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Une pendaison
à la geôle de Reading

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L’exécution de Sebastian Atitis-Snake était prévue pour le mardi 11 mai 1897 à huit heures du matin. À l’approche de la date, le sentiment de malaise grandissait entre les murs de la prison. C’était une angoisse sans nom, que l’on percevait, mais que l’on n’identifiait pas. La nuit, des hommes, d’ordinaire silencieux, criaient sans raison dans leurs cellules, de colère, de folie ou bien de peur. Le jour, des disputes éclataient entre détenus au cours du trajet jusqu’à la chapelle, de la promenade ou de la procession vers les latrines.

Un matin, dans le jardin, la surveillante aux faux airs de Jeanne d’Arc passa près de moi. Elle ne m’adressa aucun sourire, et dans ses grands yeux bleus, je lus ce que j’interprétai comme une tristesse sans bornes. Je compris alors pourquoi son apparence m’avait toujours tant frappé. Elle ressemblait à ma Constance lors de notre première rencontre – avant que le temps et la maternité ne prélèvent leur dîme. Le même jour, à l’heure du déjeuner, Martin m’apprit que le Dr Maurice avait été appelé de façon inopinée loin de la prison. Le gardien m’avait apporté de sa part un billet dans lequel il regrettait de ne pas me revoir avant ma libération, mais espérait que nos chemins se recroiseraient un jour, en de plus heureuses circonstances. Le message indiquait une adresse à Whitechapel. Au cours de l’après-midi, je tombai par hasard sur Tom, qui se dirigeait en courant de la chaufferie vers le jardin du souvenir où était enterré le gardien Braddle. Au moment où nos chemins se croisèrent, je me détournai, et je sentis aussitôt que le garçon avait deviné ma peur. Je l’entendis s’arrêter net. Je gardai cependant les yeux baissés. Il demeura un moment immobile tout près de moi (je sentais la chaleur de son haleine), puis il éclata d’un rire moqueur et reprit sa course.

Un soir – c’était la veille de l’exécution : j’avais aperçu le bourreau et le major Nelson traverser ensemble la cour extérieure de la prison –, je fus le témoin d’une scène si pénible que j’en fus durablement bouleversé. A.2.11, un détenu d’un autre bâtiment, un vétéran à moitié fou dénommé Prince, rentrait de sa journée de labeur, passée à casser des cailloux. Je l’avais reconnu à ses bras tremblants et à sa démarche maladroite et hésitante. Il avait les mains écorchées et ensanglantées à cause de son travail et il pouvait à peine poser un pied devant l’autre. Il était le premier de la file et son pas traînant ralentissait la demi-douzaine d’hommes qui le suivaient. Tandis que je le regardais, le pauvre hère trébucha et tomba devant lui sur les genoux. J’entendis les deux gardiens qui encadraient la troupe insulter le malheureux et je les vis, sans aucune pitié, le remettre sèchement debout, l’un d’eux lui décochant même un coup de pied dans les chevilles au passage.

— Tire-au-flanc ! aboya l’un des gardiens à l’intention du vieux soldat.

À ce mot, les autres prisonniers se mirent à grogner et à grincer des dents comme des chiens furieux.

Et ce ne fut pas le seul acte de violence ce soir-là, ainsi que me le rapporta Stokes. Le lendemain, jour où Atitis-Snake fut pendu, ce fut lui qui m’apporta le pain et les pommes de terre de mon dîner, impatient de tout me raconter.

— Il y a toujours des tensions les veilles de pendaisons, précisa-t-il.

Aussi, l’altercation qui était survenue dans le couloir devant la cellule du condamné n’avait-elle pas vraiment été une surprise. Atitis-Snake, escorté par deux gardiens, revenait des douches après une dernière fouille au corps et un lavage à grande eau. Alors qu’il parvenait à la porte de sa cellule, il avait été interpellé par une voix toute proche : « Balancez-vous bien, professeur Moriarty ! » Fou de rage, Atitis-Snake s’était retourné pour appréhender le mauvais plaisant.

— Qui était-ce ? demandai-je.

