CHAPITRE 9
À des centaines de kilomètres de là, dans l’obscurité de la banlieue de Moscou, le Conseiller Kaleb Krychek sortit du lit après avoir dormi approximativement deux heures. Conscient qu’il ne prendrait pas davantage de repos cette nuit-là, il enfila un pantalon en étoffe légère et alla courir dans la campagne environnante drapée de ténèbres.
La terre était dure, presque coupante sous ses pieds nus, et le vent lui fouettait le dos, mais il ne sentait rien de tout cela. Son esprit filait à travers les cieux infinis du PsiNet, dont la noirceur n’était troublée que par les étoiles représentant les esprits des millions de Psis connectés au réseau qui leur fournissait l’énergie psychique nécessaire à leur survie.
Kaleb ne leur prêta aucune attention, focalisé sur la recherche de l’unique information que le Gardien du Net lui-même semblait vouloir lui cacher. Cette nuit encore, l’entité intelligente qui était aussi l’archiviste du Net – et qui pour tout le reste obéissait à Kaleb au doigt et à l’œil – le maintenait à distance, ses boucliers impénétrables.
Réintégrant pleinement le monde physique, il se mit à courir à un rythme qui aurait surpris ceux qui ne connaissaient que le Conseiller en costume impeccable. C’eut été une erreur de leur part. Car il était doté d’une force psychique incommensurable, celle d’un cardinal Tk-Psi dont les yeux – des étoiles blanches sur fond noir – étaient un reflet vivant du PsiNet. Mieux, il était le Tk-Psi le plus puissant du Net ; il se mouvait aussi aisément qu’il respirait. Et cette nuit-là, il se mouvait dans le silence infini. Même les créatures nocturnes semblaient s’être terrées.
Peut-être parce qu’elles avaient senti un prédateur plus dangereux qu’elles sur leur territoire.
De retour chez lui une heure plus tard, le corps couvert de sueur, il prit une douche puis s’assit à son bureau. Il commença par ouvrir une fiche sur Sophia Russo, non pas par intérêt particulier, mais parce qu’il avait pris l’habitude de suivre les agissements des autres Conseillers. S’il s’était allié à Nikita, ce n’était que par opportunisme politique.
La fiche de la J-Psi était détaillée, comme souvent pour ceux de sa classification. Et malgré son enfance chaotique et sa récente apparition sur la liste rouge de la rééducation, ses aptitudes cadraient avec les paramètres classiques d’un J-Psi. Pourquoi donc Nikita lui portait-elle tant d’intérêt ? Car c’était bien le cas ; la requête qu’elle avait adressée à la J-Corps avait été très ciblée.
Prenant mentalement note de surveiller la situation, il s’apprêtait à ouvrir une autre fiche lorsqu’il sentit quelque chose heurter ses boucliers externes sur le PsiNet. Vu que la complexité de ses défenses les rendait presque invisibles, il n’accorda à l’incident qu’un coup d’œil rapide. De nombreuses personnes entraient en contact avec ses boucliers par mégarde. Mais à cet instant-là, l’intrus parvint à passer au travers.
Kaleb ouvrit son œil psychique en un éclair.
L’intrus était parti.
Ce qui en soi le trahissait ; car si cet individu était capable de repartir sans être pris dans l’un des pièges du Conseiller, il n’aurait pas dû déclencher l’alarme en arrivant.
— Bien, murmura Kaleb sur le plan physique, que la partie commence.