CHAPITRE 14
« Je ne peux que vous montrer ce que le suspect a fait dans cette pièce il y a dix mois. Me demander s’il est ou non un monstre, c’est présumer que j’ai une intime connaissance des monstres. »
Réponse de Sophia Russo (J-Psi) à une question
posée par l’accusation dans l’affaire 23180 :
État du Nebraska contre Donnelly.
La bouche pincée, Max arrêta le véhicule dans le parking à moitié vide d’un restaurant qui n’avait pas encore ouvert.
Écoutant la fin de la conversation, Sophia devina le motif de l’appel avant qu’il ait raccroché.
— Bonner veut de nouveau me parler.
À la pensée de plonger dans cet esprit malveillant, son corps entier se raidit de dégoût.
Mieux vaut le tuer.
Car il pourrait très bien être celui qui lui porterait le coup fatal, mettrait ses boucliers en pièces sans lui laisser le moindre espoir de pouvoir les réparer. Et Sophia n’était pas prête à ce qu’on broie son cerveau et éradique sa psyché et sa personnalité. Pas alors qu’elle venait de trouver Max, cet homme qui remplissait de lumière ses zones d’ombre et de froid. Agrippant son agenda électronique, elle refoula les murmures de vengeance qui semblaient provenir des sombres volutes qui serpentaient dans son esprit, et apaisa l’alter ego jusqu’à ce qu’il se rendorme.
— Ce fumier dit vouloir te communiquer quelque chose, un souvenir qui serait apparemment remonté à la surface.
Max appuya le bras contre le dossier de son siège et joua avec une mèche de ses cheveux comme il l’avait fait à l’appartement.
Elle ne s’écarta pas. Un lien de confiance fragile s’était établi entre eux, né de la tempête électrique de leur premier vrai contact.
— Je suggère que pour cette fois, on le laisse jouer à ses petits jeux.
Même si elle aspirait désespérément à vivre, à se raccrocher à chaque jour supplémentaire qu’elle parviendrait à tirer de cette vie, elle ne pouvait pas fuir l’être maléfique qu’était Bonner. Pas alors que le prix à payer pour se protéger serait d’abandonner ces filles perdues, de les laisser enterrées et oubliées dans le noir. Personne ne devrait être oublié. Personne.
— Si on s’y prend bien, dit-elle, se remémorant les trois autres vies qui étaient sorties de tous les esprits excepté le sien, ça accroîtra sa frustration et le rendra plus malléable.
Le regard de Max se chargea d’émotions brutes et anxieuses qu’elle n’aurait jamais l’occasion d’approfondir et de connaître vraiment. Pas dans cette vie. Elle lui demanda donc :
— À quoi penses-tu ?
— Je me dis que c’est dommage que la torture soit illégale, répondit-il, chaque mot empreint d’une colère viscérale. On programmera une conférence télévisuelle. On ne va pas se traîner jusqu’à lui pour qu’il ait le plaisir d’avoir comme par hasard un trou de mémoire.
— Les systèmes de communication de nos appartements n’auront pas les encodages requis. (La colère de Sophia était plus froide, disposée à appliquer sans état d’âme la loi du talion.) On pourrait demander à la Sécurité s’ils ont une ligne sécurisée.
— Leur système fonctionnait plutôt bien la dernière fois que je suis venu ici. (Relâchant les cheveux de Sophia d’un petit geste sec qui lui picota le cuir chevelu et fit fondre la glace de son esprit dans un faisceau de chaleur ardente, il se frotta la mâchoire.) Mais ils ont des fuites.
— Il y a des fuites dans tous les postes de la Sécurité.
Facilitées la plupart du temps par des Psis.
— Je pense connaître une autre personne qui aura une ligne sécurisée.
Ainsi, une demi-heure plus tard, Sophia fut invitée à entrer dans la petite salle de conférences d’un immeuble de taille moyenne, le siège social de la meute de léopards DarkRiver.
— Ils ne sont pas inquiets ? demanda-t-elle après que le jeune homme aux cheveux auburn qui les avait escortés fut ressorti de la salle de conférences. La méfiance des changelings envers les Psis est bien connue.
— C’est ici que les félins mènent leurs affaires, répondit Max en programmant la conférence télévisuelle à l’aide des écrans tactiles. Certaines de ces affaires se font avec des Psis. Et n’oublie pas que DarkRiver compte plusieurs déserteurs Psis dans ses rangs.
