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27 mai-4 juillet 1895
Pentonville

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Au matin du lundi suivant – le 27 mai 1895 – je fus confronté à toute l’horreur de ma situation. J’avais fréquenté les princes, dormi dans des draps fins, respiré des fragrances subtiles. J’avais bu les meilleurs champagnes, m’étais nourri de homard et de caviar frais. À six heures, ce jour-là, je m’éveillai dans ma cellule de Newgate et fumai ma dernière cigarette. À sept heures, on m’apporta mon petit déjeuner : une tasse en fer-blanc de cacao à l’eau et un quignon de pain sec. À huit heures, menotté, escorté par deux gardiens, je franchissais les portes de la prison de Newgate et prenais place dans un fourgon aveugle, à bord duquel je parcourus les quatre miles qui séparent Old Bailey de Barnsbury, au nord de Londres. À neuf heures, je me tenais, nu et honteux, dans les douches de l’établissement pénitentiaire de Sa Majesté à Pentonville.

— Penchez-vous en avant, m’ordonna le gardien-chef chargé de m’accueillir.

Je me souviens qu’il s’appelait Harrison. C’était un homme trapu, avec un visage de rat et des cheveux raides, drus, et d’un noir de jais. Il s’exprimait d’un ton bourru – le ton d’un homme porté sur la boisson – mais, bien que sévère, son attitude fut toujours correcte. Il ne faisait preuve d’aucune cruauté que n’exigeât son service. Il connaissait les règles et les suivait à la lettre. Il m’inspecta méticuleusement. Il m’écarta les fesses à l’aide d’une baguette de bois.

— Pas de lame de rasoir, pas de couteau, pas de marchandise de contrebande, déclara-t-il. Redressez-vous !

Du bout de la même baguette, il m’abaissa la langue pour regarder à l’intérieur de ma bouche.

— Dentition en mauvais état.

Il abandonna son instrument, vint se poster derrière moi et prit ma tête entre ses deux mains. Il la tira en arrière et fit glisser ses pouces de la base de ma nuque jusqu’au sommet de mon crâne.

— Pas de poux. Bien. Nettoyez-vous à fond. Utilisez le savon antiseptique.

J’entrai dans la baignoire qui m’attendait. L’eau était froide et couleur de fumier. Je me lavai sous le regard du gardien-chef Harrison.

— Vous êtes trop gras, Wilde. Le moulin va vous faire le plus grand bien.

Je ne répondis rien. Qu’aurais-je pu dire ?

— Pendant votre premier mois, vous allez y passer six heures par jour – vingt minutes d’activité, cinq minutes de repos. C’est un bon exercice : l’équivalent chaque jour de six mille pieds d’ascension. Quand vous nous quitterez, vous serez en pleine forme.

Je sortis du tub et le gardien me tendit une petite pièce de tissu marron pour m’essuyer.

— Voici votre uniforme, fit-il en pointant sa baguette en direction de frusques pendues à un clou dans un coin de la pièce, pareilles à un suaire.

En les découvrant, je pensai aussitôt à la descente de la Croix dessinée par Dürer et au Christ que l’on enveloppait dans un linge tire-bouchonné. Et en les enfilant, je vis le Pantalon et le Scaramouche de Watteau. La tenue des prisonniers est un costume, pas un vêtement. Elle fait d’eux un personnage tout à la fois de tragédie et de comédie – un pierrot triste, un clown dépenaillé qui, comme on le sait, a le cœur brisé.

Je m’habillai. La veste et le pantalon étaient de grossière serge grise, rêche au toucher, et ornés, de la cheville au col, d’un motif constitué de grosses flèches noires – le signe que ces effets, comme la personne qui les portait, appartenaient à Sa Majesté.

— Mettez votre bonnet, commanda Harrison.

Je m’exécutai et me retrouvai tout d’un coup enveloppé de ténèbres. Le bonnet était muni d’une visière molle qui tombait comme un masque ou un voile.

— Il y a des fentes pour voir à travers, précisa le gardien. Vous les trouvez ?

J’ajustai le couvre-chef jusqu’à ce que mes yeux rencontrent deux étroites ouvertures, dont la hauteur n’excédait pas le diamètre d’une pièce de un penny et la largeur, l’épaisseur d’une pièce de un sou.

— Sauf à l’intérieur de votre cellule, vous le porterez en permanence. En cas d’infraction, ce sera le fouet. C’est compris ?

J’inclinai ma tête encapuchonnée, mais ne dis rien.

