Bérengère s’était changée pour la deuxième fois de la journée.
Elle qui avait la fâcheuse habitude de prendre de nombreuses tenues de rechange, elle se félicitait de ne pas avoir écouté Vincent, qui la taquinait systématiquement lorsqu’elle jetait quantité d’habits dans la valise.
Accoutrée d’un jean et d’un pull mauve en V, elle était postée derrière le rideau de la fenêtre du salon. Elle avait passé en revue l’intégralité des albums photo de son smartphone, gangrenée par la nostalgie, la solitude. Immergée dans la pénombre de son chalet, elle avait alterné entre les sanglots et les éclats de rire. Ces morceaux de vie immortalisés semblaient appartenir à une époque révolue, voire à quelqu’un d’autre, mais ils avaient eu le mérite de l’extraire un peu du marasme dans lequel elle évoluait.
À présent, Bérengère épiait la clairière, redoutant le retour de l’Ogre catalan. Comment avait-elle fait pour ne pas comprendre la véritable identité du fugitif ? C’était elle tout craché. Elle comptait les minutes sur son portable, dont le niveau de batterie diminuait à une vitesse inquiétante. L’objectif était simple : survivre jusqu’au lendemain. Car les monstres ne sortent plus lorsque l’aube se lève.
Un mouvement attira son attention, sur la terrasse de l’habitation d’en face. Une fraise rougeoyante embrasa alors le visage de Clotilde. Elle fumait une cigarette. Avait-elle récupéré son bébé ? Bérengère pariait que oui, sinon elle n’aurait jamais regagné son logement. Elle tira le rideau, plaça l’écran de son smartphone face à la vitre puis alluma et éteignit l’application lampe torche pour signaler sa présence. Le signal eut l’effet escompté ; Clotilde lui répondit quelques secondes plus tard.
Heureuse de ne plus endurer son calvaire seule, elle se hâta d’enfiler ses baskets.
Un silence écrasant régnait dans la clairière.
Bérengère trottina jusqu’aux marches de la terrasse.
— Où est ta fille ? demanda-t-elle sans préambule.
— Dans la chambre…
La voix de Clotilde flancha. Elle battit plusieurs fois des cils pour faire disparaître l’humidité de ses yeux.
— Elle dort.
Bérengère la prit dans ses bras.
— Oh ! je suis tellement contente pour toi, dit-elle en la serrant fort et en lui caressant le dos.
D’abord surprise, Clotilde accepta l’étreinte, qui se prolongea. Elle appuya la tête sur l’épaule de Bérengère et s’abandonna complètement ; un flot salé de larmes coula sur ses pommettes osseuses.
— Ça y est. C’est fini. Tout va bien.
Bérengère interrompit l’étreinte, les mains posées sur les avant-bras de sa voisine.
— Elle était où ? Que s’est-il passé ?
Clotilde renifla. Le contact tactile la perturbait et elle recula d’un pas.
— Dans la clinique. Je l’ai retrouvée dans une couveuse, sur une table d’auscultation. Ils l’ont laissée sans surveillance… une fillette de onze mois !
— Mais quelle bande de cinglés !
Elle s’interrompit puis reprit :
— Tu as entendu le coup de feu ?
— Oui. J’ai profité de ce moment de diversion pour entrer dans le bâtiment.
— Et tu as vu quelque chose ?
Clotilde écrasa sa cigarette, mal à l’aise devant l’insistance de Bérengère.
— Non. Je ne me suis pas éternisée. Je me suis enfuie dès que j’ai trouvé Nina. Mais j’ai croisé la gendarme en repartant. Au début elle voulait que j’attende dans le zoo. C’était hors de question. Alors elle m’a dit de courir me réfugier au chalet. Qu’elle viendrait me chercher plus tard.
Gênée, Bérengère baissa le menton.
— Je reconnais que j’ai pris la fuite après le coup de feu… Je suis rentrée avec Yumi. J’ai eu peur. Désolée de ne pas être restée pour t’aider.
