Chapitre 10

Le lendemain matin, Merritt s’éveilla très impatiente de voir Bowie.

Son impatience n’avait rien à voir avec la promenade de deux heures qu’ils avaient faite la nuit dernière, le long de la rivière, après son retour du bureau. Bien qu’ils aient adopté une attitude relativement réservée, elle avait passé un moment délicieux et était certaine que lui aussi. Elle n’était pas encore sûre que s’engager avec lui soit vraiment une bonne idée et, de son côté, Bowie ne voulait pas brusquer les choses — même si c’était lui qui avait émis le souhait qu’ils explorent ensemble ce qui pouvait exister entre eux.

Non, c’était pour lui parler de son mouchoir manquant qu’elle avait hâte de le voir.

Hélas ! Lefty et M. Wilson arrivèrent en même temps que lui à la table du petit déjeuner. Et M. Wilson repartit au moment même où Bowie se levait en annonçant qu’il serait ravi de les retrouver pour le déjeuner.

Pendant que Lefty débarrassait la table, Merritt alla dans la cuisine et commença à laver les poêles dans lesquelles avaient cuit les pancakes et les œufs. Ce n’est que lorsque Lefty lui apporta assiettes et couverts qu’elle remarqua qu’il était rasé de frais, bien coiffé, et vêtu de manière plus soignée qu’à l’ordinaire.

— Vous êtes bien élégant, ce matin, dit-elle avec un sourire.

— C’est que… j’ai trouvé un travail, annonça-t-il.

— Un travail ? J’en suis ravie pour vous ! Et qu’allez-vous faire ?

— M. Stokes, du magasin général, m’a engagé pour faire de la manutention. Mais…

Il s’arrêta, hésitant visiblement à poursuivre.

— Il m’a bien prévenu, reprit-il après une courte pause, que si je recommençais à boire il me renverrait aussitôt.

— Ça peut se comprendre, dit Merritt avec un petit haussement d’épaules. Mais ne vous inquiétez pas, je suis certaine que vous tiendrez le coup.

— Merci pour votre confiance, miss Dixon, grommela-t-il d’un ton bourru.

Merritt prit un torchon et se mit à essuyer la vaisselle.

— Je suis vraiment contente qu’il vous donne cette chance de repartir d’un bon pied. C’est bien, non ? ajouta-t-elle en voyant son expression mi-inquiète, mi-excitée.

— Oui, bien sûr. Dès que je toucherai ma première paie, je pourrai vous donner quelque chose pour le loyer de ma chambre.

— Ce ne sera pas nécessaire, Lefty.

— Oh si ! J’y tiens. Vous vous êtes toujours bien occupée de moi, même quand ça n’allait pas fort. Alors je ne voudrais pas abuser.

— Mais vous n’abusez pas, voyons ! Ça me fait plaisir de vous avoir à la maison.

Il prit la pile d’assiettes que Merritt venait d’essuyer pour aller les ranger dans le buffet de la salle à manger.

— Sûr, admit-il en baissant les yeux, mais à partir de maintenant, je voudrais arrêter de vivre de la charité des gens.

Merritt comprit que c’était une question de fierté.

— Entendu, Lefty. Comme vous voudrez.

— Euh… je préférerais continuer à occuper la petite chambre du bas, plutôt qu’une de celles du haut. Alors, si ça vous va, je resterai là. Sauf si vous préférez que je trouve un autre endroit.

— Sûrement pas ! Mais les chambres du haut sont plus grandes, et il m’en reste encore deux de libres.

— Oui, mais si je garde la petite chambre du bas, ça me permettra de mettre un peu d’argent de côté.

Merritt hocha la tête.

— Vous semblez avoir déjà pas mal réfléchi à la question.

— Je… En fait… Je voudrais pouvoir retrouver ma femme et mes enfants.

Merritt sentit son cœur se serrer.

— Vous les avez déjà recontactés ?

— Pas encore, non. Je ne veux pas le faire avant de pouvoir leur dire que j’ai trouvé un travail… et que je suis redevenu sobre.

Merritt s’avança pour le serrer brièvement dans ses bras.

— Oh ! Lefty, je suis tellement fière de vous !

— C’est pas encore gagné, protesta-t-il avec un petit rire gêné.

— Vous y arriverez, j’en suis sûre !

— Ce qui est sûr, en tout cas, c’est que je ferais mieux d’y aller si je ne veux pas que M. Stokes me renvoie dès le premier jour !

