CHAPITRE 8
« Les parents de la mineure ont délégué de leur plein gré sa charge à l’État, puisqu’elle semble inapte à vivre au sein de la population normale. »
Rapport du Psi-Med sur Sophia Russo,
mineure, 8 ans.
Max était flic depuis plus de dix ans. Il ne mit pas longtemps à faire le lien. Les yeux rivés sur les rues de la ville, il s’efforça de chasser de son esprit l’image de Sophia glissant doucement dans un sommeil éternel, refusant de croire que cette femme intelligente au mental d’acier se laisserait mourir sans se battre.
— Et vous pensez que le suicide est préférable à la rééducation ?
— Je pense que ce choix appartient à l’individu. (Une pause.) Mais si vous voulez savoir si c’est le choix que je ferais… non.
Elle tapota l’écran de son agenda électronique avec un petit stylo laser.
— Voulez-vous que nous passions à la deuxième mort suspecte ?
Convaincu par sa réponse catégorique au sujet du suicide, il se recentra sur l’affaire.
— Carmichael Jones, dit-il. Infarctus massif dans sa suite alors qu’il avait une réunion aux îles Caïmans. La femme de chambre l’a trouvé… le pathologiste a déclaré qu’il était mort depuis au moins deux ou trois heures.
Sophia garda le silence près d’une minute. Puis :
— Vous avez toutes ces informations en tête ?
— Oui. (Surpris par sa question, il lui jeta un coup d’œil et intercepta son regard violet fixé sur lui.) Pas vous ?
— Non, j’ai d’autres choses en tête.
Elle se focalisa sur l’écran de son agenda, coupant court au sujet, mais il sentait encore un écho de ténèbres tout autour de lui.
Il crispa les mains sur le volant.
— Vous faites des cauchemars ?
— Les Psis ne rêvent pas.
C’était la réponse toute faite à laquelle il s’attendait, mais elle ajouta :
— C’est facile pour eux de dire ça.
Et il sut que Sophia avait vu l’abîme et hurlé.
Alors qu’il ouvrait la bouche pour répondre, elle reprit la parole avec un pragmatisme glacial.
— Carmichael Jones était le consultant principal de la Conseillère Duncan pour le secteur immobilier de sa compagnie.
Max la laissa battre en retraite.
— Son empire repose en grande partie sur le bâtiment, d’après ce que j’ai entendu dire.
— Oui. Ses projets de lotissements destinés aux changelings ont été couronnés de succès jusqu’ici.
— Mmm.
Il réfléchit à ce qu’il savait des changelings. Son amitié avec Clay – et Dorian, une autre sentinelle de DarkRiver – était solide, mais il avait versé du sang pour la mériter. En général, les espèces prédatrices gardaient leurs distances avec les étrangers.
— Comment y est-elle arrivée ?
— Elle a signé un accord avec la meute de vos amis. Il semblerait qu’ils y trouvent leur compte autant qu’elle. (Il la sentit s’agiter tandis qu’elle se calait au fond de son siège, et son odeur émoustilla ses sens.) Le bruit court que les loups SnowDancer sont impliqués dans bon nombre de ces contrats, mais je n’en ai pas la confirmation.
Max émit un sifflement. Si les félins étaient frileux avec les étrangers, les loups, eux, étaient carrément glaciaux.
— Carmichael Jones est-il entré en relation avec les léopards ?
— Non. C’est Nikita leur contact principal… ce qui est inhabituel.
Négociant un virage en douceur, il secoua la tête.
— Pas vraiment… quelque chose me dit que c’était sa fille qui devait gérer ça à l’origine.
Il ne connaissait pas Sascha, mais il avait brièvement rencontré Lucas la dernière fois qu’il était venu à San Francisco, sur la piste d’un autre boucher qui éviscérait des enfants comme de vulgaires morceaux de viande.
— Détective… Max. Vous vous sentez bien ?
Il s’aperçut qu’il serrait le volant si fort que sa peau avait blanchi.
— Ouais.
— Vous faites des cauchemars, vous aussi, dit-elle avec douceur. Ils finissent toujours par passer.
Cette déclaration le percuta aussi violemment qu’un poids lourd de dix tonnes ; il comprit qu’elle essayait de le réconforter, cette J-Psi qui avait plus de cauchemars logés dans le crâne qu’il n’en verrait jamais, même s’il vivait dix fois.
— Nikita a dû prendre le relais quand Sascha a déserté, dit-il, baissant le ton alors qu’il luttait contre l’envie d’arrêter la voiture, de la prendre dans ses bras, de la réconforter elle aussi.
Elle n’insista pas au sujet des cauchemars.
— Oui, ça paraît logique.
— Et Sascha est du même sang qu’elle, après tout. (Il savait mieux que quiconque que ça ne voulait pas toujours dire ce que ça aurait dû, mais dans ce cas précis…) Elle éprouve peut-être le besoin de garder contact.
Sophia secoua la tête.
— Nikita a coupé les ponts avec Sascha dès que sa fille s’est révélée défectueuse.
Combinées au cours qu’avaient pris ses pensées, les paroles de Sophia faillirent le rejeter dans le passé, dans la peau d’un autre enfant non souhaité.
— Pensez-vous que Sascha est défectueuse ? dit-il, claquant la porte sur ses souvenirs.
— Qu’importe ce que je pense, seul l’avis de la Conseillère Duncan compte.
— Je ne vous aurais pas crue lâche, Sophia.
Silence absolu.
— Que voulez-vous de moi ?
Une question calme en apparence, mais il fut certain d’avoir perçu de la vulnérabilité et de la confusion sous la surface.
Il eut l’impression d’être un enfoiré.
— J’essaie juste de savoir qui vous êtes.
Et pourquoi elle éveillait une part de lui-même qui s’était tue depuis très longtemps.
— Personne, dit-elle sur un ton si monocorde qu’il aurait aussi bien pu s’être imaginé la femme à la voix douce qui lui avait dit que ses cauchemars passeraient. Je ne suis personne.
— Sophi…
Sophia lui coupa la parole, laissant libre cours à la panique de la fillette sombre et brisée qu’elle gardait à l’intérieur. Il insistait trop, était trop perspicace. Elle n’était pas prête à être exposée à la lumière, à dévoiler les cicatrices qui la marquaient de part en part.
— Pour en revenir à la situation financière, lâcha-t-elle sur un ton rapide et saccadé, bien que les morts cumulées de ses consultants n’aient pas eu un impact énorme, elles ont suffi à entacher de façon notable la réputation commerciale de Nikita.
Max ne dit rien pendant près d’une minute, mais lorsqu’il reprit la parole, ce fut au sujet de l’affaire.
Elle ne commit pas l’erreur de penser qu’il avait abandonné la partie. Max Shannon avait flairé sa faiblesse. Et à l’image du puma que lui évoquait sa grâce masculine, il ne renoncerait pas tant qu’il ne tiendrait pas sa proie.