Claques et coups de sac

Fanny Ardant

19 août 2009

Tout cela est exact. Mais tout ce que vous saviez de moi était faux… Vous savez bien que tout ce qu’on sait sur les gens, c’est deux ou trois petites phrases élucubrées dans un coin – un ramassis de trucs pour aller vite. Donc, déjà, je ne suis pas sûre d’être une grande bourgeoise, je ne suis pas sûre d’être du 5e arrondissement. Je ne suis pas sûre d’être calme, je suis extrêmement contrôlée, je suis la reine des hypocrites. C’est vrai que pour moi le cinéma, c’est le monde de l’image, que la majeure partie de mes acteurs dans ce film sont Roumains ou Hongrois et que je voulais qu’ils parlent français avec leur « r » qui roule.

Oui. (Rires)

Non, je l’ai très écrit. Je voulais que les choses soient visuelles.

J’ai décrit la bagarre, surtout la première. Je voulais qu’il lui fracasse le genou avec une pierre. Je voulais que tout de suite, au tout début du film, on comprenne qu’un des personnages principaux, Pashko, était un être violent et qu’il usait de la force d’une façon démesurée.

Je suis dans la voix de la femme qui crie dans la fenêtre.

C’est moi.

Comme toutes les personnes extrêmement contrôlées. C’est la théorie de la cocotte-minute. Plus vous serrez les boulons, plus le jet de vapeur ne peut pas s’en aller d’une façon sociable ou comestible. Donc la colère est toujours liée au fait qu’on n’arrive pas à s’exprimer.

La plupart du temps, j’ai été très heureuse sur un plateau, donc je n’ai pas eu à me mettre en colère.

Oui.

Non. Les choses qui doivent arriver arrivent. Et je pense justement que les dîners sont la plupart du temps très ennuyeux, parce que les gens parlent de la météo, des impôts, de la vieillesse, etc. Ce sont rarement de vraies conversations. Je crois que les conversations, c’est 1 + 1 et pas des groupes. Vous savez qu’autrefois on disait « on ne parle ni de Dieu, ni de politique, ni de business », alors on parle de quoi ? On parle justement de la météo…

(Rires)

Oui, c’est vrai. Ou alors des œufs à la coque. Mais c’est difficile de bien réussir un œuf à la coque, le saviez-vous ?

La minute de trop, c’est un œuf dur ou la minute en moins, c’est un truc tout gluant qui tombe, donc il faut absolument trois minutes. L’œuf sur le plat pareil.

Non. Je dis souvent que je reviendrai. Mais je ne reviens pas…

L’arrogance, c’était justement ne pas être invitée à danser. J’étais trop grande, j’étais trop maigre. Je m’en sortais en parlant. Et j’ai toujours su que si on s’intéresse au noyau dur des gens, à ce qu’ils sont vraiment, cela crée des liens. Vous savez, on a toujours été élevé pour dire de ne pas poser de questions indiscrètes, mais je crois qu’il faut poser des questions indiscrètes. C’est ça, l’arrogance. Et si vous me demandez si cela a marché : avec certains, oui…

Pas du tout. J’ai eu cette chance d’avoir été élevée par un père qui était officier de cavalerie, mais qui était l’homme le plus libre d’esprit, le plus indépendant d’esprit, le plus humaniste qui soit. Donc cette légende de croire que quelqu’un qui a été élevé par un officier de cavalerie va l’être à la schlague, deux par deux, en rang et pas un bruit, c’est tellement la folie que je ne sais pas de quoi on parle.

Un taxi, c’est comme le marchand de légumes ou le policier ou n’importe quoi.

Oui, on peut déplaire à un chauffeur de taxi. Je me rappelle, c’est parce que je sifflais et qu’il ne faut pas siffler soi-disant. Encore pire une femme qui siffle dans un taxi, il m’a dit « C’est pas joli-joli ». Et j’ai dit « Je m’en fiche ». Alors il m’a dit « Descendez de mon taxi » !

Et j’ai répliqué : « Venez me chercher ». Et comme vous l’avez fait remarquer, j’avais des chaussures à talon haut et je disais « Essayez »… Donc on s’est battus !

Finalement, c’est ce qui est bien avec les êtres humains. On peut créer un lien même dans la colère.

Oui, j’ai donné des coups de sac, j’ai donné des coups de parapluie et j’ai donné des claques.