— Ici, nous pratiquons ce qu’on appelle le « système séparé », expliqua le gardien-chef. Les prisonniers sont tenus isolés les uns des autres. Constamment. N’étant pas en mesure de communiquer, vous n’êtes pas non plus en mesure de vous contaminer ou de faire du grabuge. Vous occupez en solitaire des cellules séparées. Vous menez en solitaire des existences séparées. Jamais vous ne parlerez aux autres prisonniers. Jamais vous ne verrez leurs visages.

— Je vais devenir fou, balbutiai-je derrière mon masque.

— Vous garderez toujours le silence, fit Harrison.

 

Mon séjour à Pentonville fut un enfer. Pendant quatre semaines, j’endurai la torture du moulin. Heure après heure, jour après jour, nous étions trente-deux malheureux, anonymes, silencieux, sans visage, enfermés dans une gigantesque roue en bois où nous marchions, marchions, marchions – sans autre but que notre humiliation.

Au terme d’un mois de moulin – au cours duquel j’avais perdu près de trente livres –, le gardien-chef Harrison m’annonça que j’étais désormais « en condition suffisante pour être employé de façon utile ». Dix heures par jour, on m’affecta au tri de l’étoupe, ce qui consistait à arracher des fibres de chanvre à de vieux cordages goudronnés. J’y étais fort malhabile. Mes doigts saignaient trop vite.

Durant toutes ces semaines, je ne parlai à personne et personne ne me parla, hormis l’aumônier de la prison. Celui-ci – sans aucun doute un brave homme ; les voies de Dieu sont impénétrables – était venu dans ma cellule m’apporter les deux seuls livres autorisés par le règlement de l’établissement : la Bible et Le Voyage du pèlerin1 de John Bunyan. Tandis qu’il me tendait les précieux volumes, il me demanda :

— Priait-on chaque matin dans votre maison, Wilde ?

— Non, monsieur. Je suis désolé. Je crains que non.

— Vous voyez où vous êtes, à présent. Réfléchissez-y.

Mes journées étaient un enfer, et mes nuits, pires encore. Dans nos prisons, la loi autorise trois châtiments permanents : 1. la faim ; 2. l’insomnie ; et 3. la maladie. J’étais incapable de dormir car, en prison, tant qu’un homme n’a pas eu son moral brisé, et que cela se voit, on ne lui donne pas de matelas. Son lit se résume à une planche de bois posée à même le sol de sa cellule, agrémentée d’un drap et de deux fines couvertures. Je passais mes nuits à grelotter. Et la faim me tourmentait. L’odeur et la vue de la nourriture qu’on nous servait me soulevaient l’estomac. Pendant plusieurs jours, je ne pus rien avaler et, lorsque je mangeai enfin – un gruau clair au petit déjeuner, du pain amer et des pommes de terre noirâtres au déjeuner, du saindoux, de l’eau et encore du gruau au dîner –, cela me causa de violentes diarrhées.

À la construction de la prison de Pentonville, dans les années 1840, les cellules avaient été équipées de commodités individuelles, mais on les avait enlevées parce que les canalisations étaient constamment bouchées et parce que les détenus se servaient des tuyaux pour communiquer. Chaque cuvette avait été dûment remplacée par un petit pot de chambre en fer-blanc. Le jour, les prisonniers peuvent aller le vider dans les latrines. La nuit – de cinq heures du soir, quand on les enferme dans leur cachot, jusqu’au matin – ils doivent s’en accommoder. Ma cellule, comme toutes les autres, faisait treize pieds de longueur, sept pieds de largeur et neuf pieds de hauteur. À cause de ma diarrhée, la puanteur y était indescriptible. Trois fois, le gardien qui m’ouvrait le matin fut pris de violentes nausées.

Je le confesse. Ma nature me conduisit à un découragement extrême ; à une capitulation devant le chagrin qui offrait un spectacle pitoyable ; à une rage terrible et impuissante ; à l’amertume et au mépris ; à une angoisse qui pleurait ouvertement ; à une tristesse qui ne pouvait s’exprimer ; une peine sans voix. À Pentonville, durant ce sombre été de 1895, je passai par tous les états de la souffrance. Je sus mieux que Wordsworth lui-même ce qu’il signifiait lorsqu’il disait :

Un jour – le mercredi 12 juin –, un homme vint me trouver dans ma cellule. Je savais, d’après le règlement que m’avait lu le gardien-chef Harrison à mon arrivée, que je n’avais droit à aucune visite durant les trois premiers mois de mon incarcération. Qui donc pouvait être cet individu ?