— Cet immeuble est rempli de changelings, dit-elle, laissant échapper l’évidence.
Max se retourna et l’épingla du regard.
— Ça t’oppresse ?
— Non. (Elle rajusta ses gants sur ses poignets et les rentra sous les manches de sa chemise blanche, plus par confort que par nécessité.) Les changelings sont reposants, à vrai dire.
Max haussa un sourcil et ses épaules solides se détendirent tandis qu’il reportait son attention sur les tableaux de communication.
— C’est une façon peu commune de les décrire. Ils cachent généralement une énergie sauvage sous leur surface humaine.
Elle fut tentée de lui faire remarquer que la même énergie sauvage brûlait en lui ; même si dans son cas, elle était si bien contenue que la plupart des gens n’y voyaient que du feu. Elle songea que toutes ces femmes qui voulaient le posséder ne comprenaient rien à ce qu’elles osaient essayer de harnacher. Mais elle, elle savait. Et elle se demanda quel effet ça ferait de caresser à mains nues son corps élégant et musclé.
Il leva la tête et surprit son regard.
— Quand on sera seuls.
C’était une provocation… et une mise en garde.
Refermant la main sur le bras de son fauteuil, elle détourna vivement la tête.
— Les changelings ont tous des boucliers mentaux naturels.
— Pourquoi es-tu aussi tendue, alors ?
Elle ne put s’empêcher de lui jeter un nouveau coup d’œil, de l’observer tandis qu’il revérifiait l’encodage, les sourcils froncés dans sa concentration. Soudain, les rênes de Sophia cédèrent et il ne resta plus que la promesse et le danger que représentait le détective Max Shannon ; elle voulait toucher la peau de sa nuque pour savoir si elle était douce ou rêche, lui enlever son tee-shirt et frotter ses lèvres contre les muscles qui ondulaient sous sa peau couleur de miel, voulait le caresser, le connaître et le posséder. Elle n’était plus que désir.
— Les changelings aiment le contact, lâcha-t-elle d’une voix douce et rauque.
Max crispa les épaules, mais il ne se retourna pas.
— J’ai questionné Clay à ce sujet pendant que tu étais aux toilettes tout à l’heure. Ils ne tiennent pas le privilège du contact rapproché pour acquis, tu ne risques rien.
— Le privilège du contact rapproché. (Elle retourna l’expression inconnue dans sa tête et déduisit sa signification du contexte.) Et toi, Max ?
Ses pensées se traduisaient en mots si vite qu’elle n’avait pas le temps – ou l’envie – de se censurer.
— Accordes-tu ce privilège facilement ?
Max s’avança pour refermer les mains sur le dossier de son fauteuil et se pencha jusqu’à ce que ses lèvres frôlent le bord de son oreille.
— Tout dépend de la personne qui le demande. (Son odeur enveloppa Sophia tandis qu’il posait les mains sur la table de chaque côté d’elle. Un piège sensuel.) Mais si c’est à une certaine J-Psi que tu fais allusion, ce pourrait être très, très facile.
Un afflux de chaleur bourgeonna dans le ventre de Sophia, un feu étrange qui consumait jusqu’à la part la plus sombre et secrète de son être.
— Max.
Elle ignorait ce qu’elle lui réclamait, le cœur cognant follement contre sa cage thoracique.
Max s’écarta de la table en maugréant.
— On ne peut pas faire ça ici. C’est presque l’heure de la conférence. (Il effleura son épaule, un geste si protecteur qu’elle en fut ébranlée et désarmée.) Prête, Sophie ?
Sa voix, sa présence, sa volonté de lui servir de bouclier… tout cela la déstabilisait, mais elle hocha la tête.
— Oui.
Ce devait être fait… il fallait ramener ces filles chez elles.
Même une Psi qui n’avait pas de famille comprenait l’importance des enfants et des liens du sang. Perdre un enfant sur le Net, c’était non seulement perdre son immortalité, mais aussi ses chances d’obtenir la loyauté indéfectible d’au moins un individu. À moins, bien sûr, d’être assez jeune pour engendrer d’autres descendants.
Les parents de Sophia avaient eu un peu plus de trente ans l’été où elle en avait eu huit et que tout s’était effondré. Ils avaient choisi d’avoir deux autres enfants ensemble. Après tout, leurs gènes s’étaient avérés complémentaires. Son frère et sa sœur aussi étaient des télépathes de haut rang. Moins puissants qu’elle, mais pas défectueux.
