JEUDI 23 JANVIER 2020

Wuhan, Mme Yan et Mme Buzyn

Wuhan, la mégapole, épicentre de l’épidémie de Covid-19, va être confinée dès le 23 janvier pendant soixante-seize jours et la province du Hubei, où est située Wuhan, avec ses 60 millions d’habitants, sera confinée dans un second temps. Le confinement sera levé le 8 avril 2020. Au compte-goutte et sous contrainte.

Avant la « guerre », la ville de Wuhan n’était connue que des sinologues, de quelques entreprises françaises, et du catalogue de Voyageurs du monde. Mais depuis, des images ont été diffusées sur les chaînes télé du monde entier et sur les réseaux sociaux. Impossible qu’elles n’aient pas imprimé notre rétine ou notre mémoire. Les images du « marché aux poissons », le Seafood Wholesale Market, considéré à tort comme le foyer unique du mal. CNN et autres médias en ont montré la fermeture sous contrôle sanitaire. Certes, il s’agissait plus d’un zoo que d’un marché. En tant qu’infectiologue, guettant les images jusque tard dans la nuit, j’hallucine sur ce foyer à ciel ouvert de zoonoses, ces maladies transmissibles de l’animal à l’homme, puis de l’homme à l’homme, dont le coronavirus est un exemple. Manifestement, la leçon du SRAS n’a pas été retenue. Dans cet immense marché, on retrouve nombre d’animaux vivants dont la civette, ce petit mammifère proche de la martre, en principe interdit de consommation depuis le SRAS qu’elle abritait. « Congelés et livrés à votre porte dès l’abattage », proclamait la brochure du Seafood Wholesale Market, qui proposait à la vente des animaux vivants aussi variés que des rats, des renards, des crocodiles, des louveteaux, des salamandres géantes, des serpents, des paons, des porcs-épics… Et des pangolins, cet animal préhistorique dont les Chinois raffolent et qui est, avec les chauves-souris, le suspect numéro un dans l’émergence du Covid-19. Les images de soupe à la chauve-souris, avec le corps de l’animal servant de bol, font partie des fake news. Et des pièges à touristes, car elles sont prises dans des îles du Pacifique. Non en Chine. Je les ai enlevées de mon diaporama qui fut le premier à figurer sur le site www.infectiologie.com.

C’est mon truc d’être dans les premiers à diffuser un slide kit pour la communauté médicale. J’avais déjà réussi l’exercice pour le chikungunya et pour Ebola. Une réactivité qui me reste de mes années de journalisme. À défaut d’être lanceur d’alerte, lanceur de PowerPoint.

En France, il n’y a pas encore de cas recensé. Il aura suffi de quelques captures d’écran sur smartphone pour que la psychose s’installe et que la rumeur se répande. Une ressortissante chinoise aurait réussi, en prenant des médicaments, à déjouer les contrôles à l’aéroport de Wuhan et à prendre l’avion, alors qu’elle toussait et avait de la fièvre. Arrivant sans encombre sur le sol français. Qui plus est en insultant les autorités sanitaires comme le guide Michelin avec ses posts sur un restaurant étoilé de Lyon. « Dans la ville gastronomique de Lyon, tu es obligé d’aller manger dans un restaurant étoilé », dit l’un de ses textes sur Twitter. Mme Yan – si elle existe – a le palais fin. Et pas d’agueusie, cette perte du goût qui va se révéler un des symptômes du Covid-19. Vendredi 24 janvier, l’ambassade de Chine en France a donné, dans un communiqué, des nouvelles de « Mme Yan », qu’elle aurait eue par téléphone. « Elle fait savoir que ces derniers jours, elle se prend la température régulièrement et que maintenant, elle ne présente pas de symptôme de fièvre ou de toux, ont écrit les services diplomatiques. Elle affirme avoir déjà appelé le 15 et que les services médicaux français lui ont indiqué que sans symptôme de fièvre et de douleur, elle n’a pas besoin de se faire examiner. » Mme Yan nous aura prévenus : ni les frontières ni les contrôles n’ont de vertu prophylactique. Le discours de la ministre se veut rassurant. Agnès Buzyn déclarant que le cas de cette femme était « en train d’être investigué par ses services (…) Il n’y a pas de cas douteux en France. Il y a eu deux cas investigués qui se sont révélés négatifs ».

Hier soir, j’ai dîné chez P. et son mari O. Un dîner très gai où le thème du coronavirus n’a occupé que le dessert. Les vins venaient de toute l’Europe et les sorbets étaient maison. Je connais P. depuis mon internat. Il est réanimateur néonatal, tendance moins-de-1-kg-à-la-naissance. Il est zen et a toujours été présent pour répondre à mes angoisses de père. C’est avec lui et son ami de l’époque comme guides et décrypteurs de codes sociaux que j’avais fait le premier reportage dans les backrooms parisiennes au début du sida pour Libération1. Des lieux inouïs pour un hétéro, où un autre virus circulait à grande vitesse. Ce soir-là, tous les invités étaient médecins et grands voyageurs. Aucun ne semblait pleinement rassuré par les informations qui s’échangeaient entre médecins sur le Covid-19.