Chapitre 7

Bowie n’était pas vraiment certain de la façon dont il allait aborder Merritt Dixon lorsqu’il la verrait. En revanche, il était absolument sûr de devoir trouver au plus vite l’occasion d’une nouvelle discussion.

Il lui avait fallu beaucoup de temps avant de pouvoir s’endormir, la nuit précédente, après qu’elle avait quitté sa chambre. Parce que son refus de lui dire ce qu’il voulait savoir l’avait rendu furieux, bien sûr, mais pas seulement.

Pour tout dire, il se sentait presque aussi furieux contre lui-même que contre elle. Peu après son départ, il s’était surpris à rêver les yeux ouverts à son doux visage, à son parfum léger, et à ses longs cheveux qui lui cascadaient sur les épaules… cette masse soyeuse dans laquelle il avait ressenti, pendant qu’elle lui parlait, l’envie irrépressible de glisser les mains.

Oui, cela ne faisait hélas ! aucun doute, il était de plus en plus attiré par elle. A tel point que cette attirance menaçait de perturber sérieusement le déroulement de son enquête.

Comment pouvait-il espérer réussir à monopoliser toutes ses facultés sur la recherche des assassins de ses parents s’il ne parvenait même pas à interroger Merritt Dixon sans être aussitôt obnubilé par son envie de la toucher ?

Il allait devoir se reprendre, et de toute urgence.

Lorsqu’il descendit pour le petit déjeuner, il trouva Lefty et M. Wilson déjà attablés. Impossible donc de parler à sa logeuse. Il attendit un peu puis abandonna lorsqu’il se rendit compte que Lefty restait avec elle pour l’aider à débarrasser.

Peut-être aurait-il plus de chance à l’heure du déjeuner, songea-t-il.

Ce ne fut malheureusement pas le cas. Prétextant un rendez-vous à l’extérieur, Merritt s’éclipsa tout de suite après le repas.

Se pouvait-il qu’elle ait lu sur son visage qu’il voulait lui parler ? Essayait-elle en conséquence de l’éviter ?

Un peu plus tard dans l’après-midi, alors qu’il était sorti prendre l’air sur le seuil de son bureau, il la vit, un panier de linge dans les bras, se diriger vers le jardin derrière la maison. Seule.

Il descendit les marches et se dirigea d’un pas vif vers le Morning Glory, sans toutefois montrer trop de précipitation pour ne pas risquer d’attirer l’attention d’éventuels passants. En arrivant au niveau de la maison, il s’arrêta un instant à l’angle, appréciant la grâce des mouvements de la jeune femme tandis qu’elle se penchait pour prendre dans son panier un drap mouillé, avant de se redresser sur la pointe des pieds pour le passer sur la corde à linge, ses mains fines courant avec vivacité sur le drap pour le tendre et le lisser.

Le soleil éclairait sa chevelure de reflets dorés. Elle portait une robe de toile qui soulignait la sveltesse de sa taille et dont la teinte, d’un violet intense, la faisait paraître comme une fleur des champs sur le fond vert de l’herbe du jardin. Lorsqu’elle pivota sur elle-même pour se tourner vers le panier, il aperçut, dans l’envolée de sa jupe, l’éclair fugitif d’un jupon blanc.

Elle prit un autre drap et le suspendit à côté du premier. Elle venait de finir de le mettre en place lorsqu’elle l’aperçut.

Elle lui accorda à peine un regard avant de disparaître derrière le drap pour prendre une autre pièce de linge dans le panier.

Il la rejoignit en quelques enjambées et vit dans son regard, quand elle se redressa, une lueur de défiance et d’inquiétude à la fois.

— Hello, fit-il.

Elle détourna les yeux et se pencha pour prendre une taie d’oreiller dans le panier.

— Vous avez besoin de quelque chose ?

La sécheresse de son ton ne laissait aucun doute : elle était encore contrariée par leur conversation de la nuit précédente et avait deviné la raison de sa venue.

— Je voulais vous parler. Vous êtes partie très vite après le déjeuner, tout à l’heure.

— J’avais rendez-vous chez Rosa, pour l’essayage d’une robe que je compte mettre aux célébrations du 4 Juillet. Que puis-je faire pour vous ?

Bowie envisagea un instant de procéder avec subtilité, puis se ravisa. A quoi bon tourner autour du pot ? Tous deux savaient parfaitement pourquoi il était là.

— J’aimerais que vous me donniez le nom de votre ami.

