CHAPITRE 10

« Les sensations s’accumulent. On peut considérer qu’une poignée de main est inoffensive, mais chaque contact avec un humain menace la stabilité de votre conditionnement. »

 

Extrait de cours donnés à des enfants Psis

lors de leur transition vers la formation pour adultes.

 

Sophia ne songeait plus qu’à descendre de voiture quand Max s’arrêta devant un immeuble de taille moyenne non loin du Golden Gate Park. C’était là que se trouvait l’appartement de Kenneth Vale, le lieu de son suicide. Sophia n’avait jamais souffert de troubles psychologiques la rendant sujette à la claustrophobie, mais se retrouver dans cette voiture avec Max qui ressassait en silence avait été… perturbant.

Il occupait plus d’espace qu’il n’aurait dû, et elle ne pouvait pas se soustraire à la chaleur de son corps qui envahissait l’habitacle du véhicule. Elle avait eu l’impression qu’il la touchait à chaque vague de virilité brûlante ; et pour une femme qui n’avait pas été touchée depuis des années, l’expérience lui avait donné l’envie pressante de s’enfuir.

— Les codes d’accès  ? demanda Max alors qu’ils gravissaient les marches de l’immeuble, sa voix frottant contre sa peau comme du papier de verre.

Là encore, il la touchait sans la toucher, et c’était une chose qu’elle ne parvenait ni à éviter, ni à appréhender.

— Je les ai ici.

Elle les fit entrer dans l’immeuble et se dirigea vers la console de sécurité de l’ascenseur. Ses doigts gantés dérapèrent une fois sur le pavé numérique avant qu’elle se ressaisisse.

Max se fit la remarque que Sophia tremblait.

— C’est un immeuble très fermé, dit-elle d’une voix calme. (Elle laissa retomber la main qui l’avait trahie tandis que l’ascenseur se rapprochait.) La position privilégiée de Vale lui a permis d’assurer la protection de sa vie privée.

— Pourquoi prendre cette peine  ?

Max croisa les bras, se retenant de glisser la main sous les cheveux de Sophia et de la poser sur sa nuque chaude et douce pour l’attirer vers lui et s’excuser par un baiser langoureux et tendre d’avoir insisté autant et si tôt ; et tant pis s’ils ne se connaissaient que depuis un jour.

— Avant ces décès, dit-il, muselant de force ce besoin qui refusait de se plier aux règles d’un comportement civilisé, j’imagine qu’être le consultant commercial de Nikita n’était pas franchement un poste à risque, alors pourquoi ces mesures de sécurité  ?

— Les humains, et parfois certains changelings non prédateurs, ont la fâcheuse habitude d’attendre des Psis des choses qu’ils ne devraient pas, dit-elle. (Elle lui jeta un regard lourd de sens de ses incroyables yeux vifs.) Vale cherchait probablement à tenir à distance ceux qui voulaient le baratiner en personne.

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Une femme entra dans le hall presque au même instant, passant une carte là où Sophia avait composé le code d’accès de Vale.

— Retenez l’ascenseur, s’il vous plaît.

Max s’exécuta, conscient que Sophia s’éclipsait dans un coin.

— Merci. (Le sourire de la femme aux lèvres vermeilles trahit son humanité.) Vous emménagez  ? Je ne vous avais jamais vu.

Max vit l’inconnue le dévisager de la tête aux pieds et comprit ce que cela signifiait. Les femmes lui faisaient déjà des avances avant même qu’il soit majeur. Et il avait appris à décliner leurs invitations sans les blesser, car en dépit des agissements de la femme qui l’avait modelé, il n’avait jamais haï ni elle ni celles de son sexe. Une part de lui-même avait toujours voulu la protéger ; même enfant, il avait su que malgré tout ce qu’elle lui infligeait, sa douleur était plus profonde, plus ancienne, un animal cruel qui la déchiquetait de l’intérieur.

Ce jour-là, il gratifia donc cette femme d’un petit sourire.

— Je ne suis que de passage.

— En ce cas, dit-elle alors que les portes de l’ascenseur s’ouvraient à l’étage où elle se rendait, si vous avez des questions au sujet du quartier, appelez-moi.

Elle sortit après lui avoir tendu une carte de visite, laissant derrière elle un sillage de parfum musqué.

Sophia s’agita.

— Elle cherchait à vous séduire.

Max avait été sur le point de jeter la carte dans la petite corbeille d’angle en fer forgé, mais il se reprit et la glissa dans sa poche. S’il fallait la rendre jalouse pour que la vraie Sophia remonte à la surface, il le ferait sans la moindre culpabilité. Quand une femme chamboulait un homme à ce point, tous les coups étaient permis.

