DU SANG ! Quelqu’un est blessé !
Feuille de Lis se crispa en revivant soudain la mort de Pelage de Fourmi, comme chaque fois que l’odeur du sang envahissait sa truffe. Elle sentait toujours la chair du guerrier du Clan du Vent se déchirer entre ses griffes, revoyait encore son dernier spasme d’agonie avant qu’il cesse de bouger à tout jamais. Elle avait été obligée de le tuer pour convaincre Étoile du Tigre qu’elle lui était loyale. Cela lui avait certes valu le sinistre honneur d’entraîner les guerriers de la Forêt Sombre, mais elle savait qu’elle ne débarrasserait jamais ses pattes de cette maudite odeur.
« Arrêtez ! hurla-t-elle.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Bois de Frêne en retombant à mi-saut.
— Une odeur de sang flotte dans l’air. Ce n’est qu’un entraînement. Je ne veux pas de blessés. »
Son père la dévisagea, dérouté. Saule Rouge en profita pour se libérer de son emprise.
« Ce n’est qu’un petit coup de croc », expliqua le guerrier du Clan de l’Ombre.
Lorsqu’il s’approcha de Feuille de Lis, elle constata que le bout de son oreille était légèrement égratigné.
« Faites un peu attention, les sermonna-t-elle.
— Qu’est-ce que j’entends ? feula Plume de Faucon, qui venait d’arriver. Une guerre se prépare, et ce n’est pas en gardant les griffes rentrées qu’on la gagnera. » Les crocs découverts, il la foudroya du regard. « Je croyais que tu entraînais nos nouvelles recrues comme de vrais guerriers, et pas comme des mauviettes de clans.
— Les chats des clans ne sont pas des mauviettes ! s’emporta Bois de Frêne, le poil hérissé.
— Alors pourquoi viens-tu ici ?
— Pour le bien de nos clans, nous devons devenir les meilleurs combattants possibles, lança Saule Rouge. C’est toi-même qui nous l’as dit, non ? »
Plume de Faucon hocha lentement la tête avant de répondre :
« Et il n’y a qu’ici que vous pourrez apprendre ce dont vous avez besoin. » Il tourna le museau vers Bois de Frêne. « Attaque de nouveau Saule Rouge, ordonna-t-il. Et cette fois-ci, ne t’arrête pas à la première goutte de sang. »
Feuille de Lis déglutit, terrifiée à l’idée de s’être trahie. Aucun guerrier de la Forêt Sombre ne devait savoir qu’elle venait là pour les espionner. Fière, elle passa devant Bois de Frêne :
« Fais comme ça », gronda-t-elle.
Elle se jeta alors sur Saule Rouge en feulant puis, tout en évitant ses griffes, elle saisit une de ses pattes avant entre ses mâchoires. Elle tourna la tête et tira de toutes ses forces. Son adversaire retomba lourdement sur le dos. Cette attaque semblait plus douloureuse qu’elle ne l’était vraiment. Ses crocs avaient à peine pénétré la fourrure de Saule Rouge et elle avait dosé sa force pour le déséquilibrer sans lui déboîter l’épaule.
Elle jeta un coup d’œil vers Plume de Faucon et fut rassurée de voir son air approbateur.
« Plume de Faucon ! »
Bois de Frêne et Saule Rouge furent surpris de voir Pelage Pommelé surgir de la brume, les yeux brillants, la fourrure ébouriffée par l’entraînement.
« Pluie de Pétales et Branche Creuse veulent affronter des guerriers d’ici. »
Les apprentis de Pelage Pommelé apparurent alors derrière elle.
« Nous pouvons vaincre des guerriers des clans n’importe quand, se plaignit Pluie de Pétales.
— C’est vrai, confirma Branche Creuse. C’est trop facile. »
Le pelage de la petite chatte blanche était tout poisseux de sang.
Tu n’en as pas eu assez ? songea Feuille de Lis.
« Est-ce qu’il y a des membres de la Forêt Sombre dans le coin ? lança-t-elle à Plume de Faucon en priant pour que ce ne soit pas le cas.
— Évidemment », répondit ce dernier avant de lever la truffe.
On entendait des cris et des feulements dans la brume. Pour Feuille de Lis, c’était comme le chant des oiseaux, elle n’y prêtait plus attention.
« Pourquoi est-ce que nous ne nous entraînons pas avec eux, ce soir ? » s’étonna-t-elle.
Plume de Faucon se glissa entre Pluie de Pétales et Pelage Pommelé et leur expliqua :
« Je veux que vous appreniez les techniques des autres clans. »
« Vous pourriez vous battre côte à côte, un jour, ajouta-t-il. Vous devez connaître les mouvements de vos alliés pour pouvoir les imiter parfaitement. »
Menteur ! Tu les entraînes pour qu’ils s’entretuent lors de la bataille finale. Mais à qui seront-ils loyaux lorsque viendra l’ultime combat ? À leurs camarades ou aux guerriers de la Forêt Sombre ?