Elle se redressa, rejeta la tête en arrière et, malgré leur différence de taille, parvint tout de même à le toiser froidement.

— Il me semble vous avoir déjà dit qu’il n’en était pas question.

Il avait beau être venu sans illusions, il n’en fut pas moins déçu.

— Pourquoi vous obstinez-vous à le protéger ? Si cet homme tenait à vous autant que vous semblez tenir à lui, jamais il ne vous aurait impliquée dans cette histoire. Ou, en tout cas, il aurait au moins accepté de venir me parler, comme vous lui avez demandé de le faire.

— On ne peut tout de même pas lui reprocher de réfléchir, n’est-ce pas, shérif ?

Il n’aima pas du tout la façon dont elle avait prononcé ce dernier mot.

— Si vous voulez mon avis, il réfléchit surtout à la façon de s’éviter des ennuis.

— Peut-être, en effet. J’espère en tout cas que ces informations lui vaudront des circonstances atténuantes.

— Si je les obtiens de quelqu’un d’autre avant qu’il ne se décide enfin à me les donner, ces informations lui vaudront plutôt la corde. Vous devriez lui dire cela, la prochaine fois que vous le verrez.

Elle le fusilla du regard.

— Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que s’il ne se décide pas à parler avant que je lui mette la main dessus, ça risque de très mal se passer.

Elle laissa retomber dans le panier la taie d’oreiller qu’elle venait de prendre et se campa devant lui, poings sur les hanches, le menton relevé.

— Et moi qui pensais que vous étiez venu me voir pour vous excuser !

— M’excuser ? répéta-t-il. M’excuser de quoi ?

— De m’avoir traitée comme vous l’avez fait la nuit dernière. Et vous recommencez ! Vous agissez avec moi comme si j’étais un suspect.

Il eut un petit rire sans joie.

— Vous vous bercez d’illusions, si vous vous figurez que c’est ainsi qu’on traite un suspect ! De toute façon, là n’est pas la question. J’espérais simplement que vous étiez revenue à la raison et que vous me donneriez le nom de votre informateur.

— Revenue à la raison ? répéta-t-elle, les yeux plissés.

Il eut l’impression qu’il l’avait choquée et blessée en même temps.

Bon, d’accord, il aurait peut-être pu s’exprimer autrement, mais elle le rendait fou. Ne comprenait-elle donc pas qu’elle se mettait en danger en se taisant ?

— Vous avez peut-être confiance en ce bon à rien, mais pas moi.

Il vit le rouge lui monter aux joues, le vert clair de ses yeux s’assombrir jusqu’à prendre une teinte émeraude… et il en perdit tout à coup le fil de son discours.

Bon sang, qu’elle était belle !

Elle le dévisagea un moment avant de répondre.

— J’espère que vous vous rendez compte que ce n’est pas en parlant de mon ami sur ce ton que vous obtiendrez de moi ce que vous désirez.

Elle avait raison. Il se comportait vraiment comme un imbécile.

Agacé de se sentir si troublé par son doux parfum qu’il percevait par-dessus l’odeur de lessive, il soupira.

— Je suis désolé, mais j’aimerais que vous compreniez que je m’inquiète pour votre sécurité.

— C’est inutile.

— Peut-être, mais je préférerais l’entendre de la bouche de votre informateur. Vous semblez oublier que les complices qu’il a cités sont morts tous les deux. C’est ce qui m’inquiète, et c’est pourquoi je préférerais l’entendre dire, lui, que vous n’êtes pas en danger.

Comme elle l’observait en silence, il attendit en espérant qu’elle était en train de réfléchir à ce qu’il venait de lui dire et qu’elle finirait par se rendre compte qu’il avait raison.

— Etes-vous bien certain de vous sentir avant tout concerné par ma sécurité ? demanda-t-elle soudain.

— Oui.

La réponse avait fusé tout naturellement, et il en fut surpris. Oui, il était très sincèrement inquiet pour sa sécurité. Et, non, ça ne faisait plus l’ombre d’un doute, il tenait à elle.

Il préféra cependant ne pas le lui dire, car l’instant lui paraissait mal choisi. Jamais elle ne croirait en sa sincérité ; elle le jugerait plutôt prêt à tout pour obtenir ce qu’il voulait.

— Je suis responsable de la sécurité des habitants de cette ville. Tous les habitants, y compris vous.

Il crut voir passer dans son regard une lueur de déception, mais ce fut si fugitif qu’il n’en aurait pas juré.

