CHAPITRE 7

« Les hommes qui connaissent leur père sont des êtres bien différents de ceux qui ne le connaissent pas. Il est temps que j’arrache mes œillères à ce sujet. »

 

E-mail de Max Shannon à Bartholomew Reuben.

 

Max regarda Sophia disparaître à l’intérieur de son appartement et laissa échapper un souffle qu’il n’avait pas eu conscience de retenir. Cette femme le chamboulait, pas de doute. Au point que sa résolution de ne pas s’impliquer sur le plan émotionnel en devenait ridicule.

Cette réalité à l’esprit, il retourna dans sa chambre et sortit un coupe-vent noir de sa valise. Il ne lui fallut qu’une seconde pour l’enfiler et fourrer son portable dans une poche, puis il ressortit et s’adossa au mur face à la porte de Sophia en attendant qu’elle finisse de se changer. Ce qui lui laissa quelques minutes bien nécessaires pour se calmer.

Et affronter les faits.

Son corps n’était pas seulement réceptif à la pensée de Sophia Russo  : elle lui plaisait encore plus en chair et en os. Elle avait des lèvres pulpeuses et sensuelles, des courbes qui incitaient à rendre grâce à Dieu, et elle sentait si bon qu’il avait envie d’enfouir le visage dans son cou comme le faisaient les léopards avec leurs compagnes. Mais ses yeux, qui lui avaient d’abord rappelé le regard rieur de River… ils étaient totalement inexpressifs, si vides qu’il aurait aussi bien pu s’adresser à un automate.

Avec la plupart des Psis, il aurait considéré cette absence d’émotions comme une conséquence inévitable de leur personnalité, mais avec Sophia, il savait que ce devait être un mensonge soigneusement élaboré. Car lorsqu’on avait vu ce que Sophia Russo avait vu, qu’on avait marché sur les traces sanglantes du mal, on ne pouvait pas en ressortir indemne.

À moins que ses émotions n’aient pas été enterrées, mais totalement évincées.

La porte s’ouvrit à ce moment-là sur la femme qui occupait ses pensées. Elle avait passé un jean et un sweat-shirt gris qui dissimulait les courbes qui commençaient à obséder Max. Il distingua un tee-shirt blanc sous son sweat-shirt et des baskets noires basiques qui dépassaient sous l’ourlet de son jean.

— Cette tenue est-elle adaptée  ? demanda-t-elle. J’ai supposé que nous aurions peut-être aussi le temps d’aller au garage.

Ce ne fut pas ses vêtements qu’il examina, mais les boucles douces de ses cheveux mi-longs. D’un noir intense, elles l’invitaient à les serrer dans ses poings pour attirer Sophia à lui et mordre avec douceur et délice dans sa lèvre inférieure pleine.

— Oui, laissa-t-il échapper d’une voix rauque.

Elle hésita comme si elle avait perçu son changement de ton, mais finit par opter pour le pragmatisme.

— J’enverrai un e-mail à la Conseillère dans la voiture afin d’avoir sa confirmation que le chef mécanicien est informé de notre venue.

Après avoir pris le petit gadget computronique qui semblait être une extension de sa main, elle ferma sa porte à clé et emboîta le pas à Max. Sa tête lui arrivait à peine à l’épaule.

— Vous êtes petite.

Il aurait pu la prendre sous son bras et la plaquer contre lui sans difficulté.

Sophia faillit s’arrêter de marcher.

— Ce genre de remarque est impoli dans toutes les cultures.

Il haussa les épaules, mais il avait remarqué son mouvement saccadé avant qu’elle retrouve un pas régulier, et réfléchit à ce que ça pouvait vouloir dire ; les Psis mettaient un point d’honneur à réagir le moins possible, qu’importe la provocation. Et Max était très doué pour provoquer quand il était d’humeur.

— Je n’ai pas dit que ça ne vous allait pas d’être petite.

— On a parlé d’atavisme, en ce qui me concerne, dit Sophia sur un ton glacial. Mon arrière-arrière-grand-mère avait une morphologie identique. Je ne serai jamais mince.

— De mon point de vue, la minceur est surestimée, dit Max, laissant le diable prendre le dessus malgré lui.

Le snobant avec une concentration qui fit esquisser à Max un sourire satisfait, Sophia appuya sur l’écran tactile à côté de l’ascenseur pour l’appeler.

— Ce n’est pas embêtant que votre animal reste à l’appartement  ?

Surpris qu’elle se soucie de Morpheus, il secoua la tête.

— J’ai laissé une fenêtre ouverte pour lui.