— Impossible à dire, répondit Stokes. Ils avaient tous leur bonnet. Il y avait trois prisonniers étoilés en train de passer dans le couloir, et puis la princesse des Indes, C.3.2, de l’autre côté du couloir, en face de la cellule, tournée vers le mur.

— Qu’est-ce qu’elle faisait là ?

— Elle arrivait dans l’autre sens. De retour de sa corvée aux cuisines. En voyant les prisonniers étoilés, elle s’était arrêtée, bien sagement, comme le veut la nouvelle règle.

— Vous êtes sûr que ce n’est pas elle le coupable ?

Stokes gloussa.

— Non, c’était une vraie voix d’homme. J’étais au-dessus, sur la passerelle. Je ne suis descendu qu’une fois la bagarre commencée, mais j’ai entendu la plaisanterie qui l’a déclenchée, et ce n’était pas la voix de la princesse. Ça, j’en suis certain.

— Que s’est-il passé ?

Stokes affichait un grand sourire.

— J’avais jamais vu ça ! Atitis-Snake… on aurait dit un fou échappé de l’asile. Incontrôlable, il était. Il s’est jeté sur les gars en les frappant comme un dément. Les étoilés, vu qu’ils étaient trois, ils l’ont repoussé sans problème, sauf qu’il est tombé sur la princesse des Indes, qu’il a à moitié assommée dans sa chute.

Le jeune homme passa sa langue le long de ses dents cassées avec délectation.

— Et alors quand Atitis-Snake a vu que c’était C.3.2, il s’est mis à le cogner, à le bourrer de coups, à le frapper de ses poings comme s’il n’y avait pas de lendemain.

L’enthousiasme du gardien pour cette rixe était contagieux. Je repoussai sur la table mon repas sans y avoir touché.

— Eh bien, pour Atitis-Snake, je suppose qu’il n’y avait pas de lendemain, en effet, remarquai-je.

Stokes se tapa dans la main.

— Tout juste ce que le directeur a dit. Un condamné n’a rien à perdre. C’était son « chant du cygne » – c’est le mot du directeur. Mais il faut rendre justice à la princesse. Elle s’est bien défendue, et même mieux. C.3.2 a bondi sur Atitis-Snake comme une chauve-souris tout droit sortie de l’enfer : il crachait, il mordait, il rendait coup pour coup.

— Il a servi dans les Bombay Grenadiers, vous savez.

Cela fit rire le gardien Stokes.

— Les surveillants n’ont pas essayé de les séparer ? demandai-je.

— Bien sûr que si, et moi, je suis descendu à toute vitesse de la passerelle pour leur prêter main-forte. Et Martin n’a pas tardé à nous rejoindre. Tout le monde était sur le pont. Et il fallait ça, parce que, au même moment, qui voilà à l’autre bout du bâtiment, sur le chemin du retour ? Les casseurs de cailloux !

— Bonté divine ! m’écriai-je.

Jamais je n’avais vu Stokes si éloquent, ni si euphorique.

— Et ils mijotaient sûrement un mauvais coup, parce que dès qu’ils ont vu la bagarre, ils se sont jetés dedans. Dieu m’est témoin, c’était une sacrée empoignade ! Et au milieu de tout ça, Atitis-Snake était comme un taureau furieux.

— Peut-être une ultime tentative de prouver sa folie ? suggérai-je.

— C’est exactement ce qu’a dit le directeur. Mot pour mot.

Stokes me contempla, éberlué, comme s’il venait tout à coup de recevoir une révélation divine.

— Peut-être qu’un jour vous reviendrez ici comme directeur.

Il sourit et dévoila une fois de plus ses dents ridiculement ébréchées.

— Pourquoi pas ? Pourquoi pas ? Vous connaissez bien la maison à présent, pas vrai ?

— Et ensuite, que s’est-il passé ? éludai-je.

— « Les gardiens chargés du condamné ont fait preuve d’une remarquable présence d’esprit. » C’est la phrase du directeur. Ils étaient que deux et ils ont attrapé Atitis-Snake et la princesse. Ils les ont retenus du mieux qu’ils pouvaient, sans pouvoir les séparer mais sans les laisser leur échapper non plus. Et ils les ont poussés ensemble dans la cellule du condamné avant de claquer la porte.

— Ils les ont laissés régler leurs comptes à l’intérieur ?