— Et puis nous sommes amis, n’est-ce pas ? ajouta-t-il d’un ton grave.

Une fois encore, elle le regarda longuement sans rien dire, comme si elle était en train de jauger son degré de sincérité.

— Oui, répondit-elle enfin, et croyez bien que j’apprécie notre amitié. Mais comprenez aussi que je ne vais pas, pour autant, trahir la confiance d’un autre ami.

Bowie serra les dents. Pourquoi diable fallait-il qu’elle soit si têtue ?

— Je suis aussi concerné par la sécurité de votre ami. Vous imaginez bien que si Hobbs réussit à mettre la main sur lui avant moi, il sera vraiment en danger. Surtout si Pettit, avant de mourir, a donné à Hobbs le nom des hommes qu’il avait engagés pour lui donner un coup de main.

Elle pâlit.

— Je vous assure que votre ami serait plus en sécurité avec moi plutôt que seul dans la nature, insista Bowie d’une voix douce.

Il attendit un instant, mais elle garda le silence.

— Il faut vraiment que je lui parle, Merritt. Il pourrait me dire quelque chose qui semblerait pour vous sans le moindre intérêt mais qui, pour moi, pourrait avoir une importance cruciale.

Elle regarda au loin, sourcils froncés, son visage reflétant son conflit intérieur.

— Non, dit-elle enfin. Je ne peux rien vous dire pour le moment. Mais je suis certaine qu’il va me contacter de nouveau. Quand il le fera, je pense que je réussirai à le convaincre de venir vous parler.

Bowie dut prendre sur lui pour ne pas s’emporter.

— Comme je vous l’ai déjà dit, si votre ami tenait à vous autant que vous le croyez, il chercherait avant tout à vous protéger. Et ce n’est pas en vous impliquant dans cette affaire qu’il le fera.

— Ne pouvez-vous pas accepter de lui laisser une chance ?

— Je présume que je n’ai pas le choix, si je veux que vous me donniez ces informations.

Il jugea inutile de lui expliquer qu’il pourrait trouver d’autres moyens de découvrir l’identité de cet homme. En parlant à ses amis, pour commencer.

Non seulement elle risquait d’être furieuse, mais il ne voulait pas qu’elle se précipite chez eux pour les convaincre de ne surtout pas répondre aux questions qu’il pourrait venir leur poser.

Elle lui lança un regard soupçonneux.

— Qu’êtes-vous en train de manigancer ?

Il haussa les épaules et la vit pincer les lèvres.

Un appel les fit se retourner.

— Shérif ! Télégramme pour vous !

Un garçon dégingandé d’une quinzaine d’années arrivait vers eux en courant, un télégramme à la main.

— Shérif, ce télégramme vient d’arriver pour M. Quin, mais comme il n’est pas là, on m’a dit de vous l’apporter.

— Merci.

Bowie prit le papier que le gamin lui tendait, le déplia et vit qu’il venait de Leanna.

— Retourne tout de suite dire à l’opérateur de télégraphier au bureau de Deadwood pour demander à la dame d’attendre ma réponse.

Merritt avança d’un pas.

— De qui est-ce ?

— Leanna.

Le gamin émit un petit ricanement et Bowie le dévisagea.

— Tu peux nous dire ce qu’il y a de drôle ?

— Euh… rien, shérif. Rien du tout, balbutia-t-il en s’empourprant.

Il tourna les talons pour repartir en courant sous le regard réprobateur de Merritt.

— Quel culot ! fit-elle.

Sans faire de commentaire, Bowie reporta son attention sur le télégramme.

Après avoir reçu celui de Quin l’informant des soupçons concernant la mort de leurs parents, Leanna annonçait son intention de revenir.

Avec son fils.

Le soulagement et la joie de Bowie s’en trouvèrent aussitôt assombris.

Alors, c’était vrai. Sa sœur avait bel et bien un enfant. Et un enfant illégitime, qui plus est, sinon elle aurait mentionné un mari.

Il se sentit soudain en proie à la culpabilité et au regret.

Merritt lui posa la main sur le bras.

— Que se passe-t-il ? De mauvaises nouvelles ?

— Leanna revient à la maison. Avec son fils.

Il tourna la tête pour fixer d’un œil vide les collines à l’horizon.

— Vous le saviez ?

— Vous voulez dire pour son fils ?

Il acquiesça d’un hochement de tête.