— Le rebord est très étroit et à plusieurs étages du sol. (Elle jeta un coup d’œil par-dessus son épaule, comme si elle envisageait de retourner chercher Morpheus.) En plus, il ne connaît pas cette ville.

À ce regard et ces mots, l’ébauche d’une personnalité derrière sa façade glaciale, les instincts de Max se mirent en alerte. Sophia n’avait rien d’une Psi robotique. Ce qu’elle était l’intriguait bien plus.

— Morpheus est un chat de gouttière, dit-il, se remémorant la façon dont il l’avait vue tendre les doigts vers le chat, l’expression de curiosité sur son visage alors qu’elle pensait qu’il ne la regardait pas. Croyez-moi, il considère déjà le rebord de la fenêtre comme sa porte de sortie privée et la ville comme son terrain de jeu.

— C’est votre animal et votre responsabilité.

Il la laissa monter dans l’ascenseur qui venait d’arriver, réprimant un sourire à sa remarque solennelle, et tendit la main vers le pavé numérique.

— On m’a dit que nous aurions un véhicule à notre disposition… vous savez s’il est déjà là  ?

— Oui. Je suis allée le récupérer et l’ai garé dans le parking souterrain. (Elle attendit qu’il ait appuyé sur le bon chiffre pour le prendre de court.) Vous pouvez conduire.

Lorsqu’il haussa un sourcil, elle dit  :

— J’ai été assez souvent en relation avec des hommes humains pour remarquer que vous semblez être atteints d’une inaptitude congénitale à fonctionner quand une femme est au volant, et j’aimerais autant que vous concentriez toute votre attention sur notre affaire.

Il bascula sur ses talons, non seulement intrigué mais convaincu d’être fichu d’avance. Cette histoire n’aurait qu’une issue possible. Malgré son semblant de personnalité et l’intuition de Max qu’il se formait quelque chose de plus profond entre eux, Sophia n’était pas juste une J-Psi, elle était les yeux et les oreilles de la Conseillère Duncan. Un homme intelligent aurait gardé ses distances et veillé à ce qu’elle n’oublie jamais que même s’ils travaillaient ensemble, ils n’étaient certainement pas dans le même camp.

Il n’y avait qu’un seul petit problème. L’homme qui avait la réputation de quitter ses amantes sans se retourner et en leur laissant le sourire aux lèvres voulait connaître dans ses moindres détails cette femme qui ébranlait des parts de lui-même figées depuis si longtemps que leur éveil lui infligeait une douleur physique. Pour être honnête, ça le déstabilisait franchement. D’autant plus que la violence perturbante de sa réaction allait à l’encontre de son esprit pratique. Il avait l’habitude de réfléchir, de planifier.

Mais il savait aussi s’adapter. Et il ne reculait devant rien ni personne depuis le jour où il avait été assez âgé et fort pour se défendre… se protéger.

— Vous savez, dit-il lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent, bien décidé à résoudre l’énigme Sophia Russo, les changelings estimeraient que vous vous avouez vaincue en me laissant conduire.

Elle sortit dans le garage, l’air si guindé qu’il eut envie de lui sauter dessus. L’adolescent qu’il avait été, oublié depuis longtemps, se dressa avec une impatience espiègle et se demanda ce qu’elle allait faire. Sophia Russo comprenait-elle seulement le sens du mot « jouer »  ?

— Je suis sûre que vous êtes conscient que rien n’est aussi facile avec les Psis, détective, dit Sophia en réponse à son commentaire.

— Max.

Il voulait l’entendre prononcer son nom, qu’elle le reconnaisse en tant qu’homme.

Léger hochement de tête.

— Voici notre voiture.

Elle s’arrêta devant une berline noire aux vitres teintées.

Il siffla entre ses dents.

— C’est un tank très bien conçu.

Élégant et destiné à se fondre dans la circulation normale, mais Max se douta d’expérience qu’il devait être blindé et que sa carrosserie résisterait à l’impact de véhicules deux fois plus gros.

— La Conseillère Duncan a jugé que ce serait plus prudent puisque je travaille avec vous. (Une mèche de cheveux noir corbeau glissa sur sa joue lorsqu’elle retira son gant droit.) Tout le monde sait de nos jours qu’une fois qu’un J-Psi a « imprimé » un souvenir, aucun autre ne peut y accéder.

Les épaules de Max se raidirent lorsqu’il comprit où elle voulait en venir.

— Combien de fois a-t-on essayé de vous tuer  ?