Et cette femme unique qui se cachait derrière son masque de J-Psi parfaite, celle qui lui avait dit que les victimes de Bonner ne devraient pas avoir à passer l’éternité dans le froid et le noir… voilà qui il voulait connaître.

— Ça s’appelle flirter. (Il lui décocha un sourire délibérément provocateur.) Je suis sûr que vous avez déjà dû voir des humains en action.

— Vous êtes attiré par les femmes de son physique  ? (Sachant devoir se maîtriser, mais incapable de s’empêcher d’insister, Sophia sortit de l’ascenseur à l’étage de Vale.) Grandes, minces, habillées à la mode  ?

Max indiqua le couloir désert et tapissé à gauche.

— C’est là qu’il habitait. (Après l’avoir laissée passer devant lui afin qu’elle compose le code pour désactiver les verrous, il poussa la porte.) Et la réponse à votre question est non, dit-il d’une voix qui lui donna la chair de poule alors qu’elle entrait la première. Cette femme-là n’était pas à mon goût.

Il referma la porte derrière eux.

— Une petite femme aux courbes vertigineuses, par contre… j’en croquerais bien un morceau.

Elle se figea, certaine d’avoir mal interprété sa remarque, mais soudain très consciente de la façon dont son jean moulait la partie inférieure de son corps.

— Détective Shannon, dit-elle en se retournant vers lui, votre attitude est totalement déplacée.

Un sourire joua sur les lèvres de Max.

— C’est vous qui avez commencé.

Elle eut envie de tracer les contours de sa bouche, une envie si dévorante que ses doigts se crispèrent lorsqu’elle serra le poing. Son Silence se fragmentait depuis des années ; c’était un effet secondaire inévitable de son travail de J-Psi, et la J-Corps fermait les yeux sur le problème tant qu’il n’éclatait pas au grand jour. En l’absence de preuves médicales, le comité de direction de la J-Corps ne dénonçait pas les J-Psis fracturés. C’était en partie pour maintenir un nombre stable de J-Psis actifs… mais aussi parce que tous les membres de la J-Corps avaient eu un aperçu de la folie à un moment ou un autre de leur vie.

Consciente que les M-Psis pouvaient creuser loin, Sophia ne s’était pas accordé le droit de se pencher sur la vérité, même dans l’enceinte de son propre esprit. Mais son conditionnement s’était presque totalement brisé plus tôt cette année-là, son esprit enferré dans les étranges et sombres volutes qui repoussaient Silence ; et le reconditionnement qu’elle avait subi pas plus tard que la veille était déjà tombé comme une peau morte. Malgré tout, elle était parvenue à sauver les apparences, à tenir son rôle de Psi parfaite. Jusque-là.

— Respirez, Sophia, lui ordonna-t-il d’une voix rauque, et à sa grande surprise, il recula d’un pas et commença à faire le tour du salon de Vale. Cette pièce a été aménagée pour des soirées… ou plutôt des réunions, puisque je suppose que les Psis ne font pas la fête  ?

Elle força son cerveau à s’activer, à fournir à Max les réponses qu’il attendait d’elle.

— À vrai dire, articula-t-elle avec difficulté tandis qu’elle se secouait du trouble causé par la simple présence de Max, ils organisent des cocktails pour les clients humains ou changelings. Histoire de les mettre à l’aise.

Certains Psis parvenaient même à simuler un charme glacial ; le Conseiller Kaleb Krychek comptait un nombre étonnant d’admiratrices chez les autres espèces. Sophia n’arrivait pas à comprendre pourquoi. Oui, d’un point de vue esthétique, il était le parfait exemple d’une beauté froide et masculine. Mais elle ne doutait pas qu’il fut également capable de briser la nuque de ses admiratrices sans hésiter une seconde si la situation l’exigeait.

— Savez-vous si Vale recevait des clients ici en dehors des soirées  ?

Lorsqu’elle osa de nouveau soutenir son regard, Max avait retrouvé son sérieux. Pourtant, des braises brûlaient toujours au fond de ses yeux presque noirs. Il ne fit aucun effort pour s’en cacher ou faire comme si les choses étaient telles qu’elles auraient dû être entre un détective de la Sécurité et une J-Psi réduite à Silence.

— C’est possible.

Elle se demanda si Max pouvait lui communiquer cette chaleur, dégeler son âme prise dans la glace depuis qu’elle s’était retrouvée attachée à huit ans sur un lit d’hôpital, traumatisée et impuissante. Pouvait-il la réparer  ?

— Certains humains n’aiment pas être vus en compagnie de Psis.

C’était une question – vitale, nécessaire, impérieuse – déguisée en affirmation.