Elle prit une grande inspiration avant de conclure :
— En tout cas je suis soulagée que ta fille soit saine et sauve.
Clotilde fit un geste vers la porte.
— Tu veux entrer ?
Bérengère accepta sans se faire prier. Elles pénétrèrent dans l’habitation. Des bougies étaient disposées en cercle sur la table. Les lumières vacillèrent à cause du courant d’air, composant une ambiance étrange, évoquant un rite satanique.
— Tu veux boire quelque chose ? proposa Clotilde. Il me reste un fond de vin blanc.
— Tu lis dans mes pensées.
Clotilde invita Bérengère à s’asseoir sur le canapé, attrapa le chardonnay et partagea le reste de la bouteille dans deux verres à pied.
— Merci, dit Bérengère à son hôte qui s’installait sur une chaise, en face d’elle. C’est quand même fou cette histoire. Pourquoi avoir kidnappé ta petite ?
Clotilde haussa les épaules d’un air désabusé.
— Aucune idée. Et je ne veux même pas le savoir. Tout ce que je souhaite, c’est foutre le camp d’ici le plus vite possible.
Elles trinquèrent.
— À ta fille, fit Bérengère.
— À « foutre le camp d’ici ».
Bérengère sourit. Avala une gorgée. Son visage s’assombrit aussitôt.
— D’après Yumi, Charles est mort… Elle n’a pas voulu m’en dire plus. Selon elle, tout ça n’a rien à voir avec le zoo. Ce serait en lien avec un événement qui a eu lieu au mois de juin 2019 sur une aire d’autoroute. Les personnages gravés dans le chêne nous représentent. Ceux qui ont été barrés correspondent à ceux qui ont disparu.
Une brise fit osciller la luminosité, déployant un jeu d’ombres sur les murs du chalet, comme si des formes sombres et oblongues, dotées de tentacules, glissaient sur le lambris. Une armée de monstres prête à les dévorer. Bérengère dévisageait Clotilde, qui demanda enfin :
— Quelle aire d’autoroute ?
— Gignac. C’est le nom qui est inscrit sur le tronc du chêne.
Clotilde reposa son verre, dubitative.
— Mais je ne me suis jamais arrêtée sur cette aire d’autoroute. Ni sur aucune autre d’ailleurs. Je ne vous avais jamais vus avant ce week-end.
— Idem pour moi. C’est ce que je me tue à leur répéter.
Une étincelle brilla dans le regard de Clotilde. De la méfiance ? De la suspicion ? Gagnée par une confiance en soi inédite, Bérengère observait son hôte sans ciller.
— Tu n’y étais pas ? insista-t-elle.
Clotilde changea de position sur sa chaise.
— Non. Et toi ?
— Moi non plus.
Nouveau blanc.
Bérengère éprouva l’envie subite de partir, là, tout de suite. L’attitude de Clotilde, sa mine renfrognée, d’une sévérité glaciale, les bougies capricieuses, cette atmosphère visqueuse ; tout, ici, exhalait le danger.
— Tu as eu des nouvelles de ton mari ?
Bérengère s’apprêtait à répondre quand des pleurs la firent sursauter.
— Oh ! bouge pas, dit Clotilde en se levant d’un bond. Ça, c’est la sucette qui est tombée.
L’hostilité étouffante se volatilisa aussitôt. La réplique avait amusé Bérengère. Un rictus écorcha son visage de marbre, ses épaules se relâchèrent. Quand ses enfants étaient petits, elle aussi savait reconnaître les différents pleurs. Machinalement, elle consulta l’heure sur son smartphone. 21 heures. Nina était réglée comme du papier à musique. Elle s’était déjà fait la remarque. C’était étrange.
Une question affleura alors dans son esprit.
Une question aussi anodine que dérangeante.
Avait-elle déjà vu Nina ?
La réponse la fit frissonner.
Après réflexion, elle s’en posa une deuxième, qui cette fois-ci la paralysa.
Est-ce que quelqu’un avait déjà vu Nina ?