— Je n’en suis pas certaine. (À l’aide de son empreinte de pouce – sa main était intacte, sans la moindre cicatrice –, elle déverrouilla la voiture pour accéder au tableau de bord computronique.) Je peux vous enregistrer tout de suite si vous voulez bien venir appuyer le pouce sur le scanner.

Il s’exécuta et attendit patiemment qu’elle s’assure qu’il avait tous les droits pour manœuvrer le véhicule.

— Devinez, dit-il lorsqu’elle ressortit et fit le tour du véhicule pour rejoindre le côté passager.

— Quoi  ?

— Donnez-moi une estimation du nombre de fois où vous avez pu être la cible d’une tentative d’assassinat.

Elle ouvrit sa portière.

— On ne m’a tiré dessus que trois fois.

« Que ». Bon nombre de flics n’en voyaient pas tant de toute leur carrière. S’installant dans le siège conducteur – après l’avoir reculé d’un bon mètre –, Max activa les commandes manuelles, conscient que la peau vulnérable et délicate de Sophia ne se trouvait qu’à quelques centimètres de lui.

— Comment ça se fait  ? demanda-t-il, refoulant un accès soudain de possessivité qui affûta la lame d’acier de son instinct protecteur.

Là encore, c’était surprenant. Il était protecteur dans l’âme, oui, une facette de sa personnalité qu’il avait appris à gérer, mais il n’avait jamais été possessif… à moins que comme le lui chuchotait une part de lui-même restée longtemps silencieuse, il ait simplement appris à ne pas l’être. Quand on ne revendiquait pas de droits sur les gens, ils ne pouvaient pas vous rejeter, vous abandonner et vous briser le cœur. Il avait beau le savoir, ça ne changeait rien à sa réaction primaire vis-à-vis de Sophia ; elle avait une origine plus profonde, au-delà de la peau civilisée de son humanité.

Sophia se tourna pour attacher sa ceinture de sécurité.

— J’imagine que certaines personnes voulaient m’empêcher de fournir des preuves… si je meurs, « l’impression » meurt avec moi, dit-elle en réponse à sa question.

Il faillit effleurer ses cheveux des doigts lorsqu’il appuya le bras sur le côté du siège passager pour faire marche arrière.

Elle s’écarta subtilement pour éviter tout contact… et c’était un rappel glaçant qu’en dépit de sa féminité plantureuse, Sophia Russo ne fondrait jamais pour un homme. Ça aurait dû avoir l’effet d’une douche froide sur son désir frémissant, étouffer dans l’œuf sa possessivité naissante, mais il ne fut que plus tenté de tirer sur ses boucles pour voir sa réaction.

Ce n’était pas pour rien qu’il avait passé l’essentiel de ses années de collège en retenue.

Luttant contre son envie, il laissa retomber le bras après avoir sorti le véhicule de sa place de parking et se dirigea vers la sortie. Doucement, s’intima-t-il, il devait y aller doucement. Elle était si réticente qu’il faudrait la caresser dans le sens du poil pour gagner sa confiance. S’il insistait trop et trop vite, il perdrait tout espoir de percer ses boucliers… et ça, c’était inadmissible.

Car Max avait pris sa décision. Il n’avait pas l’intention de tourner le dos à ce qui brûlait entre lui et cette J-Psi au regard troublé et aux mille secrets.

— Non, dit-il sur un ton volontairement détendu et dénué d’agressivité. Ce que je voulais savoir, c’est pourquoi un autre J-Psi ne peut pas scanner un souvenir une seconde fois.

— Nous n’en sommes pas sûrs. (La voix de Sophia était posée, mais Max perçut un accent rauque qui caressa sa peau comme un baiser.) En revanche, si l’on en croit la théorie la plus plausible, la « porte » mentale que nous empruntons pour prendre le souvenir se refermerait définitivement dès que nous repartons.

— Alors, avec Bonner…  ?

— Des scans ont été tentés à son procès, mais jamais achevés. En ce sens, son esprit reste « ouvert ».

Après s’être inséré dans la circulation, il activa le mode lévitation mais garda les commandes manuelles.

— La conduite automatique n’est pas obligatoire ici, n’est-ce pas  ?

— Non. Manhattan est soumis à une réglementation inhabituelle… sans doute à cause de sa configuration géographique.

— Mmm.

Sentant le véhicule puissant ronronner sous ses mains, Max se détendit dans son siège et se recentra sur l’affaire… et sur une réalité à laquelle il n’était pas aveugle, même si ce que Sophia suscitait chez lui était puissant.

— Envisagez-vous de m’entuber  ?

Sa question fit à Sophia l’effet d’une lame plantée entre ses côtes.

— Expliquez-vous, détective.