— Oui ! rugit Stokes.

Il se balançait d’un pied sur l’autre tant il était excité par son récit.

— Il fallait qu’ils trouvent quelque chose parce que, à ce moment-là, le couloir grouillait de monde. Il y avait les sept casseurs de cailloux – enfin, six, ce pauvre vieux A.2.11, il était pas d’attaque – et les trois prisonniers étoilés, tous à se battre les uns avec les autres, avec les gardiens qui les accompagnaient, avec les deux qui escortaient Atitis-Snake… C’était la fosse aux lions !

Je regardais le geôlier, tout sourire, et soudain me revint à l’esprit l’horreur de la matinée : la pendaison avait eu lieu, comme prévu, à huit heures du matin.

— Mais la rixe a pris fin ? demandai-je.

— Oh oui, gloussa Stokes.

— Comment ? Qu’est-ce qui l’a fait se terminer ?

Les yeux du gardien s’illuminèrent.

— Mon sifflet.

De sa poche, Stokes produisit un petit sifflet en fer-blanc qui n’avait pas trois pouces de longueur. Il le brandit avec fierté pour me laisser le regarder.

— Il appartenait à mon père. Alors que j’arrivais en courant dans le couloir, je me suis rappelé que je l’avais sur moi. Je l’ai sorti et j’ai soufflé dedans de toutes mes forces…

— Et ça a marché ? fis-je, incrédule.

— À merveille ! répondit triomphalement Stokes, dont le visage tacheté de son s’empourpra. J’ai sifflé et la bagarre a cessé instantanément, comme un train qui arrive à son terminus : plus de vapeur ! Le directeur a dit que j’allais avoir droit à une médaille.

— Toutes mes félicitations, gardien.

— Et les détenus, les dix autant qu’ils sont, c’est au chat qu’ils vont avoir droit. C’était une « mutinerie », d’après le directeur.

— J’ai entendu qu’on donnait du fouet hier soir, remarquai-je en levant le regard vers Stokes. C’était déjà pour cela ?

— Oh non. Hier soir, c’était pour la princesse des Indes. Elle a reçu six coups de verge sur-le-champ. Ordre du directeur. Atitis-Snake ne valait pas mieux qu’un cadavre dans l’état où il l’avait laissé. Il l’avait proprement arrangé : il lui avait attrapé la tête et la lui avait raclée contre le mur. Il lui avait à moitié arraché la figure. Et quand on a ouvert la porte, il était encore à frapper le pauvre gars à la gorge à coups de pied.

— C.3.2, faire une chose pareille ? m’étonnai-je.

— Comme je vous le dis. C.3.2 cognait Atitis-Snake en pleine tête. Je l’ai vu de mes yeux. Vous savez comment l’a appelé le directeur ? Un « possédé ».

Le frisson du drame lui rougissait les joues.

— Et dès qu’elle a vu la porte de la cellule ouverte, la princesse a détalé comme un chat ébouillanté, poursuivit Stokes en riant. Impossible de l’attraper. C.3.2 a filé à la vitesse de l’éclair dans le couloir, il a pris l’escalier, la passerelle, et il s’est réfugié dans sa cellule. Vous avez dû l’entendre ?

— Oui, je l’ai entendu, confirmai-je, fermant un instant les yeux pour me remémorer la soirée précédente. J’ai entendu des bruits de course et la porte de la cellule claquer. J’ignorais ce qui s’était passé.

— On l’a bouclé chez lui, on a reconduit les autres dans leurs cellules, puis on a été prévenir le directeur. Ni une ni deux, il a ordonné qu’on donne le bâton à C.3.2.

J’étudiais le visage semé de son du jeune geôlier. Je savais qu’au fond de lui il avait bon cœur.

— Vous avez dit au major Nelson que vous ne pensiez pas que Luck était à l’origine de la rixe ?

— Ce n’est pas C.3.2 qui a crié : « Balancez-vous bien, professeur Moriarty ! » Je l’ai répété au directeur, mais il considérait que C.3.2 devait être puni pour avoir participé à la bagarre et avoir autant abîmé Atitis-Snake. Il l’a à moitié tué.

