La région la plus touchée par l’épidémie, le Haut-Rhin, compte 1 548 cas confirmés. Le Dr Emmanuelle Seris, la cheffe des urgences à Sarreguemines, elle-même contaminée par le coronavirus, tire la sonnette d’alarme : « C’est de la médecine de catastrophe pour nous. » Le dernier bilan des autorités sanitaires fait état de 7 730 cas, soit un doublement depuis quatre jours, et de 175 décès, quasi deux fois plus qu’il y a trois jours. En cette journée, 2 579 personnes sont hospitalisées, dont 699 en réanimation. « Nous évoluons progressivement vers une épidémie généralisée sur le territoire », a déclaré le Pr Jérôme Salomon, directeur général de la santé. La France est officiellement sous cloche.
Sur la route qui m’emmène à l’émission de Jean-Jacques Bourdin sur BFM/TMC, je doute déjà que le confinement soit respecté. Mais il ne commence officiellement qu’à midi. Jamais dans son histoire, la France n’avait connu pareille situation. Quelque 100 000 policiers et gendarmes se sont déployés sur le territoire et ont reçu pour consigne de faire preuve de pédagogie, avant de sévir.
Partout dans la ville, les mouvements de solidarité à l’égard des soignants s’expriment. À commencer par ces applaudissements à 20 heures, les collectes qui se diffusent sur les réseaux sociaux. Toutefois la générosité est comme la civilité. Elle a son revers. Plusieurs propriétaires autour du XXe arrondissement se sont proposés pour prêter leur appartement à des personnels soignants qui viendraient renforcer les équipes en guerre contre le coronavirus. Un propriétaire a même pris directement contact avec le sous-directeur de l’hôpital. Cela tombe bien, Sonia qui fut infirmière à l’hôpital a décidé de revenir de Montréal pour prêter main-forte. Elle est attachée à Tenon. Elle ne fixe comme seule « exigence » à son retour solidaire et solitaire le fait qu’on lui trouve un logement. La connexion s’établit directement avec le propriétaire volontaire. Sonia arrive de l’aéroport Charles De Gaulle avec ses deux grands sacs. Comme le décrit le propriétaire : « Un sur le dos et l’autre par-devant. Je lui ai souhaité la bienvenue et l’ai remerciée d’être là. Elle est entrée dans l’appartement et s’est endormie pour récupérer du décalage horaire. » C’était sans compter sur la copropriété. Les voisins du dessous montent au créneau et par mail du 17 mars 2020 à 9 h 52, l’un d’entre eux se lâche : « Les autres propriétaires sont partis, c’est très bien, mais cela ne veut pas dire qu’il faut mettre en danger les autres ! Mes parents ont la soixantaine, ils sont considérés à risque ! Et malgré toutes les mesures de protection, le risque est bien présent et pour eux également. Même si cette attention est tout à fait honorable et que l’entraide doit être là, cette façon de procéder n’est pas acceptable. C’est bien plus facile d’aller se confiner tranquillement au vert et de laisser les autres prendre des risques. » Et un autre de renchérir : « Facile à dire, désolé. Comme déjà écrit, dans cet immeuble habitent autres voisins et familles. Personnellement, je ne suis pas d’accord du tout. Nous sommes chez nous depuis lundi après-midi. Respectons les consignes gouvernementales et refusons cette présence. Nous voulons qu’elle parte ! »
Sonia s’est réveillée avec un mot d’excuse sous sa porte du propriétaire condamné à se dédire sous la pression inique des autres habitants de l’immeuble. « Je ne les ai même pas rencontrés, dit-elle, j’étais encore en plein jet-lag. J’ai pris mes deux sacs et je suis partie. C’est lui qui m’a retrouvé un autre logement avec le sous-directeur de l’hôpital. Il m’a même proposé de faire mes courses, mais mon but était juste de rattraper du décalage horaire. Je pense que dans d’autres circonstances j’aurais été plus véhémente. C’est incroyable, on n’est pas des pestiférés parce qu’on s’occupe des patients qui sont infectés par le Covid. »
Dans son dernier mail, envoyé le 22 mars 2020 à 14 h 19, le propriétaire laisse place à sa consternation : « Sonia arrivait de Montréal où elle résidait depuis sept ans pour nous soutenir dans le combat contre le coronavirus, elle avait besoin d’être logée à proximité de l’hôpital, hier à 18 h 30 elle a déposé les clés sur le palier, elle est repartie avec ses deux gros sacs rejoindre un logement dans une autre copropriété. Je me suis confondu en excuses, j’ai pleuré et j’ai eu honte. »