Un grondement sourd monta des sous-bois :
« Lors du jour crucial, les quatre clans devront s’unir. »
Étoile du Tigre sortit de l’ombre, sa large tête tachetée levée bien haut.
« Telle est la loi dans la Forêt Sombre. Ne l’oubliez pas. »
Bois de Frêne hocha la tête, solennel, avant de répéter :
« Lors du jour crucial, les quatre clans devront s’unir.
— Et quand ce jour viendra-t-il ? demanda Pluie de Pétales.
— Vous le saurez en temps et en heure », déclara Ombre d’Érable en apparaissant à son tour entre les arbres.
Son pelage écaille était si translucide que l’on voyait à présent la forêt derrière les taches blanches de sa fourrure. Feuille de Lis se crispa à l’idée qu’elle aussi disparaîtrait un jour de toutes les mémoires.
Étoile du Tigre fouetta l’air avec sa queue et ordonna :
« Regagnez vos nids. Les vétérans doivent se retrouver, expliqua-t-il en adressant un signe de tête à Ombre d’Érable et à Plume de Faucon.
— Est-ce que je peux venir ? demanda Feuille de Lis.
— Non, feula Ombre d’Érable, les yeux plissés.
— Je suis un mentor, à présent », insista la jeune guerrière.
Elle devait à tout prix découvrir quand ils comptaient attaquer les clans.
« Tant que tu te souviendras encore du goût du gibier vivant, tu ne seras pas vraiment l’une des nôtres, répliqua Ombre d’Érable.
— Retournez tous à vos clans et reposez-vous, renchérit Étoile du Tigre. Vous aurez besoin de toutes vos forces, demain soir. »
Il tourna les talons et fila, suivi par Ombre d’Érable.
Pluie de Pétales haussa les épaules. Elle ferma les yeux et commença à disparaître.
Elle emporte avec elle ses blessures. Et les souvenirs de ce qu’elle a appris, pensa Feuille de Lis.
« Tu viens ? fit Bois de Frêne.
— J’arrive tout de suite. »
Branche Creuse, Pelage Pommelé et Saule Rouge disparurent en même temps que son père. Aussitôt, Feuille de Lis se tourna vers Plume de Faucon et lui lança :
« Tu me fais suffisamment confiance pour former tes guerriers, mais pas au point de me laisser assister au rassemblement des vétérans ?
— Tu veux vraiment venir ? » lui demanda-t-il.
Feuille de Lis hocha la tête.
« Dommage pour toi. »
Sur ces mots, il tourna les talons pour rejoindre Étoile du Tigre.
Feuille de Lis sortit les griffes. Je viendrai, que tu le veuilles ou non !
Elle laissa une bonne avance à Plume de Faucon puis s’élança à sa poursuite, le cœur battant.
Elle le suivit discrètement jusqu’aux rochers et se tapit dans des buissons, à l’abri des regards. Droit devant, un gros rocher pointait sur les berges de la rivière. Elle rabattit les oreilles en arrière. C’était là qu’elle avait suivi son premier entraînement avec ses camarades de la Forêt Sombre. À présent, le roc était entouré de guerriers musculeux. Feuille de Lis dut lutter contre un soudain accès de terreur. Je suis une guerrière de la Forêt Sombre, se rappela-t-elle. Je suis l’égale de n’importe lequel d’entre eux !
Étoile Brisée était dressé sur le rocher. Son pelage hérissé trahissait son excitation.
« L’heure est proche, gronda-t-il.
— Tant mieux, cracha Ombre d’Érable en levant son museau blanc translucide. Je ne voudrais rater ça pour rien au monde. »
Plume de Faucon s’assit, le museau levé vers Étoile Brisée. Queue de Rat et Griffe d’Épines faisaient les cent pas tandis qu’Étoile du Tigre, immobile, fouettait l’air avec sa queue.
« Où frapperons-nous en premier ? » demanda-t-il.
Étoile Brisée sauta du roc et traça une ligne dans la terre boueuse.
« Ici, c’est la rive du lac. »
De ses griffes habiles, il traça plusieurs lignes sur le sol.
« Nous les attaquerons par ici et par là. Et, pendant qu’ils se battront de ce côté, une autre patrouille frappera là-bas. »
Feuille de Lis tendit le cou, tentant désespérément de voir quel endroit il pointait, mais Étoile du Tigre et Queue de Rat lui bouchaient la vue. La gorge serrée, elle ouvrit grand ses oreilles pour guetter le moindre indice important.
