Au resto

Plusieurs voitures sont garées de biais devant Chez Gino. C’est un resto à l’ancienne, style diner des années 1950. Je trouve un espace de stationnement près de la porte.

Mon père et moi entrons et une serveuse nous accueille avec le sourire.

— Avez-vous une table avec vue sur la mer ? lui demande mon père.

La serveuse rit de bonne grâce, et à l’aide d’un menu elle nous indique une table près d’une fenêtre. Pas tout à fait la Méditerranée, comme vue…

— Est-ce que ça vous va, messieurs ?

— C’est parfait, lui répond mon père.

— Installez-vous, je reviens tout de suite.

J’enlève mon manteau.

— Tu t’en vas à des funérailles plus tard aujourd’hui ? plaisante mon père en reluquant mon costume-cravate.

Haha, très drôle…

Il enlève son parka et s’assoit dessus. Il porte un veston à carreaux.

— Ils m’ont donné des vêtements chics, tu trouves pas ? En tout cas, c’est toujours mieux que le viarge d’uniforme orange de détenu.

Je lui dis : « Et moi j’aime bien qu’on soit assis un en face de l’autre à une table de restaurant, comme ça, sans vitre grillagée qui nous sépare et un téléphone noir pour se parler. »

Mon père approuve et se met à rire, ce qui le fait tousser. Je ris avec lui.

Il s’allume une Craven A.

— Tu peux pas fumer ici, lui dis-je.

Il souffle sa fumée sous la table et laisse tomber sa cigarette à ses pieds en bougonnant. Il prend sa fourchette, l’examine et dit :

 Regarde-moi ça — une fourchette…

— Oui, et après…

— Pas de fourchette en dedans, mon boy. Des cuillers seulement, pis en plastique.

La serveuse revient. Elle dépose deux verres d’eau sur la table. Petite, mince, les yeux brillants et les cheveux blonds courts, les rides prononcées de chaque côté de sa bouche indiquent qu’elle n’est plus dans sa prime jeunesse.

— Voulez-vous un menu ou savez-vous ce que vous allez commander ?

— Avez-vous des légumes frais ? demande mon père.

— Ben sûr qu’on a des légumes frais. Tout ce qu’on sert ici est frais.

— Je veux rien qui vient d’une can.

— Tout ce que nous avons en can, c’est du Coke.

— Parfait. Je veux une sandwich au poulet avec de la laitue, des tomates, du concombre et des champignons. Et des carottes hachées finement. Toastée, la sandwich.

— C’est tout ?

— Je prendrais bien un café avec ça.

— Et vous, cher ? me demande la serveuse.

— Rien qu’un café, s’il vous plaît.

— Je reviens tout de suite.

Mon père observe la serveuse alors qu’elle se dirige vers le comptoir.

— Jésus-Marie, pouvoir parler à une femme comme ça, comme si c’était parfaitement normal. Ces dernières années, on a eu des femmes comme gardiennes, mais elles étaient aussi corrompues et chiennes que les screws mâles. Moi, je te le dis, je comprends pas que quelqu’un peut vouloir passer du temps dans une prison, même s’ils sont de l’autre côté des barreaux et qu’ils sont payés pour le faire.

— C’est une des raisons pourquoi je t’ai pas visité très souvent.

Mon père m’envoie un sourire énigmatique, du genre qui veut dire : « Tu me prends pour un épais, ou quoi ? »

Je ne sais trop ce qui m’a pris de lui dire une telle sottise, mais j’essaie quand même de le regarder dans les yeux. Ce que je veux absolument éviter, c’est de lui donner l’impression que je suis faible. De ce que je sais de la culture des prisons, rien n’est pire que de la faiblesse. C’est une question de respect, de survie.

— Il fait chaud ici, dit mon père.

Il retire son veston et roule ses manches de chemise au-dessus des coudes. Ses avant-bras sont encore musclés. Le gauche a une longue cicatrice rosâtre, que mon père caresse du doigt. « Tu te fais des ennemis en prison », dit-il sans élaborer. Il roule ses manches encore plus haut. « As-tu remarqué, par contre ? Pas de tatouages. Tous les autres détenus en dedans en ont au moins un : des toiles d’araignée, des femmes nues, des croix gammées, Bugs Bunny, Betty Boop, des stupidités. Sur les bras, dans le cou, dans le dos, sur le visage même… La plupart des gars se ramassent avec des infections épouvantables, à cause des aiguilles sales. C’est la seule chose dont je suis fier — pas de tatouage. Pas vargeux, hein, à la fin d’une longue crisse de vie ? »

Misère…

Je regarde par la fenêtre. Le ciel est encore gris. Mon père et moi restons sans rien dire.

— Tu connais le film Luke la main froide ? dis-je.

— Le film qui se passe en prison ?

— Oui, c’est ça. J’avais onze ans quand je l’ai vu la première fois, et je pensais que ta vie en prison était comme celle de Paul Newman, à travailler en plein soleil avec les chaînes aux chevilles et les gardiens cruels. Ça m’a traumatisé. Mais oncle Derby m’a expliqué qu’au Canada il y a pas de détenus qui travaillent sur le bord de la route avec les chaînes aux chevilles, et que ta vie à Bordeaux avait rien à voir avec celle de Luke… Il trouvait toujours le tour de me rassurer, Derby.

— Derby, dit mon père. Cet homme-là avait le cœur à la bonne place.

Ces mots me remplissent d’une bonne dose de tristesse.

Derby n’était pas un homme âgé quand il est mort au début de la soixantaine. Un soir de juin 1986, il revint du travail, embrassa sa femme et alla se changer dans la chambre à coucher, comme à la fin de chaque journée. Mais cette fois, assis au pied du lit, en retirant son soulier droit, il fut foudroyé par un infarctus. Je la vois, cette scène, tellement clairement dans ma tête, comme si je l’avais tournée moi-même.