CHAPITRE 11

Sascha Duncan, cardinale E-Psi, compagne du chef de la meute de léopards la plus puissante du pays, une femme réputée pour garder son calme dans les moments de crise, jeta un livre à un demi-million de dollars contre le mur.

Prise de remords presque aussitôt, elle se servit de son aptitude Tk mineure pour rattraper le livre avant qu’il touche sa cible, mais sa frustration continuait à la ronger. À en croire l’ouvrage précurseur d’Alice Eldridge sur les E-Psis, une cardinale empathe aurait dû être capable de stopper net un soulèvement de mille personnes, mais Sascha n’arrivait même pas à en contrôler cinq. Et il s’était agi de cinq volontaires, des membres de sa meute qui se fiaient assez à elle pour la laisser essayer de leur transmettre des émotions paisibles… après s’être excités exprès.

— Mais ça ne marche pas  !

La main posée sur son ventre rond, elle sortit en trombe et trouva son compagnon torse nu, occupé à changer une vitre de la façade gauche de leur cabane. Sascha n’avait plus accès à l’aire construite au-dessus. Lucas avait pris l’habitude de la houspiller dès que, pour le taquiner, elle prétendait qu’elle allait essayer de monter.

— Sascha chérie, dit-il en essuyant avec le tee-shirt dont il s’était débarrassé les traces de doigts sur le panneau de verre qu’il venait d’installer, la prochaine fois que ton fan-club de fauteurs de troubles voudra jouer au catch, je suggère qu’ils aillent chez Dorian.

Son « fan-club de fauteurs de troubles » était constitué des bébés jumeaux Roman et Julian… et la maison de Dorian était en verre. En temps normal, ce genre de remarque typiquement féline l’aurait fait rire. Ce jour-là, elle donna un coup de pied dans l’herbe, excédée.

— Ce livre part du principe que je sais déjà tout. Comme si j’étais censée sortir les informations d’un chapeau magique  ! (Nouveau coup de pied.) Tu parles d’une thèse  ! Une étudiante en doctorat devrait pourtant savoir que…

— Sascha  ?

Elle releva vivement la tête, grondant presque.

— Quoi  ?

Son compagnon se pencha vers elle avec une lenteur trompeuse, lui saisit les épaules et l’embrassa. Et il continua jusqu’à ce qu’elle fonde et referme les mains sur la peau chaude et douce de ses épaules musclées.

— Tes cheveux ont besoin d’être coupés, murmura-t-elle contre sa bouche.

Les mèches noires de Lucas étaient presque assez longues pour effleurer le dos de ses mains.

Il l’embrassa de nouveau, sourire aux lèvres.

— J’ai peur des ciseaux.

— Des excuses. (Elle glissa les doigts dans sa chevelure.) Tu aimes juste rendre les filles folles avec tes cheveux.

— Démasqué. (Il caressa son ventre avec amour.) Comment va notre rockstar  ?

— Toujours aussi expressive.

Elle avait pu sentir la force vitale de leur bébé quelques semaines après sa conception. À cinq mois, cette vie minuscule était toujours présente dans un coin de l’esprit de Sascha, en règle générale satisfaite, souvent heureuse, parfois ravie. Comme à cet instant-là. Leur bébé reconnaissait la voix et la présence de son père.

— Merci pour le baiser.

Pour l’expression muette de son soutien.

— Tes exigences sont difficiles à satisfaire, dit-il avec un soupir théâtral, mais il faut bien que quelqu’un s’en charge.

Il lui donna un nouveau petit baiser rieur lorsqu’elle se mit à gronder ; et elle commençait à être douée pour ça vu le nombre de fois qu’il l’avait fait avec elle.

— Alors comme ça, dit-il quand elle fut à bout de souffle, l’astuce de transmettre les émotions n’a pas fonctionné  ?

— Si, mais un court instant seulement. Je n’obtiens de résultats que pendant trente secondes environ. (Elle se tourna pour s’appuyer contre son torse.) Il y a quelque chose qui m’échappe.

Lucas passa le bras au-dessus de sa poitrine et la tint contre lui.

— Tu as envisagé d’en parler à Dev  ? demanda-t-il, se référant au meneur des Oubliés, des Psis qui avaient quitté le Net depuis plus de cent ans et formé leur propre société.

— J’y songeais. (Elle lui agrippa le bras.) Je regrette… je regrette que Nikita n’ait pas connu la joie que je ressens en ce moment. Je me demande parfois si elle m’entendait comme j’entends notre bébé, ou bien si Silence bloque cette connexion.

— Elle devait être bloquée, dit Lucas en effleurant sa tempe des lèvres, la caressant de son odeur sauvage teintée de sueur masculine. Comment sinon une femme pourrait-elle porter un enfant pendant neuf mois et ne pas l’aimer de toutes les fibres de son être  ?

Sascha conçut un profond chagrin à la pensée de la beauté indescriptible de ce que sa mère avait manqué.

— Tu penses que ça lui fera quelque chose de bientôt avoir un petit-fils ou une petite-fille  ?

Jusque-là, ils avaient réussi à dissimuler sa grossesse au grand public – aidés en partie par le positionnement du bébé et par un choix astucieux de vêtements –, mais ils ne tarderaient pas à ne plus pouvoir cacher la merveilleuse vérité.

Lucas glissa sa main libre entre eux pour lui masser le bas du dos avec des gestes puissants et circulaires.

— Ça va mieux  ?

— Comment as-tu deviné  ? (Elle déposa un baiser sur son biceps.) Je vais fondre si tu continues.

Mais sa panthère avait repris son sérieux.

— Tu veux voir ta mère, chaton  ?

— Je ne sais pas.