— Allez-y vite, je finirai toute seule. Merci de m’avoir aidée.

Elle retira son tablier et le posa sur le dossier d’une chaise.

Lefty venait tout juste de passer le seuil lorsqu’elle le rappela.

— Lefty ? Vous n’auriez pas vu par hasard un de mes mouchoirs ? Un tout neuf, brodé à mes initiales en rouge et bleu.

— Non, miss, mais si vous voulez je pourrai vous aider à le chercher ce soir, quand je rentrerai.

— Merci, mais j’ai déjà regardé partout et… j’ai peur de savoir où il pourrait se trouver, ajouta-t-elle à voix basse, comme pour elle-même. Alors à ce soir, Lefty. Passez une bonne journée.

— Vous aussi, miss Dixon.

Elle savait qu’elle passerait sûrement une meilleure journée si elle arrivait à remettre la main sur ce maudit mouchoir. Hélas ! plus elle y pensait, plus elle était convaincue de l’avoir perdu chez Hobbs.

Et qu’il l’avait retrouvé !

Il avait très bien pu tomber de sa poche au moment où elle en avait sorti la chandelle qu’elle avait apportée.

Cette idée lui nouait l’estomac. Elle frémissait d’angoisse en imaginant de quoi Hobbs pourrait être capable s’il avait découvert qu’elle s’était introduite chez lui.

Elle essayait néanmoins de se rassurer en se disant que s’il avait trouvé le mouchoir, il le lui aurait sûrement déjà fait savoir. Peut-être même en la faisant arrêter pour avoir pénétré chez lui !

C’était ridicule, elle se rendait probablement malade pour rien. Mieux valait aller en parler tout de suite à Bowie, décida-t-elle. Elle se sentirait mieux ensuite.

Elle alla dans sa chambre, mit un chapeau, et redescendit rapidement. Elle ouvrit la porte d’entrée et s’arrêta net en découvrant Tobias Hobbs sur le seuil.

Il se découvrit avant de s’incliner.

— Bonjour, miss Dixon, dit-il avec emphase.

— Monsieur Hobbs, répondit Merritt en s’appliquant à parler d’un ton détaché malgré l’appréhension qui lui serrait la gorge. Quel bon vent vous amène ?

Elle sentait son rythme cardiaque s’affoler et avait l’impression que, d’une seconde à l’autre, ses jambes allaient se dérober sous elle. C’est alors qu’elle s’aperçut que Hobbs gardait une main derrière son dos. Elle crut défaillir lorsqu’il la ramena devant lui… pour lui tendre un bouquet !

— Comme je ne vous avais pas revue depuis le 4 Juillet, je voulais vous rendre une petite visite. Mais on dirait que vous vous apprêtiez à sortir…

— Euh… oui, en effet.

Son soulagement en constatant qu’il ne faisait pas mention de son incursion chez lui fut de courte durée. Se pouvait-il qu’il cachât quelque chose derrière cette affabilité de façade ? Cherchait-il à endormir sa méfiance avant de passer à l’attaque ?

— Je ne vais pas vous retenir plus longtemps, reprit-il en lui tendant le bouquet avec un sourire qui semblait sincère. Ces fleurs s’accompagnent d’une invitation à dîner pour ce soir.

Merritt prit le bouquet en crispant nerveusement les doigts sur les tiges des fleurs. Ces derniers temps, déjà, elle avait décliné non seulement son invitation à assister avec lui aux fêtes du 4 Juillet, mais aussi sa proposition de l’accompagner à l’office du dimanche.

Elle savait que Bowie tenait à ce qu’elle traite Hobbs de façon aussi naturelle que possible. Elle résolut donc de s’y efforcer.

— Merci beaucoup, Tobias. Laissez-moi mettre ces fleurs dans l’eau avant de sortir.

Elle espérait qu’il comprendrait qu’elle n’avait pas le temps de lui faire la conversation, et réprima de justesse un soupir agacé en le voyant franchir le seuil.

Il la suivit dans la cuisine, l’observant d’un air grave tandis qu’elle prenait un vase dans un placard, le remplissait d’eau et y disposait les fleurs.

— Avez-vous apprécié le feu d’artifice, l’autre soir ?

— Oui, beaucoup.

— Je ne me souviens pas vous avoir vue après la fin du spectacle.

Elle se figea. Etait-ce une simple remarque ou voulait-il lui signifier qu’il savait pourquoi il ne l’avait pas revue ? Son expression impassible l’empêchait de deviner quoi que ce soit.

