. Je ne me souciais plus du type d'hôpital dans lequel je me trouvais, il me suffisait largement d'être hospitalisé. Dans les rares instants où j'étais capable de réfléchir, je me mettais à penser que je ne survivrais sans doute pas.
Au troisième jour de mon hospitalisation, je commençai à avoir la sensation d'être entouré d'êtres très tangibles. Ce n'étaient pas des anges, ni même quelque chose d'approchant, mais ils appartenaient à un autre monde. Ils paraissaient vraiment réels.
Je ne les vis jamais effectivement, mais ils étaient là, évoluant autour de moi, attendant apparemment de voir si j'allais mourir. Ils n'étaient pas menaçants, bien au contraire. Si je devais leur donner un nom, ce serait les « Qui aime bien châtie bien ». Ils me prodiguaient leurs conseils non pas sous forme verbale mais par une communication de cœur à cœur. Ils ne savaient pas si j'allais mourir, disaient-ils, mais je n'avais pas à m'en faire, cela n'avait pas d'importance de toute façon. Mort ou vivant, cela revenait au même.
Et ce fut alors comme si la strate physique de la vie avait disparu et que je me trouvais dans une strate parallèle habitée par ces êtres. J'étais très conscient de ce monde nouveau parce que c'était quasiment comme de se trouver dans les coulisses lors d'une représentation théâtrale. J'avais l'impression que la vraie vie était la pièce qui se jouait sur scène et qu'elle était contrôlée à partir des coulisses d'où la réalité paraissait quasiment vide de sens. Les couleurs que je voyais étaient vives et la lumière paraissait riche et vibrante de substance et d'informations. Tout ce que je voulais savoir se trouvait là, au moment où je le voulais. Je pouvais poser des questions à ces personnes par l'entremise de la lumière et elles me répondraient.
Je posai une question au sujet du suicide : était-il dans certains cas nécessaire ? L'une des entités féminines répondit que commettre un suicide n'était en aucun cas une nécessité parce que les problèmes terrestres n'étaient jamais aussi importants qu'ils le paraissaient.
« Nos préoccupations terrestres nous semblent si terribles quand nous sommes sur terre, mais dès que nous la quittons, nous comprenons à quel point elles sont mineures », déclara-t-elle.
Cette femme, de son vivant, travaillait chez un évaluateur fiscal, dit-elle. Comme j'avais à l'époque des problèmes financiers, je lui demandai conseil. Elle me dit que mes problèmes étaient relativement insignifiants.
« L'argent n'est rien », dit-elle, et elle passa à autre chose.
Mais durant mon séjour à l'hôpital, d'autres phénomènes se produisirent. Je réalisai que Vy Horton, l'une des premières personnes à m'avoir raconté son expérience de mort imminente, se tenait assise au pied de mon lit. Étrangement, je n'étais pas surpris de voir Vy, dont l'expérience avait été une des plus profondes et des mieux vérifiables que j'aie étudiées : elle avait eu un arrêt cardiaque sur la table d'opération et avait quitté son corps. Dans cet état, elle avait dérivé dans l'espace jusqu'à la salle d'attente de l'hôpital, où les membres de sa famille attendaient que le médecin leur apporte des nouvelles ; ils avaient été bien surpris plus tard quand elle leur avait répété leurs propos exacts à ce moment-là.
Vy ignorait que j'étais alors hospitalisé dans cet établissement. Quelques semaines plus tard, au terme de cette épreuve, je lui rendis visite à Augusta et je lui parlai de mon hospitalisation. Elle m'interrompit et me dit : « Oui, je sais cela ! J'ai vécu une expérience de décorporation et j'étais là-bas près de toi. » Elle m'indiqua même l'emplacement de l'hôpital et la chambre où je me trouvais.
Certains médecins à qui j'ai fait part de ces événements étranges disent que j'étais tout simplement dans un état délirant. Mais il m'est arrivé de délirer à plusieurs reprises au cours de ma vie, et je peux vous assurer que cette expérience était tout à fait d'un autre ordre. Le délire se caractérise par une certaine confusion et les images mentales sont déformées de façon surréaliste. Là, ce n'était pas du tout le cas. Les images étaient plus réelles et cohérentes que la réalité physique ordinaire dans laquelle nous vivons.
Elles avaient certainement plus de cohérence que la réalité dans laquelle je débouchai quand le traitement thyroïdien agit. Sous l'effet des médicaments, je quittai ce lieu gris pour regagner un monde en technicolor. Je mangeais de nouveau, je trouvais du goût aux aliments, je distinguais les couleurs et, surtout, j'étais prêt à refaire de l'exercice.
En temps habituel, je fais des marches quotidiennes de plusieurs kilomètres. Et là, comme je ressentais le manque d'activité, je reçus la permission de m'entraîner sur le vélo du gymnase de l'hôpital. Un jour où je pédalais avec énergie, une infirmière bien intentionnée s'approcha de moi et me demanda si je pensais que c'était vraiment indiqué dans mon cas. Elle avait regardé ma fiche et vu les notes du Dr Hoot. Pensant que j'étais maniacodépressif – le diagnostic inscrit sur ma fiche par le Dr Hoot –, l'infirmière craignait que je ne sois, en pleine phase maniaque, en train de me livrer à une activité physique excessive. En fait, ils avaient plaqué sur mon comportement ordinaire des symptômes de maniacodépression. Et comme je faisais beaucoup d'exercice, mes bonnes habitudes sportives confirmaient maintenant à leurs yeux ce diagnostic erroné. Je fus rapidement connu du personnel comme le maniacodépressif « désobéissant » qui ne voulait pas prendre son lithium.
Le personnel soignant aurait probablement tenté de me le faire ingurgiter de force si mon état de santé ne s'était pas si visiblement et si rapidement amélioré grâce au traitement. Le Dr Hoot paraissait presque déçu de me voir si vite redevenu moi-même. Il me recommanda fortement de prendre le lithium au début puis en parla de moins en moins quand je commençai à ressembler à un animal à sang chaud au lieu de la créature reptilienne que je deviens sous l'effet du myxœdème.
Puis, quand mes amis et mes patients surent que j'étais hospitalisé, ils commencèrent à me rendre visite pour voir comment j'allais. Ils parlèrent au Dr Hoot et lui dirent qu'effectivement ils étaient au courant de mes recherches avec le psychomanteum et que, oui, ça marchait vraiment. Certains racontèrent au médecin dubitatif comment l'expérience de l'apparition facilitée d'un être cher les avait aidés à faire leur deuil. Je regardai le Dr Hoot écouter d'un air dubitatif le récit d'une de mes patientes : son défunt fils, suicidé, lui était apparu sous sa forme corporelle complète et après son entretien avec lui, sa vie avait changé, elle avait enfin réussi à tourner la page.
J'eus enfin l'occasion de m'entretenir avec le Dr Hoot en privé de mes recherches sur les apparitions facilitées. Il est clair qu'il n'apprécia jamais vraiment mes recherches, mais cela ne me dérangeait pas. Oracles des morts et psychomanteum entrent dans la catégorie des choses que certains médecins ne se donnent même pas la peine de comprendre, mais dont tous devaient, comme je le déclarai au Dr Hoot, au moins être au fait, ne serait-ce que parce que cela les aiderait à mieux cerner la portée de l'esprit humain.