CHAPITRE 13
À cet instant-là, face à cet homme qui ne lui cachait rien de sa nature inflexible, cet homme qui la forçait à se confronter à la connexion étrange et inattendue entre eux, Sophia se découvrit un nouveau point faible dont elle n’avait pas eu conscience jusque-là ; lorsqu’il prenait ce ton, elle était incapable de lui résister.
— Je dois vérifier si je te sens à travers mon gant.
Tendant la main avant que la peur la domine et la fasse reculer, elle effleura la paume de Max.
Puis elle s’écarta et il replia les doigts… comme s’il avait eu l’intention de la retenir.
— Alors ? demanda-t-il avec une rudesse qui frotta contre sa peau comme du papier de verre.
— Je ne sens que ta chaleur corporelle.
Sauvage et brûlante, c’était une invitation qui la réchauffait délicieusement de l’intérieur, poussant la part brisée d’elle-même à en réclamer davantage… tout en éprouvant une terreur absolue à l’idée de prendre un tel risque.
— Je vais réciter l’alphabet, dit-elle, consciente qu’il ne l’autoriserait pas à battre en retraite et à se cacher. Si je me tais (elle retira un gant), lâche-moi.
Sans crier gare, Max laissa retomber sa main.
— Tes yeux… j’y lis tellement de choses. (Il jura à voix basse.) Je m’étais promis de ne pas te brusquer, et c’est pourtant ce qui est en train de se passer. Bon sang !
Il se passa les mains dans les cheveux et fit le geste de se retourner pour s’éloigner.
Et elle comprit que la décision lui appartenait. Elle pouvait choisir de se défiler avant que leur promesse cède sous la pression de la réalité… ou bien défier sa peur et se rapprocher d’un homme qui lui faisait souhaiter une chose si impossible que c’était sans doute un peu de la folie.
— Je te connaîtrai, Max, dit-elle, le retenant de sa voix douce, déjà si exquise et familière à ses oreilles. Avant de… Je te connaîtrai.
Refermant la distance entre eux, Sophia attendit qu’il lève la main… puis effleura des doigts le creux de sa paume.
Le contact fit à Max l’effet d’une décharge électrique dans le ventre. Sifflant entre ses dents, il serra le poing alors qu’elle laissait retomber sa main et s’écartait dans un sursaut.
— Sophia ?
Un instinct profondément ancré l’exhortait à la rejoindre, à prendre son visage entre ses mains. Il dut déployer un effort phénoménal pour ne pas bouger.
— Tu es en danger ?
La simple idée d’avoir pu lui faire du mal le torturait.
— Non. Je m’excuse… je vais bien. (Mais elle avait les yeux rivés sur la main de Max, et sa voix tremblait.) Je n’ai senti aucun de tes souvenirs. Tu es aussi vierge qu’un bout de bois.
Le soulagement de Max lui comprima la poitrine.
— On m’a déjà dit que j’avais la tête dure, mais jamais comme du bois.
— Je ne voulais pas t’offenser.
Il fut tenté de poser les lèvres sur les siennes, de lui dire pour la taquiner qu’elle pourrait se faire pardonner, mais vu sa raideur et son état de choc, il sut qu’il allait devoir attendre avant de pouvoir goûter à la séduisante et plantureuse Sophia Russo.
— Je plaisantais, Sophie.
— Oh.
Il déplia les doigts et vit les yeux de Sophia se poser sur sa main.
— Tu l’as senti aussi, n’est-ce pas ?
Se détournant d’un geste brusque, elle le contourna pour aller ouvrir la porte de son appartement.
— À demain, Max.
Sophia resta adossée à la porte qu’elle venait de claquer au nez de Max jusqu’à ce qu’elle l’entende ouvrir et refermer la sienne. Seulement alors se laissa-t-elle glisser le long du mur pour s’asseoir, jambes étendues devant elle. Son corps entier vibrait comme jamais ça ne lui était arrivé.
Hébétée, elle regarda sa main droite et fit courir son pouce sur le bout de ses doigts, essayant de comprendre d’où venait cette explosion électrisante de sensations. Ça avait été… elle n’avait ni les mots pour le décrire, ni les moyens d’expliquer une chose si folle et si extrême qu’elle défiait tout effort de catégorisation.