— Vous ne m’avez toujours pas donné votre réponse pour ce dîner !

Essuyant subrepticement sur sa jupe ses mains soudain moites, elle s’appliqua à répondre d’un ton affable.

— Merci beaucoup pour cette invitation, mais je dois vous dire que… je vois quelqu’un.

Ni elle ni Bowie n’en avaient parlé à quiconque, mais ce n’était pas non plus un secret.

Cette fois, les yeux sombres de Hobbs trahirent sa surprise.

— Depuis la fête de l’Indépendance ? C’est vraiment récent !

— Oui.

— Donc, ce n’est pas encore très… sérieux.

— Non.

Pas encore.

Il hocha lentement la tête, sortit de la cuisine et se dirigea vers la porte.

Merritt le suivit, s’appliquant malgré sa nervosité croissante à se comporter comme elle l’aurait fait d’ordinaire.

— J’ai entendu dire que vous travaillez maintenant au bureau de fret de M. Fitzgerald ?

— Oui, répondit-il avec un sourire en s’arrêtant sur le porche. Ça ne me plaît pas autant que mon ancien travail de shérif, mais ça me laisse davantage de liberté.

— Je n’en doute pas, commenta sobrement Merritt, qui connaissait bien les servitudes du métier.

— Je dois reconnaître que ça repose de ne plus être dérangé en pleine nuit pour une bagarre de saloon.

Elle se faisait la remarque qu’il prenait son refus de fort bonne grâce quand, tout à coup, il revint à la charge.

— Puis-je vous demander le nom de l’homme qui vous courtise ?

Comme il ne semblait ni menaçant ni même mortifié, elle estima qu’il n’y avait aucun risque à lui répondre.

— C’est Bowie. Je veux dire le shérif Cahill.

— Je vois.

L’espace d’une fraction de seconde, elle crut voir son regard se durcir.

— Je refuse de perdre espoir, miss Dixon, reprit-il en remettant son chapeau. Peut-être qu’un jour vous finirez par accepter mon invitation.

Il comptait vraiment persister ?

Elle se força à sourire.

— Voilà qui s’appelle faire preuve de persévérance.

Il porta la main à son chapeau en guise de salut.

— Je vous souhaite une excellente journée, miss Dixon.

— Bonne journée à vous aussi, Tobias. Et merci encore pour les fleurs.

Elle attendit qu’il ait traversé la rue et se soit éloigné avant de fermer la porte et de la verrouiller, puis elle se hâta vers le bureau de Bowie.

Si elle se sentait déjà nerveuse avant la visite de Hobbs, elle l’était bien plus à présent. Il l’avait complètement déstabilisée en se présentant chez elle.

Mais plus encore que sa visite, c’était sa conversation qui l’avait perturbée.

D’abord certaine qu’il était venu parce qu’il avait trouvé son mouchoir, elle avait pensé ensuite qu’elle s’était inquiétée pour rien… et fini par se demander s’il ne jouait pas avec elle au chat et à la souris.

Elle atteignit le bureau du shérif dans un état de nervosité tel qu’elle n’en avait pas connu depuis longtemps.

Avant d’entrer, elle jeta un coup d’œil dans la rue et fut soulagée de ne pas voir Hobbs reparaître.

Bowie se leva pour la rejoindre.

— Que se passe-t-il ? Je vous ai quittée il y a moins d’une heure. Non pas que je m’en plaigne, au contraire ! ajouta-t-il avec un sourire malicieux.

— Je voulais venir vous voir tout de suite après le petit déjeuner pour vous parler de mon mouchoir, mais Lefty avait des choses à m’annoncer et ensuite Hobbs est arrivé et j’ai peur qu’il ne sache ! débita-t-elle tout d’un trait.

— Eh ! Pas si vite !

Bowie posa ses grandes mains sur ses épaules, en un geste d’apaisement.

— Allons, ma douce, du calme. Reprenons tout ça depuis le début.

— Désolée de paniquer comme une idiote, dit-elle avec un pauvre sourire, mais…

Elle s’arrêta un instant, le temps de prendre une profonde inspiration.

— Alors voilà. J’ai perdu mon mouchoir.

Bowie attendit qu’elle poursuive.

— Personne ne vous l’aurait rapporté, par hasard ?

— Un mouchoir ? Non.