— Je l’avais entendu dire, oui, mais j’avais relégué cette nouvelle au chapitre des ragots. J’ai peu connu Leanna avant qu’elle ne quitte Cahill Crossing, mais ça ne m’empêche pas d’avoir du mal à croire qu’elle puisse avoir eu un enfant illégitime.

— J’ai du mal à le croire, moi aussi. Mais si c’est vrai… alors c’est ma faute.

— Votre faute ? Mais pourquoi ?

Il se tourna de nouveau vers elle et marqua un temps d’hésitation.

— Lorsque nous nous sommes séparés tous les quatre, reprit-il enfin, Quin et moi avions un travail et un endroit où vivre. Ce n’était pas le cas de Leanna ni de Chance. Je ne me suis jamais inquiété pour mon petit frère, parce qu’il a toujours été combatif et débrouillard, mais Leanna… J’ai appris par la suite qu’elle avait trouvé un job dans un saloon. Dieu sait ce qu’elle a dû être obligée de faire pour pouvoir survivre…

— Voyons, Bowie, ne dites pas une chose aussi terrible ! Quoi qu’il ait pu se produire, vous ne pouvez pas d’ores et déjà vous considérer comme responsable ! La première chose à faire, de toute façon, c’est d’attendre l’arrivée de Leanna pour apprendre de sa propre bouche la vérité sur sa situation.

— Comment voulez-vous que je ne me sente pas coupable ? Et le pire… c’est de penser qu’elle avait la possibilité de m’appeler à l’aide et que, pourtant, elle ne l’a pas fait. Alors si jamais elle a dû se vendre…

Sa voix s’étrangla.

— Si c’est le cas, reprit-il d’un ton rauque, alors je ne pourrai jamais me le pardonner.

Merritt garda le silence un instant.

— La question primordiale, Bowie, c’est de savoir si vous pourrez lui pardonner à elle.

Il eut un froncement de sourcils étonné.

— Mais bien sûr !

— Eh bien, c’est la seule chose qui compte.

Comme il semblait de plus en plus perplexe, elle s’expliqua.

— Elle revient à Cahill Crossing, et vous serez là pour elle. Si elle a effectivement un enfant avec elle, alors elle va avoir besoin de votre aide, maintenant plus que jamais. Cette aide que vous regrettez tant de ne pas avoir pu lui apporter jusqu’à présent.

Merritt avait raison, pensa Bowie. La vie lui offrait une seconde chance avec sa sœur. Une seconde chance qu’il n’avait pas eue avec ses parents, qu’il n’aurait jamais plus.

— Vous avez raison, murmura-t-il.

Il lui était reconnaissant de croire qu’il allait pouvoir arranger les choses avec Leanna, de paraître absolument convaincue qu’il n’était pas responsable de la situation. Il était sensible à sa façon de le regarder, avec ses grands yeux confiants, comme si elle le pensait capable de tout, même de l’impossible.

Dans le même temps, il se sentait un peu perdu. Il ne parvenait pas à comprendre ce qui lui avait pris de se confier ainsi à elle. Pourquoi lui avait-il livré des choses si personnelles, si intimes ?

— Je ne sais pas pourquoi je vous parle de tout ça, dit-il, hésitant. Je n’en ai jamais parlé à personne.

— Eh bien, je vous remercie de votre confiance. Et ne vous inquiétez surtout pas. Je vous promets que je ne répéterai jamais à quiconque ce que vous venez de me confier.

— Je n’en doute pas, répondit-il avec un clin d’œil. Si j’en juge par l’opiniâtreté avec laquelle vous gardez le secret concernant votre autre ami…

Son intention avait été de détendre l’atmosphère, mais il vit tout de suite, à son expression peinée, qu’il avait lamentablement échoué.

Il ouvrait la bouche pour s’excuser lorsqu’elle le devança.

— C’est pour cette raison que vous m’avez parlé de votre sœur ? Parce que vous pensiez que ça me convaincrait de me confier à vous à propos de mon ami ?

— Bien sûr que non ! s’exclama-t-il. Qu’est-ce qui peut bien vous faire penser une chose pareille ?

— Vous venez de me dire que vous n’en aviez jamais parlé à personne auparavant.

— C’est exact. Mais si je vous l’ai dit à vous, c’est uniquement parce que j’ai eu envie de le faire. Pas pour procéder à un marchandage quelconque. Ce qui, entre nous, n’aurait rien de très glorieux.