Sa compagnie avait été si plaisante les dernières minutes qu’elle avait presque oublié l’homme dangereux qu’elle avait rencontré devant la salle d’interrogatoire dans le Wyoming. Erreur.

— Vous êtes censée jouer un rôle de filtre, dit-il, lui donnant un aperçu de la trempe d’acier tapie sous sa belle façade, mais le fait est que je ne peux pas être efficace si vous me cachez des choses que je dois savoir.

Sophia se demanda combien de suspects il avait endormis de cette façon avant de leur porter le coup fatal de sa voix tranchante.

— Vous êtes en train de me traiter d’idiote.

— Vraiment, mademoiselle Sophia  ?

Une fois de plus il la déstabilisait, lui faisait douter de ce qu’elle devait répondre. Les humains lui demandaient des informations, son point de vue sur leurs affaires, discutaient parfois aussi un peu avec elle, mais l’attitude de Max… elle ne la comprenait pas.

— Soyez clair, détective, ordonna-t-elle. Je saisis mal les subtilités.

Max lui jeta un regard qu’elle ne parvint pas à décrypter, mais il s’exécuta.

— J’ai besoin de savoir si je dois vous traiter comme une partenaire ou comme le larbin de la Conseillère Duncan.

Elle pensa à la femme au regard froid qui signerait un jour son arrêt de mort, lui assurant de passer ses derniers jours sur terre à fuir, puis à cet homme complexe et intelligent qui lui fit souhaiter l’espace d’un instant être normale. Mais elle avait perdu tout espoir de normalité vingt ans plus tôt, dans des éclats de voix et de verre coupant comme une lame de rasoir.

— La Conseillère Duncan veut que vous trouviez la taupe dans son système, dit-elle d’une voix glaciale. Je suis tenue de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour vous assister dans cette tâche. Voilà à quoi se résume ma mission.

— Bon, dit enfin Max, le suicide. Kenneth Vale.

Sophia fit défiler les informations sur son agenda électronique tandis qu’elle refermait doucement la porte sur le passé, afin de ne pas réveiller son alter ego qui sommeillait.

— C’était l’expert en actions et obligations de la Conseillère, dit-elle, se raccrochant à ce qu’elle comprenait, aux mots, aux données et aux faits.

— Quelles ont été les conséquences de sa mort  ?

C’était une question pratique, mais le timbre de sa voix avait de nouveau changé, créant une atmosphère d’intimité chaude et dérangeante dans l’habitacle de la voiture.

La main de Sophia glissa un peu, sa paume soudain moite.

— Elle a perdu une certaine somme d’argent quand la nouvelle du suicide de Vale s’est répandue. Vous devez comprendre qu’un tel acte est très inhabituel chez les Psis (chez la plupart des Psis) et qu’on le considère comme le signe d’une grave maladie mentale.

Les mots que Max prononça ensuite la prirent de court.

— Vous ne me dites pas tout.

Comment avait-il deviné  ? Elle observa les lignes nettes de son profil, s’attardant sur sa tempe. Il était humain, ses registres le prouvaient sans l’ombre d’un doute ; et pourtant, ce talent qu’il avait pour cerner les suspects, la cerner elle, lui rappela de nouveau qu’elle allait devoir redoubler de prudence avec lui.

S’il mesurait l’étendue de ses fractures, s’il comprenait ce que son alter ego avait fait… Elle prit une lente inspiration.

— Ça n’a pas de rapport avec cette affaire.

Il lui jeta un regard chargé d’exigence brutale.

— C’est à moi d’en juger.

— On estime que le suicide est un choix acceptable dans certains cas de figure, dit-elle enfin. Cependant, il est généralement mené de façon discrète.

— Un suicide n’est jamais discret. (Sa voix claqua comme un fouet sur la peau de Sophia.) J’ai vu assez de familles anéanties pour le savoir. Mais… les Psis ne savent pas ce que c’est que d’aimer, n’est-ce pas  ?

— Non. (Un vide dans son âme, l’écho d’un néant en lieu et place de la famille et des liens même distants qu’elle aurait dû avoir.) Souvent, dans les cas de grave détérioration mentale, il y a le choix entre suicide et rééducation.

« Mieux vaut le suicide, Sophia. » C’était ce que lui avait dit un autre J-Psi, deux mois avant qu’on ne découvre son corps dans une chambre d’hôtel. Il s’était administré un cocktail de médicaments soigneusement dosé. « Au moins, tu mourras entière. S’ils te prennent, ils ne laisseront de toi qu’une atrocité… une créature qui ne devrait pas exister. »