— C’est bien ce que je craignais ! gémit-elle, luttant pour refréner un nouvel accès de panique.

— Merritt, je vous en prie, calmez-vous et racontez-moi tout depuis le début. Pourquoi le fait d’avoir perdu un mouchoir vous inquiète-t-il à ce point ?

Il l’attira plus près de lui, l’encourageant du regard à poursuivre.

Elle lui expliqua donc l’histoire du nouveau mouchoir qu’elle avait brodé à ses initiales, en bleu et rouge, pour l’assortir à la robe que Rosa lui avait confectionnée pour les célébrations du 4 Juillet.

— Ce n’est qu’hier que je me suis rendu compte que je ne le retrouvais plus. J’ai pensé vous en parler, mais je m’inquiétais à propos de Lefty et…

— J’aimerais vous aider, dit Bowie, mais je ne vois pas bien comment.

— Oh ! excusez-moi, je m’explique très mal ! Je voulais dire que je n’avais porté ce mouchoir qu’une seule fois, pour les célébrations du 4 Juillet. Et que je l’ai perdu ce jour-là.

— Je ne me souviens pas vous avoir vue avec… Et vous pensez l’avoir perdu chez Hobbs ?

— Je n’en sais rien, et c’est bien ce qui m’inquiète !

— Peut-être que vous l’avez perdu pendant le feu d’artifice. Il faisait sombre, vous ne vous en seriez pas rendu compte.

— C’est ce que j’ai pensé au début, alors j’ai demandé un peu partout autour de moi. Personne ne l’a vu. Mes initiales sont dessus, vous comprenez ! Donc, si je l’ai perdu chez Hobbs, il sait que c’est à moi qu’il appartient ! Oh ! Bowie, vous imaginez un peu ? gémit-elle en crispant les mains sur sa chemise. S’il sait que je suis venue chez lui…

L’une des grandes mains de Bowie descendit jusqu’à sa taille.

— Vous disiez qu’il était venu tout à l’heure vous voir…

— Oui, juste au moment où je m’apprêtais à sortir pour venir ici.

— Que voulait-il ?

— M’apporter des fleurs et m’inviter à dîner.

Bowie fronça les sourcils.

— C’est-à-dire exactement la même chose que ce qu’il a fait avant le 4 Juillet, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Il est donc impossible d’en déduire quoi que ce soit. Il pourrait tout à fait avoir trouvé votre mouchoir et donc savoir que vous avez pénétré chez lui. Mais on ne peut pas dire que son comportement l’indique.

— Il m’a demandé si j’avais apprécié le feu d’artifice et a mentionné qu’il ne m’avait plus vue après le spectacle. Pourquoi ne m’a-t-il parlé que du feu d’artifice ? Pourquoi ne m’a-t-il pas demandé si j’avais apprécié l’ensemble de la journée ?

Elle ferma les yeux une seconde avant de les rouvrir.

— Je suis stupide, n’est-ce pas, de vouloir à tout prix trouver une signification cachée derrière chacune de ses paroles ? J’ai pensé un instant retourner chez lui et…

— Non ! s’exclama Bowie en resserrant la main sur sa taille.

— Je me suis rappelé ce que vous m’aviez dit, le rassura-t-elle avec un sourire, et je me suis abstenue. Mais il faut absolument que je sache, vous comprenez !

— Je comprends surtout que, dans l’immédiat, il n’y a absolument rien que nous puissions faire. A part attendre de voir ce que fait Hobbs. Dites-moi… J’espère que vous n’avez pas accepté son invitation à dîner.

Elle leva les yeux au ciel.

— Mais non, voyons ! Par contre, je lui ai dit que nous… nous fréquentions.

Bowie eut un petit rire.

— Ça n’a pas dû vraiment lui plaire.

— Oh ! ça ne lui a pas entamé le moral outre mesure ! Il a dit que c’était trop récent pour être sérieux, et qu’il gardait donc l’espoir qu’un jour je finisse par accepter ses invitations.

— Il ne laissera pas tomber, alors !

— Apparemment non. Mais il ne soupçonne pas à quel point je peux moi aussi faire preuve d’obstination. Je lui ferai comprendre — en douceur — qu’il n’a aucune chance.

— J’y compte bien ! approuva Bowie en riant. Trêve de plaisanterie, reprit-il d’un ton plus sérieux. Je veux que vous cessiez de vous inquiéter à propos de ce mouchoir.

— Mais si Hobbs…

Il la fit taire en lui posant un doigt sur les lèvres.