— Bien…

Comme elle se détournait, Bowie posa la main sur son épaule délicate et l’attira doucement vers lui pour qu’elle le regarde.

— Pourquoi ne me croyez-vous pas ?

— Je vous crois.

— Non, vous ne me croyez pas. Pourquoi ?

Hésitant visiblement à répondre, elle se mordit la lèvre.

— J’ai déjà vu… des hommes de loi faire ça avec des suspects.

— Enfin, Merritt, vous n’êtes en rien suspecte !

Il comprit tout à coup ce qu’elle n’avait pas dit.

— Vous faisiez référence à votre mari, c’est ça ? Vous vouliez dire qu’il lui était déjà arrivé de vous… manipuler. Pour vous pousser à faire ou à penser ce qu’il voulait ?

— Pas volontairement. Du moins, je ne le pense pas. Comme je vous l’ai déjà dit, il passait la plupart de son temps avec des hors-la-loi et des suspects. Alors, bien sûr, cela pouvait expliquer ce genre de comportement.

Le voile de tristesse qui passa soudain sur son visage serra le cœur de Bowie.

— Pourtant, vous étiez son épouse.

— Oui, bien sûr, mais… Je ne voudrais surtout pas que vous pensiez qu’il était un mauvais mari. Parce que ce n’était pas le cas, précisa-t-elle avec un sourire un peu tremblant.

Presque malgré lui, il lui effleura la joue du revers de la main.

— C’est juste qu’il n’était pas toujours là quand vous aviez besoin de lui, n’est-ce pas ?

Il avait tellement envie de l’embrasser. Et quelque chose, dans ses beaux yeux verts, lui disait qu’elle aussi en avait envie.

De nouveau, il lui effleura la joue et fut troublé de sentir sous ses doigts l’extrême douceur de sa peau, de humer son parfum frais. Et il fut conscient, en même temps, qu’il n’était plus du tout dans son état normal.

Toutes ses sensations semblaient s’être exacerbées, et l’intensité du regard de Merritt l’enivrait comme l’aurait fait un alcool fort.

Puis, tout à coup, elle recula d’un pas, brisant le charme qui l’avait envoûté.

Cela lui fit recouvrer ses esprits. Un peu brusquement, peut-être, mais sans doute était-ce préférable pour tous les deux.

Il songea aux dernières paroles qu’ils avaient échangées et comprit le cheminement des pensées de Merritt. Non, il n’avait pas volontairement cherché à la manipuler. Il était cependant indéniable que, en confessant sa culpabilité envers sa sœur, il avait d’une certaine manière fait pression sur elle.

Mais peu importait, après tout. D’une part, parce qu’il ne l’avait pas fait de propos délibéré, et, d’autre part, parce que lui aussi aurait pu invoquer cette fameuse déformation professionnelle dont Merritt avait parlé au sujet de son défunt mari. Et enfin parce que, consciente ou non, sa tentative n’avait pas abouti.

Il allait donc trouver le moyen de se procurer autrement l’information qu’il cherchait.

L’air songeur, Merritt le fixa un moment, la tête penchée sur le côté.

— Que comptez-vous faire ?

Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte qu’elle faisait référence à Leanna, et non à son enquête.

— Je vais lui répondre tout de suite par télégramme, en lui proposant de lui envoyer de l’argent dans le cas où elle en aurait besoin. Ainsi que deux hommes pour l’escorter sur le chemin du retour.

— Très bien, dit Merritt avec un sourire.

Troublé de nouveau par la douceur de son regard, il répondit à son sourire.

Elle esquissa un geste en direction du panier posé un peu plus loin.

— Je ferais mieux de finir d’étendre mon linge.

— Vous avez besoin d’aide ?

— Non, répondit-elle aussitôt.

Un peu trop vite au goût de Bowie.

— Allez donc envoyer ce télégramme à votre sœur.

— J’y vais.

Il tourna les talons pour s’en aller, puis s’arrêta et la regarda.

— Merci, Merritt, dit-il d’une voix grave.

— Je vous en prie.

Tandis qu’il se rendait au bureau du télégraphe, il songea à la conversation qu’ils venaient d’avoir, à toutes ces choses qu’il lui avait dites alors qu’il ne les avait jamais racontées à personne

Il était allé la voir pour obtenir des informations, et il était revenu les mains vides.

De toute évidence, Merritt Dixon le troublait plus qu’aucune autre femme ne l’avait fait.

Il allait vraiment falloir qu’il se montre prudent.