Le vrai paradoxe, c’était qu’elle n’avait pas menti… malgré ce contact presque douloureux, Max était aussi hermétique pour ses sens psychiques qu’un bout de bois ou qu’un bloc de plasti-béton.
Silence.
Pour la première fois de sa vie, ce mot signifiait autre chose que le conditionnement qui avait joué un rôle de cage tout en la maintenant en vie. Max avait été un mur de silence pur, une oasis inattendue dans un monde saturé de bruit. Mais la réaction qu’elle avait eue à son contact avait anéanti cette paix déstabilisante.
Elle regarda de nouveau sa main.
— Je ne comprends pas.
Elle songea que Max connaissait la réponse ; elle l’avait vu sur son visage. Restait à savoir si elle-même voulait la connaître.
Une requête télépathique résonna dans son esprit à peine cette pensée l’eut-elle traversé. Reconnaissant la signature de son supérieur hiérarchique, Jay Khanna, elle se recomposa une façade parfaite et dit :
— Monsieur.
Il ne devinerait pas la vérité sur son état. Personne n’y était jamais parvenu. Même les M-Psis ne voyaient que la fragmentation de ses boucliers télépathiques ; pour eux, ce n’était qu’un simple problème psychique, sans aucun rapport avec les cicatrices profondes qui la marquaient de l’intérieur, là où personne ne pouvait les voir.
— Mademoiselle Russo, je dois revoir une partie de l’affaire Valentine avec vous.
Sophia attendit qu’il poursuive. Elle avait depuis longtemps appris à ensevelir ses pensées et son moi réels pour survivre.
— D’après vos notes, lorsque vous avez récupéré les souvenirs de mademoiselle Valentine, vous l’avez vue poignarder son mari dix-sept fois.
— C’est exact, monsieur.
Un meurtre qui impliquait un couple d’humains n’aurait en temps normal pas mérité le recours à une J-Psi, mais mademoiselle Valentine était la fille d’un homme influent, actionnaire majoritaire d’une centrale électrique majeure. Monsieur Valentine avait tiré profit dans ses affaires de ce qu’il avait en commun avec Max – un bouclier naturel –, tant et si bien qu’il avait même réussi à se mettre les Psis dans la poche.
Sophia s’était souvent demandé pourquoi le Conseil ne l’avait pas éliminé en douce, et était parvenue à la conclusion que cet homme devait leur fournir des biens ou des services secrets d’une valeur suffisante pour assurer sa protection. Mus et façonnés par leur nature émotive et imprévisible, les humains trouvaient souvent des idées et des concepts remarquablement uniques. C’était ce qui avait permis à Max d’attraper Gerard Bonner alors que les profileurs Psis en étaient encore à débattre des « paramètres psychologiques » qui définissaient le sociopathe.
— Combien de fois avez-vous vu son mari abuser d’elle durant les jours qui ont précédé le meurtre ? demanda alors Jay Khanna.
Sophia ne trahit aucune surprise ; une part d’elle-même s’était attendue à cette question depuis l’instant où elle avait rencontré l’arrogante et belle Émilie Valentine.
— Aucune, monsieur.
— Réfléchissez-y bien, mademoiselle Russo. Nous en reparlerons d’ici à ce que l’affaire soit portée au tribunal.
Laissant l’ordre voilé de son supérieur s’estomper de son esprit, Sophia songea à la réponse qu’elle lui donnerait la prochaine fois que Jay solliciterait un entretien télépathique. L’aptitude à « distordre » les souvenirs était le secret le mieux gardé de la Justice Corps. Tout le monde pensait que les J-Psis ne pouvaient projeter que ce qui se trouvait déjà dans l’esprit d’un suspect. Dans la plupart des cas, c’était vrai.
Mais un nombre restreint de J-Psis étaient capables de manipuler les souvenirs sans laisser de trace, de changer les images et les mots, les sons et les actes au point qu’une simple chute dans l’escalier pouvait être maquillée en crime.
Sophia était l’une des meilleures dans ce domaine, y avait déjà excellé enfant. Parce qu’elle avait passé tout son temps libre à perfectionner ce talent, consciente que son aptitude naissante était l’une des deux seules raisons pour lesquelles ceux qui décidaient de son sort l’avaient laissée en vie après qu’elle avait été saccagée de l’intérieur, son esprit était devenu un endroit où plus rien n’avait réellement de sens.