Max se débarrassa de son coupe-vent et le roula en boule.

— Je n’aime pas les Psis, dit-il de but en blanc. Je n’aime pas leur façon d’embrouiller les esprits des humains et de corrompre la justice afin que le Conseil puisse arriver à ses fins.

Elle le savait, bien entendu. Mais elle n’avait pas voulu le savoir.

— Ça ne m’a pas rendu intolérant pour autant, Sophie. (Comment venait-il de l’appeler  ?) Et vous êtes une J-Psi. Les flics et les J-Psis ont toujours travaillé main dans la main.

Il soutint son regard jusqu’à ce qu’elle détourne les yeux et tente de se ressaisir en récitant dans sa tête les détails de l’affaire. Parce que ce qu’il venait de lui proposer était une chose qu’elle désirait si ardemment que si elle osait tendre la main et qu’il retirait la sienne, elle basculerait de manière irrévocable dans la folie.

— Sophie  ?

Une question calme.

Elle secoua la tête.

— Il ne reste plus grand-chose de moi, Max. (Parfois, elle n’entendait que des échos.) Je ne maîtrise pas les jeux auxquels cette femme jouait avec vous.

Max aspira une goulée d’air, surpris par la franchise de Sophia. Elle dépouillait la danse de la séduction de ses rituels sophistiqués, ne laissant plus aucune place aux illusions et aux demi-vérités. Il aurait pu se rétracter, mais il avait pris sa décision. Il suivrait cette étrange et irrésistible attirance jusqu’au bout.

— Pas de jeux, dit-il en la regardant dans les yeux. Pas entre nous.

Elle prit une longue inspiration.

— Je suis une Psi, Max.

Ce n’était pas un rejet… c’était un rappel.

— Une J-Psi.

Il se détourna et laissa son coupe-vent sur le dossier du canapé le plus proche avant de s’accroupir pour inspecter une petite vitrine sous le tableau de communication. Plusieurs cristaux de données étaient soigneusement rangés à l’intérieur.

— On trouvera peut-être quelque chose ici.

Il vit Sophia ajuster ses gants afin de s’assurer que chaque centimètre de peau était couvert, puis tendre la main. Décelant la tension de son corps alors que les quelques mots empreints de tristesse qu’elle avait prononcés tournaient encore dans sa tête, Max laissa tomber les cristaux dans sa paume avec précaution, évitant tout contact physique.

— Il ne s’agit sans doute pas de divertissements, dit-il en se relevant. Des archives d’informations  ?

Elle se baissa pour placer les cristaux sur la petite table basse au centre de la pièce.

— Il a pu garder des documents professionnels à portée de main. (Elle avait repris sa voix calme de Psi, mais Max avait vu son masque tomber et ne s’y laisserait plus prendre.) Rien de sensible. Ils ont sans doute été laissés ici afin d’aider les psychologues à dresser son portrait mental.

Elle indiqua le couloir.

— Il a mis fin à ses jours dans la chambre.

Hochant la tête, Max se rendit dans la pièce où Kenneth Vale avait passé ses dernières minutes sur terre à agoniser lentement.

— Vous devriez venir voir ça, dit-il à Sophia, la photo du dossier ne rend pas compte de l’impact.

S’avançant dans l’embrasure de la porte à côté de Max, certaine que malgré son implacable volonté il ne la toucherait pas sans son consentement, Sophia leva la tête vers le crochet de boucher qui luisait, fixé au plafond de la chambre.

— Le fait qu’il se soit donné la peine de le visser au plafond a été interprété comme la preuve de son déséquilibre mental.

Les pensées de Sophia la ramenèrent à une autre photo de la scène du crime  : celle du visage grimaçant de Vale, dont la langue avait enflé de façon grotesque. Il s’était vidé de ses boyaux, entachant de mort son pantalon en laine coûteux.

— Je n’ai pas eu le temps de lire le rapport complet dans l’avion, dit Max, les yeux toujours rivés sur l’éclat agressif du crochet de boucher. Comment les enquêteurs expliquent-ils les griffures qu’il a sur tout le cou  ?

— Ils disent qu’il a pris conscience trop tard que son acte était irréversible.

On ne revenait pas de la mort. Elle l’avait appris jeune, et on ne lui avait jamais permis de l’oublier.

— Il était plutôt bon télépathe, non  ? (Lorsqu’elle hocha la tête, des ridules se formèrent au coin des yeux de Max.) Quelqu’un a donc dû entendre son appel à l’aide.

— Ils ont trouvé du Jax dans son sang, dit Sophia. De l’avis général, la drogue l’a désorienté et il n’a pas réussi à trouver la porte de sortie de son propre esprit.