— Je vais voir si je trouve quelque chose.

— Oh ! merci ! Encore une fois…

— N’auriez-vous pas une façon beaucoup plus agréable de me remercier ?

Avec un petit rire elle se haussa sur la pointe des pieds et lui effleura les lèvres d’un baiser.

Consciente qu’ils avaient tous les deux fort à faire, elle se résolut à le quitter et, après un dernier sourire, reprit le chemin du Morning Glory.

Grâce à lui, elle se sentait un peu rassérénée. Mais pas tout à fait, loin s’en fallait…

*  *  *

Bowie avait essayé de rassurer Merritt à propos de cette affaire de mouchoir, mais il doutait d’y être tout à fait parvenu.

C’est pourquoi, au cours de la semaine qui s’était écoulée depuis qu’elle lui avait fait part de sa crainte d’avoir perdu ce fameux mouchoir chez l’ex-shérif, il avait secrètement perquisitionné le domicile de Hobbs ainsi que le bureau dans lequel il travaillait désormais.

Sans succès. Aucune trace de ce mouchoir nulle part.

Il n’avait pas eu davantage de chance dans sa traque de Saul Bream. Il avait eu beau interroger des dizaines de gens, il n’avait obtenu aucun résultat. Il avait aussi questionné Lefty, pour savoir si par hasard il aurait pu apercevoir quelqu’un qui lui aurait paru suspect aux alentours du Morning Glory, ou alors pendant la semaine qu’il avait passée seul à Phantom Springs. Rien de ce côté-là non plus.

Dans un tout autre registre, en revanche, sa surveillance de Merritt lui avait permis de constater de visu — avant qu’elle ne le lui raconte le soir lorsqu’il rentrait — que l’ex-shérif lui avait rendu visite à trois reprises.

Hobbs lui avait d’abord apporté des friandises qu’elle avait commencé par refuser, avant de les accepter par politesse en lui faisant toutefois promettre de ne plus rien lui apporter. A la visite suivante, il lui avait demandé de l’accompagner à l’office du dimanche. La troisième fois, il lui avait proposé une promenade en ville avec lui. Merritt avait toujours décliné.

Il espérait, sans trop y croire, que Hobbs finirait par se lasser et la laisserait tranquille.

Se réjouissant à l’idée de la soirée à venir, il pressa le pas vers le Morning Glory. Ils avaient prévu de sortir pour dîner ensemble, pour la seconde fois cette semaine.

Jusqu’à présent, l’un comme l’autre semblaient se satisfaire d’avoir décidé de « prendre leur temps ». Il était shérif et le resterait, c’était une certitude. Cette phase d’observation devait permettre à Merritt de déterminer si elle se sentait capable d’accepter ce fait, et de juger s’il avait ou non la même approche de cette profession que son défunt mari.

*  *  *

Après qu’ils eurent dîné au restaurant Steven, Bowie loua un buggy, et ils prirent la direction de Phantom Springs, pour chercher un peu de fraîcheur au bord de l’eau et échapper momentanément à la chaleur étouffante de ce mois de juillet.

Une fois sur place, Bowie déplia le plaid qu’il avait apporté au pied d’un grand chêne, près de la mare qui entourait les rochers d’où jaillissait la source.

Comme Merritt s’avançait jusqu’au bord de l’eau dans laquelle se reflétait le soleil couchant, Bowie la suivit du regard, admirant sa silhouette qui se découpait en ombre chinoise sur le décor champêtre. Elle portait une robe à rayures vertes et blanches, et avait réuni en une tresse lâche ses cheveux que le soleil éclairait de reflets dorés.

Elle se tourna vers lui avec un doux sourire.

— J’adore cet endroit !

— C’est aussi l’un des endroits que je préfère, dit-il en répondant à son sourire.

Il lui tendit la main. Elle revint vers lui et s’assit sur le plaid en un mouvement gracieux qui étala son ample jupe en corolle autour d’elle.

Bowie déporta son holster sur le côté avant de s’asseoir auprès d’elle.

— Quelle chance ! remarqua-t-il. Nous sommes arrivés juste à temps pour voir le coucher du soleil.

Le visage tourné vers l’horizon qu’un flamboiement d’orange et d’or embrasait, elle sourit. Il s’absorba lui aussi dans la contemplation de ce spectacle superbe, jusqu’au moment où le soleil disparut tout à fait, laissant les collines nimbées d’un doux halo gris.