Personne ne lui avait jamais posé la question, et elle n’en avait jamais parlé… mais les fractures de son âme étaient irréversibles. Elle ne se remettrait jamais des journées terrifiantes qu’elle avait passées piégée dans ce chalet, ne percevrait jamais plus le monde comme avant d’avoir été défigurée par des éclats de verre.
Max parvint enfin à s’endormir tard dans la nuit, le corps vibrant encore sous l’effet de sa réaction violente au contact furtif de Sophia. En un sens, il s’était attendu à ce que ses rêves soient intenses… mais pas à ce qu’ils prennent ce tournant.
— Espèce de petite merde !
Des mains qui le secouaient brutalement tandis qu’une bouche l’accablait d’injures.
Il restait figé sur place, s’efforçant de ne pas pleurer. Il ne pouvait pas pleurer. Ça ne la rendrait que plus furieuse.
— Comme ton père, lui hurla-t-elle au visage. Petite pourriture.
— Je suis désolé, dit-il, s’étranglant malgré lui.
L’espace d’un instant, un calme anormal passa sur son visage. Cessant de crier et de le secouer, elle se contenta de le regarder.
Et il sut que sa mère voulait l’étouffer.
Max ouvrit brusquement les yeux et saisit d’instinct le pistolet électrique sous son oreiller. Il mit presque deux minutes à comprendre que le danger n’existait que dans sa tête. Elle avait failli le tuer dans ce souvenir, avait été si près de passer à l’acte qu’il sentait encore la sueur perler le long de sa colonne vertébrale, la peau tendue de terreur.
Il se leva et alla à la salle de bains s’asperger le visage d’eau froide.
Les derniers fils de son rêve cédèrent et son cerveau se remit à fonctionner. Le lien était évident : Sophia, une J-Psi, l’avait touché… et il avait rêvé d’une époque où il avait été si petit qu’il n’avait sans doute pas eu plus de trois ans. Jamais aucun souvenir de cette période de sa vie ne lui était revenu jusque-là.
Les conséquences qu’auraient des contacts renouvelés ne lui échappèrent pas ; mais s’agissant de Sophia Russo, Max n’avait aucune intention de battre en retraite.
Max convia Sophia dans l’intimité de son appartement le matin suivant, alors qu’elle venait le retrouver pour qu’ils se rendent au bureau de Nikita. Elle avait les yeux cernés et les os saillants sous sa peau d’ordinaire pulpeuse.
— Mauvaise nuit ? murmura-t-il.
— Je devrais savoir mieux que quiconque que les souvenirs ne disparaissent jamais, dit-elle, lui renvoyant un écho de ses propres pensées, mais je me fais apparemment encore des illusions.
Levant la main d’un geste lent qui aurait laissé à Sophia le temps de réagir, il se mit à jouer avec une mèche de ses cheveux. Elle se figea mais ne l’empêcha pas de continuer.
— Les souvenirs ne sont pas toujours cruels, dit-il, parlant pour eux deux. Je me rappellerai la douceur de tes cheveux chaque fois que je sentirai l’odeur de ton shampoing. Voyons voir, vanille et… (il s’interrompit, prit une lente inspiration) une note florale ?
À sa grande surprise, elle lui répondit.
— Du savon à la lavande. C’est ce que j’utilise pour me laver.
Puis elle tendit la main à son tour, hésitante.
Il pencha la tête pour l’encourager, le cœur cognant contre sa cage thoracique.
Doucement, Max, s’exhorta-t-il, vas-y doucement, bon sang.
Alors qu’il s’attendait à sentir ses doigts glisser dans ses cheveux… ce furent ses lèvres qu’elle toucha.
Il ne parvint pas à réprimer le frisson qui le parcourut. Le gant en similicuir de Sophia dégageait sa chaleur corporelle, et la pression qu’elle exerçait était si légère qu’il la sentait à peine… mais elle suffit à le rendre captif, esclave de ses désirs.
— Ça, chuchota-t-elle en traçant les contours de sa bouche, ce sera un bon souvenir.
Il fut tenté de s’abandonner au plaisir, mais elle était venue le trouver avec des cauchemars dans les yeux.
— Parle-moi de tes rêves.
— Tu disais que ta mère te haïssait, dit-elle. (Sa façon délicate de passer les doigts sur la lèvre inférieure de Max, comme si la sensation de sa peau la fascinait, contrebalança ses paroles abruptes.) La mienne m’a totalement reniée.