— Vous êtes mon experte Psi… dites-moi si une telle chose est possible.

— Oui, ça l’est.

Les canaux psychiques pouvaient se distordre, changer de trajectoire ou se briser… surtout quand on était une enfant traquée et hurlant de terreur.

— Mais rien n’indique que Vale ait consommé de la drogue avant ça… et il me semble que s’il prévoyait d’en prendre pour atténuer ses souffrances, il aurait aussi bien pu se suicider de cette manière, ce qui aurait été largement plus efficace.

Acquiesçant à voix basse par un « hum », Max s’avança sur le sol blanc et nu jusqu’à l’endroit où le tapis avait été coupé et où Vale avait mis fin à ses jours.

— D’autant que ça ne colle pas au profil qu’avait établi le Psi-Med avant sa mort. (Balayant la pièce du regard, il prit une chaise dans un coin et la plaça sur le carré de sol nu.) Le fait que personne n’ait contesté le verdict du suicide malgré tout ça me laisse penser que les Psis ont plus d’ennuis qu’on ne l’imagine.

Elle le regarda monter sur la chaise et agrippa la porte, le visualisant soudain à la place du corps de Vale.

— Max  ? laissa-t-elle échapper.

La fillette brisée qui vivait en elle était terrifiée à l’idée que le mal tout proche puisse toucher cet homme aux sourires inattendus qui la voyait telle qu’elle était.

Max tira sur le crochet, faisant saillir ses biceps lorsqu’il pesa sur l’effroyable objet.

— C’est solide, mais il fallait ça… il est resté pendu ici au moins une heure ou deux avant qu’on le trouve, n’est-ce pas  ?

Elle se força à réfléchir.

— C’est ce que suggère l’heure du décès. (Des années d’expérience lui permirent de surmonter son frisson de terreur et de ranimer ses neurones.) Mais on ne l’a pas vu les deux jours qui ont précédé sa mort.

Max croisa son regard.

— Bien vu.

Déconcertée par cette seconde de compréhension parfaite malgré l’absence de connexions psychiques entre eux, elle lui exposa ses conclusions.

— Vous pensez qu’on l’a drogué et gardé en otage le temps d’installer le crochet  ?

— Peut-être pas tout le temps, mais une partie oui. (Il sauta de la chaise et la remit où il l’avait trouvée.) Ça sent le coup monté… une mise en scène destinée au public.

— La Conseillère Duncan est parvenue à garder les détails confidentiels.

Max haussa un sourcil.

— Vous êtes en train de me dire qu’il n’y a eu aucune fuite sur votre PsiNet  ? D’après ce que j’en sais, toute information connue par des Psis où que ce soit dans le monde finit par s’y retrouver.

Elle ne se rendait plus que rarement sur le Net. Il y avait trop d’activité, trop de voix, trop de pensées ; c’était comme être bringuebalé sur une mer déchaînée, agressé par le moindre murmure errant.

— Oui, vous avez sans doute raison, dit-elle, remarquant soudain la minuscule cicatrice sur la pommette gauche de Max.

L’extrémité de ses doigts la démangea, et elle eut envie de toucher, de tracer, d’apprendre.

L’expression de Max changea.

— Allez-y.

L’ordre à la fois calme et impérieux d’un humain bien trop perspicace.

— Je ne peux pas.

Pas « veux », constata Max, « peux ».

— Pourquoi  ?

Elle se détourna… puis se reprit et soutint son regard. Il songea qu’elle était plus forte qu’elle ne l’imaginait, cette J-Psi qui lui avait dit qu’il ne restait plus grand-chose d’elle.

— Je suis une Sensitive, désormais. (Elle étendit les doigts entre eux.) J’accède aux pensées des autres par le toucher.

Il prit une brusque inspiration tandis que son esprit s’emplissait d’images d’elle assise dans la salle d’interrogatoire, à quelques centimètres à peine de la présence malveillante de Bonner, la peau de son visage et de son cou terriblement exposée et vulnérable.

— Que se passerait-il si un individu dérangé vous touchait  ?

— Si j’ai de la chance, j’entrerais en état de choc. Mais il est plus probable que l’avalanche d’images déchirerait mes boucliers télépathiques et me tuerait.

Il ne bougea pas, les yeux rivés sur ses doigts fins et gantés qu’il avait fantasmé qu’elle pose sur lui.

— Depuis combien de temps n’avez-vous pas touché une autre personne  ? lâcha-t-il sur un ton dur, chargé d’un besoin qui semblait avoir eu des années pour croître et arriver à maturité.

Elle soutint son regard de ses yeux couleur d’éclair qui débordaient d’une solitude si absolue qu’elle n’avait pas de fin.

— Quatre ans.