Il reporta ensuite son attention sur le délicat profil de Merritt, admirant la texture veloutée de sa peau, avant de revenir à regret sur le sujet qui la préoccupait.

— Je suis retourné chez Hobbs, et je suis aussi allé à son bureau.

Elle se tourna vers lui avec un regard plein d’espoir.

— Je regrette de devoir vous dire que je n’ai rien trouvé.

Malgré sa déception évidente, elle le remercia d’un sourire.

— Je suis sincèrement touchée que vous ayez essayé.

— J’aurais préféré avoir de meilleures nouvelles.

— Peut-être avez-vous raison… Il est possible que je l’aie simplement laissé tomber pendant le feu d’artifice et qu’il se soit envolé.

Bowie savait qu’elle ne le croyait pas vraiment. Lui non plus, d’ailleurs, et c’était la raison pour laquelle il comptait bien continuer à chercher.

Elle reporta son attention sur l’eau, dont seul un reflet argenté signalait désormais la présence dans la pénombre du crépuscule.

Et Bowie, une fois encore, se replongea dans la contemplation de son profil.

Elle lui posa doucement la main sur la cuisse.

— Regardez…

Il suivit la direction de son regard.

— On dirait que l’eau est constellée d’étoiles…

C’était vrai, mais Bowie était infiniment plus intéressé par la jeune femme que par le reflet des étoiles dans l’eau. Il s’allongea, en appui sur les coudes, et se demanda combien de temps il lui faudrait pour défaire la ligne de boutons qui fermaient sa robe dans le dos…

— Combien de temps avez-vous été mariée ? lui demanda-t-il soudain.

Surprise par sa question, elle lui jeta un coup d’œil par-dessus son épaule.

— Six ans. Et cela fait maintenant quatre ans que je suis veuve.

— Et qu’est-ce qui vous a décidée à venir vous installer à Cahill Crossing ?

— J’avais envie de prendre un nouveau départ, et j’avais entendu parler de cette petite ville qui se développait dans un décor idyllique de prairies et de collines boisées… Et puis j’avoue que je me sentais terriblement seule à Austin.

Bowie songea qu’elle avait déjà dû se sentir seule à l’époque où son mari était encore en vie.

Il lui prit la main et lui caressa doucement les doigts. Le sourire qu’elle lui adressa fit bondir son cœur dans sa poitrine.

Les odeurs entêtantes de la terre et de l’herbe montaient autour d’eux, et il mourait d’envie de l’embrasser.

— Avez-vous eu des nouvelles de votre sœur ? lui demanda-t-elle alors.

— Non. Mais j’ai envoyé un télégramme à Quin pour le prévenir qu’elle allait revenir. Le bureau du télégraphe de Dodge City conservera le message jusqu’à ce qu’il y arrive. S’il n’y est pas déjà.

— N’avez-vous eu aucun contact avec lui depuis qu’Addie et lui ont quitté le ranch ?

— Non.

Elle se tourna vers lui.

— Vous savez maintenant pourquoi je suis venue m’installer à Cahill Crossing. A mon tour de vous demander pourquoi vous en êtes parti.

Il hésita un instant avant de lui répondre.

— A cause de Clea. Je croyais vous l’avoir déjà dit.

Il savait qu’il le lui avait dit, mais il savait aussi qu’il ne lui avait pas tout dit.

— C’est donc à cause d’elle que vous n’êtes pas resté au ranch après la mort de vos parents ?

Il eut un petit rire sans joie.

— Non. A cette époque, elle était déjà partie depuis longtemps. Avec un fils de famille fortuné.

— Après la mort de Seth, reprit Merritt d’une voix douce, je me rappelle que j’ai ressenti un besoin très fort d’avoir ma famille autour de moi. Ça n’a pas été le cas pour vous, après la mort d’Earl et Ruby ?

Il n’avait jamais parlé à personne de la raison pour laquelle il était reparti à Deer County après l’enterrement de ses parents. Jamais. Tout à coup, sans qu’il eût pu dire pourquoi, il se rendit compte que ça ne le dérangeait pas d’en parler à Merritt. C’était juste que… il avait du mal à commencer.

Le silence s’installa entre eux, jusqu’au moment où elle libéra sa main de la sienne pour la lui poser sur le genou.

— Excusez-moi de vous avoir posé cette question. Je ne voulais pas me montrer indiscrète.