Max avait une telle envie de la prendre dans ses bras qu’il banda tous les muscles, ses instincts encouragés par sa caresse furtive.
— Pourquoi ?
Le flic qu’il était lui soufflait que c’était important, qu’il y avait là la clé qui lui permettrait de la comprendre.
— J’étais imparfaite. (Elle laissa retomber sa main et s’éloigna d’un pas.) On devrait se mettre en route.
« Imparfaite. » La colère de Max le consumait comme une flamme d’acier, mais il inclina la tête en signe d’assentiment, ne se sentant pas la force de s’arrêter à un simple geste de réconfort… pas alors qu’il voulait la serrer contre lui, lui démontrer qu’elle était tout sauf imparfaite à ses yeux.
Ni l’un ni l’autre ne reprit la parole avant d’être en voiture.
— Ce que je sais de Nikita se limite à ce que j’ai appris par le biais des médias, dit-il alors qu’ils s’inséraient dans la circulation matinale. Elle renvoie l’image d’une femme d’affaires intelligente et impitoyable.
— Je suis d’accord.
Sophia sentit ses muscles se relâcher lorsqu’elle comprit que Max n’avait pas l’intention de la forcer à passer à l’étape suivante de leur danse imprévue et imprévisible. La part d’elle-même qui l’attendait depuis une éternité de tourments avait envie de brûler les étapes, mais elle n’était pas capable d’en encaisser davantage. Pas encore.
— Nikita semble être aussi l’un des rares Psis haut placés à raisonner de façon réellement globale… pour autant que je sache, elle est la seule Conseillère à avoir noué des liens aussi étroits avec un groupe de changelings.
— J’ai entendu dire qu’Anthony Kyriakus continue de sous-traiter des contrats de clairvoyance à sa fille, Faith.
Au courant de la désertion de Faith, Sophia hocha la tête. Si on en croyait la rumeur, la stabilité mentale des clairvoyants était encore plus fragile que celle des J-Psis ; et pourtant, Faith avait survécu. Même si Sophia avait toujours su qu’une désertion de cet ordre n’était pas envisageable pour elle, son esprit inextricablement lié au tissu du Net, la survie de Faith NightStar avait revêtu des allures de victoire pour tous ceux qu’on avait taxés de fous et dont on avait effacé la vie.
— Oui, dit-elle en réponse à la question de Max. Anthony traite lui aussi avec les changelings, mais d’après mes recherches, Nikita a été la première à entreprendre de telles démarches en formant une alliance commerciale avec la branche immobilière de DarkRiver.
Max changea de voix, sourcils froncés.
— Il y a peut-être quelque chose à creuser, murmura-t-il.
Elle entendait presque tourner les rouages de son cerveau tandis qu’il établissait des connexions à une vitesse que bon nombre de Psis certains de la supériorité de leurs aptitudes mentales auraient trouvée extraordinaire.
— D’autres détails sur ces contrats immobiliers ? demanda-t-il.
Se forçant à détourner le regard de son profil noble et de ses cheveux noirs et lisses qui scintillaient de reflets rouges au soleil, Sophia consulta les informations en sa possession.
— Apparemment, son entreprise conclut non seulement des contrats avec les changelings aux États-Unis, mais aussi à l’international. Les meurtres pourraient être motivés par des rivalités professionnelles.
— Ça collerait. (Max tapota le volant du doigt.) Chacune des victimes est morte alors qu’un contrat majeur allait être signé.
Surprise, Sophia passa rapidement en revue les parties pertinentes du dossier et s’aperçut qu’il avait raison.
— Elles étaient toutes trois des éléments centraux ayant quelque chose d’unique, dit-elle à voix haute. Leur mort a fait capoter toute la procédure dans chaque cas.
— Il n’y a aucun lien flagrant entre ces trois contrats, dit Max. On doit découvrir s’il y a un rapport caché, si un concurrent en particulier aurait intérêt à ce que Nikita soit mise hors jeu… (Une sonnerie l’interrompit.) C’est mon portable.
Il lui indiqua d’un signe de tête l’endroit où il était posé dans son étui, sur le tableau de bord.
— Tu peux regarder le numéro ?
— Bien sûr. (Elle prit le portable, jeta un coup d’œil à l’écran… et sentit son esprit se figer et l’alter ego reprendre vie.) C’est le procureur, monsieur Reuben.