*  *  *

Bowie avait laissé voir à Merritt un aspect de lui qu’elle n’aurait jamais soupçonné, et elle ne cessait d’y repenser. Lorsqu’il avait reçu le télégramme de sa sœur, la veille, elle avait soudain aperçu l’homme, derrière le badge. Et la souffrance qu’avait exprimée son visage l’avait profondément émue.

A aucun moment il n’avait condamné sa sœur pour avoir donné naissance à un enfant illégitime. Pourtant, Merritt savait à quel point ce genre d’événement pouvait bouleverser la vie de toute une famille dans une petite ville comme Cahill Crossing.

C’était cette douceur en lui et cette compassion qui lui avaient donné envie de le réconforter.

Et ils avaient failli s’embrasser !

Oui, l’espace d’une brève et grisante seconde, elle avait cru qu’il allait l’embrasser et elle en avait eu follement envie.

Par un réflexe instinctif, pourtant, elle avait reculé d’un pas, évitant ce qui aurait été, pour l’un comme pour l’autre, une erreur regrettable.

Ce qui ne l’empêchait pas de ressentir encore la déception qu’elle avait éprouvée quand il ne l’avait pas embrassée.

Elle s’en voulait de réagir ainsi, alors qu’elle aurait mieux fait de se focaliser sur la façon dont il avait tenté de la pousser à lui révéler l’identité de Saul.

A sa décharge, cependant, elle devait reconnaître qu’il ne lui avait pas posé d’autres questions depuis lors.

Cela lui avait laissé le temps de réfléchir, de repenser à ce qu’il lui avait dit à propos de la sécurité de Saul et de la sienne. D’admettre qu’il y avait de fortes chances, en effet, pour que Tobias Hobbs se soit mis sur la piste de Saul. Et que, par conséquent, son demi-frère serait bien plus en sécurité auprès de Bowie que « seul dans la nature », pour reprendre l’expression de ce dernier.

N’avait-elle pas elle-même tenté d’en convaincre Saul, hélas ! sans succès ?

Ce temps de réflexion l’avait donc amenée à prendre une décision. Elle allait dire à Bowie ce qu’il voulait savoir, c’est-à-dire le nom de Saul.

Elle aurait été incapable de dire dans quelle mesure sa décision avait été influencée par le fait qu’il avait cessé de l’importuner à ce sujet ou par ce qu’il lui avait confié concernant sa sœur.

En tout cas, c’était décidé. Ce soir, après le dîner, lorsqu’elle se retrouverait seule avec lui, elle lui donnerait l’information qu’il attendait.

Son projet dut être remis, car il ne vint pas dîner ce soir-là.

Aidée par M. Wilson, elle débarrassa la table et fit la vaisselle. Elle s’apprêtait à aller s’installer avec lui dans le salon lorsque ses amies Livvy et Rosa entrèrent dans la cuisine.

— Oh ! Bonsoir ! dit-elle tout en retirant son tablier. Qu’est-ce qui vous amène ? Ace et Lucas sont avec vous ?

— Non. Nous sommes venues seules, répondit Rosa.

*  *  *

— Bonsoir, mesdames, dit à son tour M. Wilson en s’inclinant galamment.

Tandis qu’ils échangeaient leurs salutations, Merritt remarqua que ses amies semblaient préoccupées.

— Je peux vous offrir un café ? Et il me reste un peu de gâteau du dîner.

M. Wilson eut un large sourire.

— Le gâteau est excellent, je vous le recommande. Maintenant, mesdames, si vous voulez bien m’excuser, j’ai encore un article à écrire.

Lorsqu’il fut monté à l’étage, Merritt se tourna vers ses visiteuses.

— Vous avez l’air bien grave. Il s’est passé quelque chose ?

— Non, enfin pas exactement, répondit Livvy à voix basse. On pensait juste qu’il fallait que tu saches que… Bowie nous a posé des questions à ton sujet.

Le rythme cardiaque de Merritt s’accéléra tout à coup.

— Des questions ? Quel genre de questions ?

— Il m’a demandé si je savais quelque chose concernant un garçon qui aurait été élevé avec toi.

Une bouffée de colère monta en Merritt. Quel culot ! Alors même qu’elle lui avait demandé de lui laisser encore une chance de convaincre Saul de venir lui parler, il avait déjà commencé à le traquer.

— Il m’a posé la même question, renchérit Rosa, tout en jetant un regard par-dessus son épaule comme si elle avait craint de voir apparaître Bowie.

