Introduction générale

À l’image du mouvement des « indignés » qui, après la parution en 2010 du texte Indignez-vous de Stéphane Hessel, s’est développé spontanément dans différents pays d’Europe et du monde, de l’Espagne aux États-Unis, en passant par la Grèce et Israël, de nombreux phénomènes qui dépassent aujourd’hui les frontières nationales et acquièrent une dimension mondiale. Quel angle d’analyse adopter à l’égard de ces phénomènes transnationaux ?

Depuis une trentaine d’années, le courant de la world history ou global history, apparu initialement aux États-Unis, a connu un développement intense et a suscité un fort engouement dans le monde anglo-saxon. L’expression « world history » part du principe que seule l’échelle du monde entier fournit le cadre permettant de comprendre les phénomènes historiques. On peut comparer le « tournant global » (« global turn ») que connaît l’histoire avec celui qu’ont connu d’autres disciplines des sciences sociales1. L’émergence de ce courant amène plusieurs questions : doit-on le considérer comme une forme nouvelle du comparatisme tel que l’avait défini Marc Bloch dès 1928 ? Ou faut-il, comme l’évoque Roger Chartier, « l’entendre comme l’identification de différents espaces, ou « régions » au sens braudélien du terme, qui trouvent leur unité historique dans les réseaux de relations et d’échanges qui les constituent, indépendamment des souverainetés étatiques ? »2 Ou encore, faut-il considérer cette histoire comme étant avant tout, celle des contacts, des rencontres, des acculturations et des métissages ?

Paradoxalement, en France, ce courant a longtemps suscité la méfiance et les réticences de la communauté historienne, avant d’inspirer récemment un nombre croissant de recherches.

Au début des années 2000, l’histoire mondiale/globale apparaissait essentiellement comme un courant développé avant tout dans le monde anglo-saxon, avec la World History Association créée en 1982, le Journal of world history créé en 1990 et le Journal of global history créé en 2006. En Europe, l’Allemagne apparaissait pionnière, avec la revue Comparativ créée en 1991 et la Zeitschrift für Weltgeschichte créée en 2000 ainsi que le forum en ligne geschichte transnational créé en 2004.

Puis, plusieurs travaux importants d’histoire globale sont parus en France. Après un dossier pionnier des Annales en 2001 intitulé « Une histoire à l’échelle globale » comportant notamment des articles de Sanjay Subramanyam, de Serge Gruzinski et de Roger Chartier3, le livre de synthèse Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde4, coordonné par Laurent Testot aux éditions Sciences humaines, le numéro de la Revue d’histoire moderne et contemporaine sur « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? » coordonné par Caroline Douki et Philippe Minard (2007)5, et le numéro intitulé « Écrire l’histoire du monde » de la revue Le Débat (2009)6. Les économistes Philippe Norel et Philippe Beaujard ont publié, avec l’ethnologue Laurent Berger, un recueil intitulé Histoire globale, mondialisations et capitalisme (2009)7. De plus, à l’initiative de Philippe Norel, a été créé en 2010 un blog intitulé « Histoire globale », lié à la revue Sciences humaines et géré par Laurent Testot, Philippe Norel et Vincent Capdepuy ; ce blog dynamique publie chaque semaine de courts articles stimulants sur des tendances, questionnements et ouvrages récents en histoire globale. Laurent Testot et Philippe Norel en ont tiré un livre intitulé Une histoire du monde global paru en 20128. Enfin, en 2013, Alain Caillé et Stéphane Dufoix ont publié l’ouvrage collectif Le « tournant global » des sciences sociales9.

La création récente de réseaux continentaux d’histoire globale – le European Network in Universal and Global History (ENIUGH) en 2000, la Asian Association of world historians (AAWH) en 2008, le Réseau africain d’histoire mondiale en 2009, chapeautés par le Network of Global and World History Organizations (NOGWHISTO, créé en 2010), et les congrès qu’ils organisent, de même que les congrès annuels de la World History Association, à quoi s’ajoute la création de nouvelles revues comme en France la revue Monde(s). Histoire, espaces, relations, créée en 2012 sous l’impulsion de Robert Frank, et au niveau international la revue d’histoire sociale mondiale Workers of the world créée en 2012 à l’initiative notamment de Marcel van der Linden, apparaissent prometteurs de nouveaux travaux et de synergies transnationales en histoire globale.

Comment a émergé ce courant ? Comment se définit la world history, quelles sont ses spécificités, ses innovations, par rapport aux courants précédents ? La world history est-elle en rupture avec l’histoire universelle telle qu’on la pratique depuis les siècles passés ? Quelle est la distinction entre world history et global history ? Comment a évolué ce courant jusqu’à nos jours ? Quelle a été sa réception en France ? Enfin, quel est l’état actuel de la recherche en histoire mondiale/globale ? C’est à toutes ces questions que cet ouvrage s’efforce d’apporter des réponses aussi claires et précises que possible.

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1. Cf. le colloque organisé en septembre 2010 à l’Unesco sur le tournant global des sciences humaines.

2. Actes du XIXe Congrès International des Sciences Historiques, Oslo, 2000, « Mondialisation de l’histoire : concepts et méthodologie », p. 3-52, cité par Roger Chartier, « La conscience de la globalité (commentaire) », Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2001/1, 56e année, p. 119-123.

3. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 56e année, 2001/1.

4. Histoire globale. Un nouveau regard sur le monde, coordonné par Laurent Testot, Paris, Sciences humaines, 2008.

5. Revue d’histoire moderne et contemporaine, « Histoire globale, histoires connectées : un changement d’échelle historiographique ? », coordonné par Caroline Douki et Philippe Minard, numéro spécial, 54-4 bis, 2007.

6. Le Débat, numéro intitulé « Écrire l’histoire du monde », mars-avril 2009, n° 154, 2009/2.

7. Philippe Norel, Philippe Beaujard, Laurent Berger (dir.), Histoire globale, mondialisations et capitalisme, Paris, La Découverte, 2009.

8. Laurent Testot, Philippe Norel, Une histoire du monde global, Paris, Sciences Humaines, 2012.

9. A. Caillé et S. Dufoix (dir.), Le « tournant global » des sciences sociales, Paris, La Découverte, 2013.