« Ils seront plus faibles là où les collines descendent jusqu’au torrent, grogna Étoile brisée. Nous pouvons les attaquer par le haut et les forcer à reculer.
— Et si nous procédions plutôt par ici ? » suggéra Étoile du Tigre, la patte tendue vers le sol.
Feuille de Lis sursauta en voyant une lueur mauvaise s’allumer dans les yeux d’Étoile Brisée.
« Au cœur même des clans !
— Une fois que les chatons seront morts, leurs mères auront moins de cœur à se battre, fit remarquer Ombre d’Érable.
— Tu as raison. » Étoile Brisée s’assit. « Nous frapperons là. »
Plume de Faucon tourna soudain la tête et son regard glissa vers les buissons où Feuille de Lis était cachée. Elle s’aplatit contre le sol en retenant son souffle puis poussa un soupir de soulagement lorsque le guerrier se leva pour s’éloigner de la rivière avec ses camarades. Dès qu’ils furent tous partis, elle sortit de sa cachette et rampa vers la carte. Tendue comme un lapin, elle aperçut les lignes creusées dans la boue.
Tout à coup, on la secoua brutalement. Elle fit volte-face en feulant et donna un coup de patte à son assaillant.
« Feuille de Lis ! »
Le miaulement choqué d’Aile de Colombe la fit reprendre conscience, dans son nid.
« Tu m’as réveillée ! » cracha-t-elle au museau de sa sœur.
Celle-ci la dévisageait, terrifiée.
« Feuille de Lis ? Ça va ?
— J’étais en plein rêve ! »
La frustration lui nouait la gorge. Elle était sur le point de découvrir les plans d’Étoile Brisée !
« Et maintenant, tu es réveillée ? demanda la chatte grise, prudente.
— Oui, marmonna-t-elle. Et je ne te remercie pas.
— Ta fourrure était hérissée comme jamais. J’avais peur que… » Elle plissa soudain les yeux. « Ne me dis pas que tu voulais rester là-bas ? »
Feuille de Lis releva le menton. Maintenant qu’elle était en sécurité dans son nid, la terreur qu’elle avait ressentie dans son rêve commençait à se dissiper.
« Je faisais quelque chose d’important !
— C’est-à-dire ?
— C’est trop tard, maintenant », ronchonna-t-elle en se détournant.
Lorsqu’elle y retournerait la nuit suivante, la carte d’Étoile Brisée aurait été effacée par des pas ou par la rivière si jamais le niveau montait.
Sa sœur agita soudain la truffe.
« Tu sens mauvais. »
Feuille de Lis baissa les yeux vers ses pattes boueuses avant de les cacher sous elle.
« Ne t’en fais pas, je vais faire ma toilette.
— Tant mieux. »
Aile de Colombe se glissa près d’elle et sortit de la tanière.
Voyant les nids vides de Nuage de Loir et de Nuage de Cerise, Feuille de Lis comprit qu’ils étaient déjà partis faire leurs corvées d’apprentis. Elle s’étira puis gagna à son tour la clairière.
Elle s’engouffra dans le tunnel de ronces en direction de la forêt. Comment pouvait-elle rester confinée dans le camp, piégée avec ses camarades, alors que les parfums et les bruits de la Forêt Sombre tournoyaient encore dans sa tête ?
Elle commença à grimper la butte, pleine d’une force infinie. La Forêt Sombre lui avait accordé ce pouvoir. Elle l’avait entraînée jusqu’à ce qu’elle devienne plus aguerrie que ses camarades. Feuille de Lis avait appris des techniques qu’elle utiliserait contre les chats de la Forêt Sombre lorsque la bataille ultime surviendrait. À coups de griffe, elle se fraya un passage entre les ronces et se retrouva au sommet. En contrebas, le lac scintillait dans la lumière de l’aube. La saison des feuilles mortes s’annonçait déjà. Des arbres jaunissaient ; la forêt, qui était restée verdoyante pendant des lunes, tournait à l’ambré.
Surgie de nulle part, une vision s’immisça dans son esprit. Des guerriers bondissaient sur les rives et envahissaient la forêt, les oreilles déchirées, le museau balafré, les yeux brûlants de haine. Les fougères tremblaient, les ronces frémissaient, et les bois semblaient se soulever, hantés par une armée de chats belliqueux. Des cris retentirent, puis Feuille de Lis entendit le choc d’un corps projeté contre un rocher, tandis que le monde tremblait entre les griffes des guerriers de la Forêt Sombre.
Lorsque la vision se dissipa, le goût du sang et de la peur imprégnait toujours sa langue. Feuille de Lis se rendit compte qu’elle frissonnait et que ses coussinets transpiraient. Tout ce qu’elle avait appris dans le Lieu sans Étoiles ne suffirait pas pour arrêter ce déferlement meurtrier.