— Il n’est pas là, la rassura Merritt. Et que lui avez-vous répondu ?

Livvy eut une petite grimace d’excuse.

— Seulement que je savais que tu as été élevée avec un garçon que tu considères comme un demi-frère et qui s’appelle Saul. Je ne me souviens pas t’avoir jamais entendue mentionner son nom de famille.

— J’ai répondu exactement la même chose, dit Rosa.

Merritt se sentit aussitôt soulagée. Un prénom seul ne risquait pas de mener le shérif très loin. Très peu de gens connaissaient l’histoire de Saul — à part ses parents, bien sûr, qui, Dieu merci, n’habitaient pas la région. Sinon, il ne faisait aucun doute que Bowie serait allé leur rendre visite à eux aussi.

— Donc, la seule chose qu’il sache c’est que j’ai été élevée avec un garçon qui s’appelle Saul.

— Oui.

— Parfait. En tout cas, merci d’être venues m’avertir.

— Je t’en prie, répondit Rosa. J’espère qu’on ne t’aura pas créé de problèmes en répondant à ces questions.

— Pas du tout.

Livvy posa une main sur l’avant-bras de Merritt.

— De quoi s’agit-il exactement ?

— C’est… Désolée, mais je préférerais ne pas vous répondre.

Les deux jeunes femmes l’étudièrent avec une attention inquiète.

— Tu es sûre que tu vas bien ? demanda Rosa.

— C’est la seule chose qui importe pour nous, tu sais, ajouta Livvy.

— Je vais bien, je vous le promets.

Ce n’était pas un mensonge. Elle allait bien, en effet ; elle était juste furieuse.

Dire qu’elle avait eu l’intention de lui dire ce soir même ce qu’il voulait savoir ! Elle bouillait littéralement de colère. D’autant plus que — elle venait tout juste de s’en rendre compte — la dernière fois qu’elle avait été à ce point en colère, ça avait déjà été à cause d’un policier. Seth. Le jour où il avait, une fois de plus, oublié leur anniversaire de mariage.

Après s’être assurées qu’elles ne lui avaient pas causé de problème sérieux, Livvy et Rosa s’en allèrent.

Bien décidée à attendre Bowie pour lui dire ce qu’elle pensait de lui, Merritt alla dans le salon et s’installa dans un fauteuil avec sa broderie.

Elle était tellement furieuse et énervée qu’elle finit par abandonner sa broderie, après avoir dû défaire à deux reprises le même motif mal fait. Elle essaya de lire, mais dut abandonner aussi : elle n’arrivait pas à se concentrer.

Bon sang ! Mais où était-il ?

Eprouvant le besoin de trouver un exutoire à sa colère, elle retourna s’activer dans la cuisine. Alors qu’elle venait de recouvrir d’un linge les miches de pain qu’elle avait mises à lever, une voix grave derrière elle la fit sursauter.

— Est-ce que, par hasard, il resterait du dessert ?

Elle pivota sur elle-même dans un tourbillon de jupe, et sa colère monta encore d’un cran lorsqu’elle vit le sourire décontracté du shérif.

Il retira son Stetson et se recoiffa du bout des doigts sans cesser de sourire. Merritt fut tout à coup submergée par une onde de chaleur, sans savoir si cela pouvait s’expliquer par la température étouffante de cette fin de journée ou par l’homme qui se tenait devant elle. A moins que ce ne soit parce qu’elle fulminait encore intérieurement après ce que Rosa et Livvy venaient de lui apprendre.

Elle parvint à réprimer son envie soudaine de s’éventer, mais ne put en revanche tenir sa langue.

— J’ai appris vos manigances.

Il leva un sourcil perplexe, et elle faillit laisser échapper une exclamation outragée.

Il n’avait tout de même pas l’intention de nier ?

— Livvy et Rosa sont passées me voir après le dîner, pour me dire que vous étiez allé les interroger à mon sujet.

— En effet.

Il croisa les bras sur son torse puissant et Merritt sentit aussitôt une bouffée de désir se mêler à sa colère.

Furieuse contre elle-même, elle attaqua bille en tête.

— Je vous interdis de mêler mes amies à tout ça !

— Je n’y serais pas obligé si vous acceptiez de me dire ce que j’ai besoin de savoir.

Bien sûr ! Elle aurait dû s’attendre à ce qu’il retourne la situation en la rendant elle responsable ! Elle en aurait hurlé de frustration.