— Et je suppose qu’il fallait le punir hier soir parce qu’il devait être libéré aujourd’hui.

Stokes gloussa.

— Il est déjà parti ! Il est sorti ce matin, à midi pile. La prochaine fois, ce sera votre tour, C.3.3. Vous nous quittez dans une semaine, c’est ça ?

— J’ignorais que Luck était déjà sorti. Je ne l’ai pas entendu s’en aller. Il ne m’a pas dit au revoir. Comment était-il ?

— Doux comme un agneau. Il est sorti en clopinant, à moitié plié en deux. Il a reçu une sacrée correction hier soir, mais il s’était fait belle pour l’occasion : il avait mis son joli maquillage de femme et s’était enroulé la tête dans un sari… Une vraie cocotte indienne.

Je fixai le gardien Stokes, tout à coup incertain.

— Qui a administré la discipline hier soir ? lui demandai-je.

— C’est moi.

— Vous avez été le bras d’une justice sommaire, observai-je. La punition n’avait pas été confirmée par le comité de surveillance.

— Le directeur était dans son droit. Il fallait rétablir l’ordre. Il fallait que le calme revienne avant la pendaison.

— Oui, concédai-je en baissant le nez sur mon assiette froide de pain dur et de pommes de terre noirâtres.

J’embrassai du regard ma cellule vide et sans âme. Nous étions en début de soirée, nous étions au mois de mai, mais si le soleil brillait encore dans le ciel au-dehors, ses rayons n’avaient pas trouvé leur chemin entre les barreaux de ma fenêtre. Je sentis l’obscurité se refermer sur moi.

— Je suis surpris que l’exécution ait eu lieu, déclarai-je.

— Il fallait bien, plaida le gardien Stokes avec emphase.

Il croisa les bras sur sa poitrine.

— Il fallait bien, répéta-t-il. C’est ce qu’a dit le directeur. Il a dit qu’Atitis-Snake avait « tenté un dernier coup », en se battant comme un fou pour nous faire croire qu’il l’était vraiment. « Il ne doit pas s’en tirer comme ça », a affirmé le directeur.

— Et peut-être qu’Atitis-Snake espérait à demi que Luck le molesterait à ce point, de sorte qu’il n’aurait pas été en état d’être pendu ? suggérai-je.

Stokes me contempla avec effarement.

— Là encore, c’est exactement ce qu’a dit le directeur. Pour être pendu, un homme doit pouvoir monter à l’échafaud. C’est la règle.

— Et, d’après ce que vous m’avez raconté, Atitis-Snake était loin d’en être capable…

Le geôlier haussa les épaules.

— Bah, il ne pouvait plus parler et il avait le visage en bouillie, mais il respirait. C’était l’opinion du docteur.

— Le Dr Maurice est revenu ? demandai-je, surpris.

— Non, c’est un autre. Le Dr Roberts. Il remplace le chirurgien quand il part en congé. Le directeur lui a demandé, de but en blanc : « Docteur, le condamné est-il vivant ? – Oui, a répondu le docteur. – Alors il sera pendu à huit heures, comme le tribunal en a décidé. »

— Et c’était réglé, conclus-je.

— Le bourreau était pas trop content – c’était Mr Billington –, mais le directeur n’a rien voulu savoir, et l’exécution a eu lieu.

J’opinai du chef, baissant une fois encore le regard sur mon assiette.

— Je m’en doutais, fis-je. Il n’y a pas eu d’office et nous sommes restés consignés dans nos cellules toute la matinée. Je me souvenais que cela s’était passé comme ça la dernière fois.

— Ça s’est fait dans les règles. Dignement. Comme ça doit être.

— J’ai écouté les cloches à huit heures.

Je levai les yeux vers Stokes. Son visage juvénile ne trahissait aucune malice.

— La pendaison a lieu au premier coup ou au dernier ? m’enquis-je.

— Au premier.

Il était manifeste qu’il brûlait d’envie de m’en raconter plus.

— Vous étiez de service exceptionnel ? Je sais que vous l’espériez.

Le jeune surveillant secoua la tête.

— Non. J’avais demandé à l’être parce que je savais que vous vouliez des détails pour votre poème…

— Il n’y aura peut-être pas de poème, me défendis-je avec douceur.