Je ne peux pas le dissocier. Je suis moi, je suis Fanny. Je me suis trouvée dans des situations où il fallait que je me batte, sinon cela voulait dire m’écraser et dire « oui monsieur ».

Oui. Dans un parking ou dans une file d’attente pour les taxis.

Avec ce que j’avais sous la main. Et j’attendais le coup qui allait m’abattre et tomber sur le macadam, mais cela n’est pas arrivé.

Vous savez, je trouve que le cinéma montre toujours des bagarres extrêmement réglées, ping pang poum ! Cela n’existe pas.

C’est très brouillon, très maladroit, et finalement ridicule.

Oui, la peau contre la peau.

Non, quand même pas. Mes acteurs n’étaient pas des tueurs.

C’est-à-dire ?

J’ai eu cette chance de pouvoir voyager à travers mon métier. Je n’aime pas le tourisme, je n’aime pas acheter un ticket pour pouvoir partir. Mais je peux dire cela parce que j’ai eu cette chance de voyager. Mais je n’aime pas les voyages.

Oui. Parce que c’est une forme d’insolence, et qu’on prend un risque inouï d’être arrogant.

Oui.

Exactement.

Oui, je déteste ce mot à la mode, « la transparence »… Non, on est un être humain. Le mensonge, pas pour les choses qu’on croit, je n’ai jamais menti sur ce que je crois, mais j’ai menti sur ce que je suis.

Non, trouvez-le !

Vous êtes fou ! (Rires)

Oui. Je me suis inventé des métiers. Une seule vie, ce n’est pas assez. Je me souviens, avant d’avoir des enfants, je disais que j’avais trois enfants, et finalement j’en ai eu trois. Donc, finalement, je n’ai pas menti…

J’ai beaucoup mis « romancière », « police des polices »…

Oui.

J’attendais qu’on me dise « ça va pas ! », et comme cela n’arrivait jamais… C’était une façon de tout réconcilier : mon père que j’adorais et ce film que je trouvais un chef-d’œuvre.

Oui !!

Je crois que ce qui fait la richesse d’un être humain, c’est sa contradiction. On a pu s’engager sur une voie, et je vais très loin, même la voie politique, même la voie religieuse. Tout d’un coup, parce que je sais que la richesse d’un être humain est d’autres choses, d’autres mixtures qui font partie de lui. Alors on se dit « je me suis trompée ».

Oui.

Oui. Je pense qu’il y a les choses inéluctables, les choses irrésistibles. Et s’il faut être malheureux toute sa vie parce qu’on a juré d’être fidèle, non. Il faut être fidèle parce que c’est une joie, un cadeau, une offrande, mais pas pour se fustiger en disant « t’as vu comme j’étais fidèle ? ». Si c’est pour empoisonner un couple, ma che ! Souvent l’infidélité donne des vitamines dans un couple, parce qu’on est allé ailleurs. Je n’ai pas dit que cela ne me faisait pas souffrir, mais voilà, c’est la vie ! La vie avec tout ce qu’elle apporte… Si on pense que dans l’histoire d’amour la seule chose qui finit une histoire c’est l’infidélité, alors ce n’était pas de l’amour…

Je me dis que j’ai eu raison parce qu’il plaît à d’autres femmes.

Je ne le sais jamais, je ne l’ai jamais su.

Je ne sais pas !

Il ne fait pas de bruit parce qu’il n’y a personne pour l’entendre.

Oui. Voilà ! Vous avez dit la chose. L’infidélité finalement, c’est une brûlure sociale. On souffre plus du qu’en-dira-t-on que de cette chose. Donc, si c’est clandestin, c’est entre vous et vous.

Quand je lis un journal (quelquefois je le lis dans les avions), je lis tout. Cela me prend un temps fou.

Si ! Les petites annonces, les publicités, tout !

Oui.

Au bal, non, pas tant que cela, mais bon… on marchait sur les routes du petit rocher de Monaco.

Oui.

Longtemps. Toute ma famille a les yeux bleus, sauf moi. Et mon père avait les yeux jaunes. Donc je me suis dit qu’il devait avoir les yeux comme moi, et à force d’avoir porté cet uniforme, tout a déteint.

Oui.

Vrai. Mais c’était bien.

Trop maigre, pas assez de poitrine, pas assez de trucs comme ça… Peut-être aussi une sorte d’arrogance, je n’étais pas prête à porter les petites oreilles qui bougeaient.

Oui.

Non.