— Et parlez plus bas ! siffla-t-elle entre ses dents serrées.

— Lefty est resté dormir à la prison.

— Peut-être, mais ce n’est pas le cas de M. Wilson, rétorqua-t-elle.

— Il est certainement dans sa chambre. Il n’y a personne dans le salon, j’y suis allé.

— Admettons. Quoi qu’il en soit, ça ne change rien au problème. Comprenez que c’est déjà bien assez pénible pour moi de me retrouver coincée au milieu de tout ça sans qu’en plus vous y entraîniez mes amies.

— « Tout ça », comme vous dites, est une enquête sur un assassinat. Celui de mes parents. Comprenez donc que je me sente doublement concerné, en tant que shérif et en tant que fils. Et que, par conséquent, je fasse tout ce qui est en mon pouvoir pour débusquer leurs meurtriers. Même si mes méthodes vous déplaisent. Et même si je n’aime pas particulièrement non plus ce que je suis obligé de faire pour parvenir à mes fins.

— Ah ! Tout de même ! Donc, vous regrettez ce que vous avez fait ?

— Non.

Il entra dans la cuisine et s’avança vers elle.

— Vous avez refusé de me donner les informations que je vous demandais, alors il a bien fallu que je les obtienne de quelqu’un d’autre.

— Pas de mes amies ! répliqua-t-elle en luttant pour ne pas hausser le ton.

Il sentait le cuir, le savon et le grand air. Et sa proximité la faisait frissonner, ce qui ne fit qu’accroître encore sa colère.

— Avez-vous dit à Rosa et à Livvy pourquoi je suis allé les interroger ?

— Non, répondit-elle sèchement.

— Je vois.

— Non ! Vous ne voyez rien du tout ! s’emporta-t-elle, furieuse contre elle-même à la pensée qu’elle ne pouvait même pas se confier à ses amies. De toute façon, une fois encore, là n’est pas la question. Vous n’aviez pas à agir comme ça, derrière mon dos !

— Derrière votre dos ? Mais ce n’est pas du tout comme ça que ça fonctionne, ma jolie ! Je n’ai pas à demander votre permission pour mener une enquête. D’ailleurs, si je l’avais fait, me l’auriez-vous seulement accordée ?

— Non.

— C’est bien ce que je pensais. Donc, j’ai fait mon travail.

— Votre travail…, répéta-t-elle d’un ton sarcastique.

— Oui.

Il frappa de l’index l’étoile accrochée à sa chemise.

— Je représente la loi, Merritt.

Parce qu’il croyait peut-être qu’elle ne le savait pas ?

Ils se défièrent un moment du regard, chacun muré dans ses certitudes.

Brusquement, et bien malgré elle, Merritt songea à leur face-à-face de la veille, dans le jardin. Au baiser qu’ils avaient failli échanger, et au regard torturé de Bowie pendant qu’il lui parlait de sa sœur…

C’était pour ça, en fait, qu’elle se sentait à la fois si furieuse et si frustrée, n’est-ce pas ? Parce que, à ce moment-là, elle s’était sentie très proche de lui. Parce qu’elle avait eu l’impression qu’il ressentait la même chose. Parce qu’elle avait follement espéré que cette connexion entre eux parviendrait à influencer le comportement de Bowie, à l’empêcher d’agir d’abord et avant tout en homme de loi.

Malheureusement, ça ne s’était pas produit, et ça ne se produirait jamais.

Elle eut soudain l’impression d’être prise au piège et comprit qu’elle ne pouvait pas rester là, à quelques centimètres de lui, au risque de lui laisser voir à quel point il l’affectait.

— Je… je suis désolée de m’être laissé emporter, balbutia-t-elle.

Elle désigna d’un mouvement de la main une assiette couverte d’une serviette posée sur le coin de la table.

— Il reste encore un gros morceau de gâteau. Servez-vous.

Seul un imperceptible froncement de sourcils trahit la perplexité de Bowie.

En toute hâte, elle contourna la table et attendit d’avoir passé la porte pour libérer enfin le soupir tremblant qu’elle avait retenu jusque-là.

Toute trace de colère avait disparu, pour laisser place à une douleur qui lui enserrait la poitrine comme un étau.

Pourtant, Bowie n’avait pas délibérément voulu la faire souffrir. Il n’avait fait que son travail.

Bowie Cahill était un homme de loi.

Mieux valait pour elle garder cela à l’esprit.

*  *  *