— Mais le major Nelson a dit que ça devait se passer dans les règles. Le condamné doit être escorté par des gardiens qui ne le connaissent pas, pour éviter tout traitement de faveur. J’ai accompagné Wooldridge quand il est parti parce que je ne l’avais jamais vu. Cette fois, ils ont pris deux gars du bâtiment D. Ils ont rempli leur devoir.

— C’est une tâche effrayante que d’avoir à ôter la vie à un autre homme.

— Mr Billington fait ça bien et proprement.

— Il porte des gants de jardinier quand il se rend à son travail, remarquai-je.

— Il y a pas meilleur que lui, répliqua Stokes avec un hochement de tête.

— Votre père le connaissait ?

— Et mon grand-père connaissait son père. Et moi, je connais ses fils. Il en a trois.

— Tous dans la profession ?

— Et fiers de l’être ! lança joyeusement le gardien Stokes.

— Mr Billington a-t-il été content de la façon dont se sont passées les choses ce matin ? Avez-vous parlé avec lui une fois l’affaire terminée ?

— Un petit peu, répondit le jeune homme, l’air assez satisfait de lui-même. On a bu une bière tous les deux au mess des gardiens. Au bout du compte, ça s’est très bien passé, il m’a dit.

— J’en suis heureux, répondis-je sans réfléchir.

— Tout est dans la préparation, poursuivit complaisamment Stokes. C’est pour ça qu’il était arrivé dès la veille au soir, pour étudier le condamné, pour bien observer son cou, pour s’assurer que la potence fonctionnait correctement.

— Où la met-on ? demandai-je. J’ai aperçu Mr Billington traverser la cour, mais sans savoir où il se rendait.

— On dresse la potence dans la salle des photographies, à l’arrière du bâtiment D. C’est là qu’on tire le portrait des détenus quand ils arrivent. C’était la remise aux pommes de terre avant. Vous connaissez l’endroit.

— Il ne me semble pas.

— C’est un peu petit mais ça fait l’affaire.

— Vous avez aidé à l’assembler ?

— Oui. L’estrade, la trappe, la potence elle-même. Tout était monté en moins d’une heure. C’est un rude boulot parce qu’on utilise du chêne massif. Chêne pour la potence, orme pour le cercueil. On l’a construite avec Martin et deux autres jeunes gardiens. Et ensuite Mr Billington a fait les essais. C’est l’autre raison pour laquelle il faut qu’il soit là la veille. Il prend un sac de sable qui fait exactement le même poids que le condamné et il le pend à la corde. Pour la tester, pour l’étirer et pour s’assurer qu’il y a une hauteur suffisante sous la trappe pour la chute.

— C’est un art, murmurai-je.

— C’est une science, d’après Mr Billington. Tout est dans l’attention aux détails. Le sac reste pendu à la corde toute la nuit et puis, vers six heures du matin, Mr Billington va le décrocher et vérifie une dernière fois l’installation.

— À six heures du matin ? Mais l’exécution n’a pas lieu avant huit heures ?

Stokes rit.

— Après, il lui faut sa tasse de thé et sa tranche de pain à tremper dedans.

— Continuez, le pressai-je, autant fasciné par le contenu de ce terrible exposé que par la manière qu’avait le jeune homme de le présenter.

— À huit heures moins le quart précises, les dignitaires se retrouvent tous chez le directeur…

— Les dignitaires ?

— Le directeur, le shérif adjoint, l’aumônier et le chirurgien. Tous en grande tenue. À huit heures moins dix, ils marchent, solennels et tout, de la maison du directeur à la salle des photographies, et là ils se mettent en position au pied de la potence, et ils attendent. À huit heures moins cinq, le directeur vérifie sa montre et adresse un signe de tête au bourreau. C’est à ce moment-là que Mr Billington prend le chemin de la cellule du condamné. Les deux gardiens en service exceptionnel l’y attendent. À huit heures moins trois, ils lèvent le condamné, ils lui attachent les mains avec des sangles de cuir, le bourreau lui passe un sac blanc sur la tête, et ils l’escortent de sa cellule jusqu’à la salle des photographies.

— Il ne voit jamais la potence ?