— Je suis un ami, déclara-t-il. Nous nous sommes déjà rencontrés.

Je détournai la tête.

— Mon nom est Haldane. Je suis député et, au ministère, membre de la commission chargée d’inspecter les prisons.

Son identité ne me disait rien.

— L’aumônier de cet établissement m’apprend que vous êtes abattu, poursuivit-il. Et que vous refusez tout réconfort spirituel. Il souhaiterait que vous vous montriez plus patient. La prison exige de la patience.

— Je pourrais être patient, répliquai-je sans toutefois tourner la tête, car la patience est une vertu. Mais ce n’est pas de la patience qu’il faut ici, c’est de l’apathie. Et l’apathie est un vice.

— Vous êtes un esprit brillant, Wilde, reprit mon visiteur. Vous n’avez pas encore donné la pleine mesure de vos remarquables talents littéraires car vous n’avez pas encore rencontré un grand sujet qui vous touche personnellement. Vous avez gaspillé votre génie dans une existence de plaisirs. Vous avez dilapidé votre jeunesse à patauger en eaux troubles et vous avez fini par vous laisser prendre parmi les algues. Mais je me posais la question : votre infortune actuelle ne pourrait-elle se révéler votre salut ? N’est-ce pas ici que vous pourriez trouver votre grand sujet ?

Je gardai le silence bien qu’en cet instant j’aie su que cet homme disait vrai.

— Je suis navré de vous trouver ici, continua Mr Haldane, et navré de vous voir animé de tels sentiments.

Comme je ne disais toujours rien, il fit mine de partir. Au passage, il tendit la main et me toucha l’épaule.

— Je suis un ami proche d’amis proches de votre épouse, me glissa-t-il. Et je peux vous affirmer qu’elle va bien. Elle fait face. Elle est en Suisse et elle veut que vous sachiez qu’elle pense à vous – et que vos fils aussi pensent à vous.

Il me pressa l’épaule et, au même moment, des larmes se mirent à couler lentement de mes yeux.

— Savent-ils où je suis ? demandai-je.

— Ils savent que vous êtes parti. Ils ignorent où.

— En connaissent-ils la raison ?

— Non.

Comme je serrais la main qu’il me tendait, il balaya la cellule du regard.

— Vous avez des livres, ici, Wilde ?

— J’ai la Bible et Le Voyage du pèlerin.

— Il vous en faudrait d’autres. Un écrivain doit pouvoir lire. Je vais m’occuper de ça.

Mes larmes roulaient à présent sur mes joues. J’en sentis le goût salé et il me parut doux tandis qu’ensemble nous établissions une liste de lectures. Nous les choisîmes avec circonspection. Nous nous restreignîmes à quinze volumes, parmi lesquels les Confessions de saint Augustin, l’Histoire romaine de Mommsen et les Essays on Miracles du cardinal Newman.

Un miracle, c’est ce que fut pour moi cette rencontre avec Haldane. Dans cette antichambre de l’enfer qu’était Pentonville, au plus profond de mon désespoir, j’avais reçu la visitation d’un ange – qui était, par ailleurs, membre du Parlement ! Les voies du Seigneur sont décidément impénétrables.

Mr Haldane tint parole et, le jour même, il passa commande, à ses propres frais, de mes quinze volumes. Ils furent livrés à Pentonville avant la fin de la semaine, mais le directeur – indigné par l’intervention de Haldane – refusa de me les donner, arguant que les dispositions de la loi sur les prisons de 1865 le lui interdisaient.

Haldane fit aussitôt appel au ministre, qui accepta que les livres me soient remis. Haldane fit également en sorte que je sois transféré vers un autre établissement dont, croyait-il, le régime m’aiderait à parcourir ce qu’il appelait mon « chemin vers la guérison ».

Ses espoirs furent bientôt déçus. Le 4 juillet 1895, je fus emmené du nord vers le sud de Londres, de la prison de Pentonville à celle de Wandsworth. C’est là que je fis la connaissance du gardien Braddle.

Thomas Braddle est l’un des personnages les plus cruels qu’il m’ait été donné de rencontrer. Voilà un homme que j’aurais volontiers assassiné, et je l’aurais fait avec le sourire.

1. Le Voyage du pèlerin (1678) de John Bunyan (1628-1688) décrit de façon allégorique l’itinéraire spirituel d’un homme ordinaire vers la foi.

2. William Wordsworth (1770-1850), The Borderers (acte III).