— Ce n’est pas que je ne veuille pas vous en parler, au contraire. Je vous avoue d’ailleurs que je suis très surpris d’avoir envie de le faire. C’est juste que… je me suis vraiment comporté comme un imbécile.

Il se redressa et recouvrit de la sienne la main de Merritt.

— A l’époque où mes parents ont été tués, Ace avait déjà quitté son poste de shérif de Deer County et je l’avais remplacé. Ma et Pa devaient se rendre à Wolf Grove, pour assister à la cérémonie consacrant le don qu’ils venaient de faire au conseil municipal d’une portion substantielle de leur domaine. Afin, comme vous le savez sans doute, de permettre l’expansion de la ville qui porte le nom de notre famille. Il faut que vous sachiez que Pa… n’avait pas du tout approuvé ma décision de devenir shérif.

Au souvenir de la déception qu’il avait lue sur le visage de son père lorsqu’il lui avait annoncé son intention de quitter le ranch pour devenir shérif, il secoua la tête tristement.

— Bref, quand ils m’ont demandé de les accompagner à Wolf Grove, j’ai prétexté que je devais rester à Deer County pour surveiller un prisonnier dangereux. C’était exact, mais mon adjoint aurait fort bien pu s’en charger seul. C’est juste que je n’ai pas voulu, une fois encore, affronter le regard réprobateur de mon père…

Il demeura un long moment sans rien dire, fixant sans la voir l’eau qui miroitait devant lui.

Merritt glissa son bras sous le sien.

— Vous estimez avoir une responsabilité quelconque dans leur mort ? C’est pour ça que vous n’avez pas voulu rester après l’enterrement ?

— J’ai effectivement une responsabilité dans leur mort. Nous en avons tous une. Pour une raison ou pour une autre, aucun de nous n’a accepté de les accompagner à Wolf Grove. Nous avons tous trouvé une excuse pour ne pas y aller.

Merritt garda le silence, attendant qu’il soit prêt à poursuivre.

— Tout de suite après l’enterrement, reprit Bowie d’une voix sourde, Quin a commencé à donner des ordres, à assigner à chacun d’entre nous des responsabilités pour le ranch. J’avais déjà un job. Je n’avais pas l’intention d’en prendre un autre, surtout pas si cela impliquait de démissionner d’un poste que j’avais obtenu en travaillant dur. J’ai eu l’impression — en fait, nous avons tous eu la même impression — que Quin avait décidé de prendre la place de Pa. Ça m’a exaspéré, j’ai perdu mon calme et… Leanna nous a arrêtés juste avant qu’on en vienne aux mains. Mais elle et Chance ne voulaient pas non plus rester sous les ordres de Quin. Pas plus que moi.

Merritt lui tapota la jambe dans un geste de réconfort.

— Avec le recul, je me rends compte que Quin essayait juste de remettre un peu d’ordre dans notre univers qui venait d’être si violemment chamboulé. Qu’il essayait de sauvegarder l’unité de notre famille, malgré la disparition soudaine et si brutale de nos parents.

— Le lui avez-vous dit ? Je veux dire… que vous avez compris cela maintenant ?

Bowie secoua la tête en signe de dénégation.

— Tout n’est pas perdu, vous savez. Vous pouvez encore resserrer les liens familiaux, puisque vous êtes revenu et que Leanna va bientôt revenir elle aussi. N’avez-vous pas envie de vous réconcilier avec Quin ?

— Si, bien sûr… Mais je lui ai dit certaines choses… je ne suis pas certain qu’il me les pardonnera jamais. Pareil pour Chance et pour Leanna.

— Et vous ? Vous sentez-vous capable de lui pardonner ?

— Oui.

— Alors il faut absolument que vous essayiez d’arranger les choses. Chacun d’entre vous représente, pour chacun des trois autres, la seule famille qui lui reste. Ne ruinez pas cela.

Il se tourna enfin vers elle, et fut surpris de voir que ses yeux brillaient de larmes.

C’est alors qu’il comprit la raison de sa loyauté envers Saul. Hors-la-loi ou pas, cet homme était pour elle comme un frère.

Il eut tout à coup l’impression de sentir son cœur gonfler dans sa poitrine à lui en faire exploser les côtes. Jamais, avec Clea, il n’avait éprouvé de sensation aussi forte, aussi intense.

Passant le bras autour de sa taille, il l’attira sur ses genoux.

— Eh ! fit-elle avec un petit rire. Qu’est-ce qui vous prend ?