— Non.

— Quel atroce jeu de colin-maillard ! m’écriai-je. Ils l’escortent depuis sa cellule, vous dites…

— Il n’y a que quelques mètres à parcourir.

— Arrive-t-il que le condamné résiste ?

— Généralement, non. Mais cette fois, il a fallu traîner Atitis-Snake. La bagarre de la veille l’avait brisé. Il ne pouvait pas parler, il tenait à peine debout. Je ne crois pas qu’il savait ce qui était en train de lui arriver.

— Est-ce juste ? Est-ce « dans les règles » ?

— Juste ou pas, c’est comme ça que ça s’est passé. Et ça ne dure pas longtemps. Il ne faut que trente secondes pour aller de la cellule du condamné à la salle des photographies.

— Mais s’il fallait traîner le malheureux…

— Il est quand même arrivé à destination, et à huit heures moins une, on l’amenait sur l’estrade, sous la corde.

— Mais il ne la voit pas ? Il est aveuglé par le sac ?

— Il ne voit pas la corde, mais il la sent. Mr Billington la lui passe autour du cou. Et c’est une science, comme il dit, parce qu’il faut l’ajuster sur la gauche de la mâchoire, de manière à obliger la tête à pivoter vers l’arrière.

Stokes fixa sur moi des yeux flamboyants.

— C’est ça qui permet de briser la nuque, déclara-t-il.

— Naturellement, murmurai-je.

— À huit heures, au moment où la cloche commence à sonner dehors, les deux gardiens se reculent, le directeur fait un signe de la tête, Mr Billington actionne le levier, la porte de la trappe s’ouvre et…

— Et le malheureux est précipité vers son destin.

— Voilà. Et au moment où il tombe, l’aumônier dit une prière.

— Qui s’en est chargé hier ?

— Le vicaire de Saint-Jude. C’est un vieillard. Il était plus vraiment en état, si vous voulez mon avis.

— Et pendant combien de temps laisse-t-on pendre le pauvre trépassé ?

— Une heure.

— Une heure ? répétai-je dans un hoquet horrifié.

— C’est pour donner le temps à son âme de quitter son corps… Enfin, en principe.

— Et tout le monde reste là, à le regarder ? demandai-je, abasourdi.

— Non. Les dignitaires retournent chez le directeur pour prendre le petit déjeuner. Il n’y a que les gardiens et le bourreau qui restent à côté.

— Et au bout d’une heure ?

— Le moment venu, les dignitaires reviennent et on descend le corps. Le docteur l’examine en vitesse et signe le certificat de décès. Et le shérif adjoint signe un autre papier pour confirmer que la mort a été légale. Et ensuite, les gardiens mettent la dépouille dans le cercueil.

Stokes se pencha vers moi d’un air entendu.

— Comme je sais que vous voulez tout savoir, C.3.3, je vais vous le dire : c’est un cercueil un peu spécial.

— Il est en orme, je sais.

— Il est percé de gros trous aux extrémités et sur les côtés… Vraiment gros.

— Pour hâter la décomposition ? demandai-je, la bouche sèche.

— Voilà ! C’est exactement ça. Et après, ils emportent tous ensemble le cercueil dans le jardin, jusqu’au carré de terrain près du mur est, derrière la chaufferie, où on enterre les pendus. C’est là que je les attendais. Je n’étais pas de service exceptionnel, mais j’avais donné un coup de main pour creuser la tombe… et la remplir de chaux. C’est la chaux qui fait disparaître le corps plus vite.

Le jeune gardien me regarda avec satisfaction. Il croisa de nouveau les bras. Il paraissait être arrivé au terme de son récit.

— Eh bien, vous avez rempli votre rôle, gardien Stokes, déclarai-je. Vous avez fait votre devoir.

— Et je vous ai tout raconté… comme je vous l’avais promis.

— Certainement. Je vous en remercie.

Je levai les yeux sur lui et lui souris.

— Mais il y a un détail que vous avez oublié. Est-ce que les jambes du condamné se sont convulsées ? Vous ne me l’avez pas dit.

Stokes rit.

— Mais j’ai posé la question à Mr Billington. Et la réponse est non, ses jambes ne se sont pas convulsées.