— J’avais envie de vous sentir plus près.

A l’instant où il posa ses lèvres sur les siennes, elle enroula les bras autour de son cou et se plaqua contre lui avec une fougue qui l’enflamma. Lorsqu’il approfondit son baiser, elle l’accueillit avec un petit gémissement de bonheur, et ils perdirent toute notion de temps et de lieu…

Un craquement sec au-dessus d’eux les fit soudain sursauter. Bowie se redressa vivement et fouilla du regard les branches du grand chêne avant de se rendre compte qu’il avait dû entendre un écureuil ou un oiseau. Merritt, qui avait dû arriver à la même conclusion, poussa un soupir de soulagement. Il lui entoura les épaules de ses bras pour l’attirer à lui de nouveau et lui caresser doucement le dos, jusqu’à ce que leurs battements de cœur retrouvent un rythme normal.

Cette interruption l’avait brutalement ramené à la réalité, lui rappelant où ils se trouvaient. C’était un endroit tout à fait charmant, mais pas du tout celui où il aurait voulu être pour ce qu’il souhaitait faire avec Merritt.

Le jour où, enfin, il la tiendrait nue dans ses bras, il ne voulait pas risquer d’être dérangé par l’arrivée inopinée d’un cavalier en maraude.

— On ferait sans doute mieux de rentrer, dit-il contre son cou.

— Oui, fit-elle dans un souffle.

Il s’écarta, se releva et l’aida à se lever à son tour.

Après avoir prestement replié le plaid, il alla le ranger sous le siège du buggy puis tendit la main à Merritt pour l’aider à monter. Il grimpa ensuite à côté d’elle et fit claquer les rênes. Le départ brusque du buggy fit glisser Merritt contre lui, et, heureux de ce contact, il lui posa aussitôt la main sur la jambe pour lui signifier de rester là.

Ils demeurèrent quelque temps sans parler, se laissant bercer par le galop de la jument et le bruit régulier des roues sur le sol.

Soudain, la voix de Merritt s’éleva dans la nuit.

— Merci infiniment de m’avoir raconté ce qui s’est passé avec vos frères et votre sœur. J’imagine que ça n’a pas été facile.

— Non, pas vraiment, admit-il avec un petit rire. Mais ça m’a fait du bien de vous en parler.

Il lui prit la main et lui sourit, séduit, une fois de plus, par la douceur de son visage et la délicatesse de ses traits. Elle lui semblait plus belle encore à la clarté de la lune.

Ils parcoururent en silence le reste du chemin jusqu’au moment où, alors qu’ils atteignaient la limite nord de la ville, Bowie tira sur les rênes pour arrêter la jument.

— Que…

Il l’attira à lui et prit possession de ses lèvres pour un dernier baiser.

Lorsqu’il détacha enfin sa bouche de la sienne, ils étaient tous deux haletants. Les lèvres de Merritt étaient humides de son baiser, ses cheveux en désordre. N’importe qui les ayant aperçus à ce moment aurait deviné qu’il l’avait embrassée.

Ils étaient si absorbés l’un par l’autre qu’ils ne prêtaient aucune attention aux cris et aux rires qui leur parvenaient mais, tout à coup, un fracas de verre brisé fit sursauter Merritt.

— Encore une bagarre, marmonna Bowie en reprenant les rênes. Il va falloir que j’y aille.

Il lança la jument au trot en direction de la ville mais, autant par discrétion que par prudence, il préféra contourner les quartiers nord plutôt que de les traverser. Intérieurement, il pestait contre ses concitoyens incapables de se tenir tranquilles plus de quelques heures d’affilée. Il aurait tant aimé pouvoir passer sa soirée en tête à tête avec Merritt !

C’est à cet instant précis qu’il prit conscience que c’était la première fois qu’il en voulait à son métier d’empiéter sur sa vie privée.

Cela lui causa un choc.

Jamais, jusqu’à présent, il n’avait trouvé quoi que ce soit à reprocher à son métier.

Waouh ! Ça, c’était grave !

Et il y avait plus grave encore. Alors qu’il s’était convaincu de pouvoir garder un contrôle parfait de la situation, de ses sentiments, de la façon dont il souhaitait faire évoluer sa relation avec Merritt, il était en train de se rendre compte qu’il ne contrôlait plus rien du tout.

Parce qu’il était passé directement de la position d’observateur prudent… à celle d’amoureux transi.

Et ça lui fichait une frousse de tous les diables.