Le visage de Bartholomew Reuben apparut à l’écran à cet instant-là, tranchant dans le passé douloureux qui ravageait le cœur de Sophia pour y substituer un présent empreint de sadisme et de malveillance.
— Max, mademoiselle Russo, ravi de vous voir. Vous serez mis en relation avec Bonner dans quelques secondes.
— Tu t’es déplacé, Bart ? demanda Max. C’est une perte de temps.
— Non, je suis dans une autre prison. (Le procureur esquissa un sourire sans gaieté.) Bonner ne va pas apprécier que nous n’ayons pas accouru quand il nous a appâtés.
Un décompte apparut dans un coin de l’écran.
Dix.
Max ricana.
— C’est le cadet de mes soucis de faire plaisir à ce fumier.
Neuf.
— Je serai connecté à la conférence télévisuelle…
Huit.
— … mais Bonner ne verra que mademoiselle Russo.
Sept.
Le raclement d’une chaise sur le sol.
Six.
— Je vais me décaler un peu, dit Max, pour être sûr de ne pas être dans le cadrage.
Cinq.
— Ça va aller, Sophie ?
« Sophie. » Il y avait une telle tendresse dans sa façon de prononcer ce nom qu’il devint quelque chose de spécial entre eux, comme un cadeau.
Quatre.
— Oui.
Elle garda son cadeau dans son cœur.
Trois.
— Dès que tu veux arrêter…
Deux.
— … tu le dis.
Un.
Le visage de Reuben céda la place à celui encadré de cheveux dorés d’un tueur si cruel que les tabloïds s’étaient arraché son histoire. C’était une superstar dans le monde souterrain et glauque des fans de tueurs en série, qui lisaient sa « biographie officielle » avec une ferveur religieuse. Sophia se demanda combien de ces fans avaient conscience que l’essentiel de ce livre était de la fiction.
Bonner était incapable de dire la vérité.
— Mademoiselle Russo. (Son sourire charmeur avait quelque chose de dangereux.) J’espérais tant que vous viendriez me voir.
— J’aurais gaspillé mon temps, répondit-elle, les mains posées sur ses genoux.
— Mais comment récupérerez-vous mes souvenirs si vous n’êtes pas à proximité ? (Il haussa lentement les épaules.) J’ai bien peur que mon esprit ne coopère pas avec mon besoin de me confier.
Une lueur chagrine brilla dans ses yeux rieurs d’un bleu soutenu, l’excuse charmante d’un homme qui savait avoir un peu mal agi.
Sophia songea que ce serait si facile de le tuer. Elle n’aurait qu’à se trouver dans les environs immédiats. La portée de ses ondes télépathiques était suffisante ; elle pourrait l’obliger à s’étouffer avec un oreiller, ou encore se cogner la tête contre un mur jusqu’à ce que des esquilles d’os lui transpercent le cerveau. Il deviendrait fou de terreur.
Un tapotement sur la table à sa gauche.
Max. À ce rappel du cadeau qu’il lui avait offert, ce cadeau qu’elle était bien décidée à ne pas perdre, elle se ressaisit et l’alter ego battit en retraite, terrassé par sa détermination.
— Les fonctionnaires de la prison ont déclaré que vous vous rappeliez un endroit qu’il nous intéresserait grandement de connaître.
Bonner se fendit d’un sourire digne d’une publicité pour une marque de dentifrice. Mais ses yeux… il avait des yeux de reptile. Elle en avait déjà vu de semblables ; ceux des puissants du Net, des hommes et des femmes pour qui le caractère sacré de la vie n’avait pas la moindre valeur.
L’homme qui l’avait examinée pour la dernière fois de son enfance, celui qui avait décidé si elle était assez utile pour être épargnée ou si elle devait être éliminée, avait eu les mêmes yeux que ceux du Boucher de Park Avenue.
— Monsieur Bonner ? insista-t-elle devant le silence du tueur.
— On dirait que le souvenir s’est dissipé, dit-il avec un soupir désappointé. Je sais qu’il était question d’arbres, mais… (Nouveau haussement d’épaules.) Peut-être que si vous veniez et vous serviez de vos talents pour stimuler ma mémoire…
— Il semblerait que même ceci ait été une perte de temps. (Jetant un coup d’œil à sa gauche, elle adressa à Max un bref hochement de tête.) Coupe la connexion.
Le visage de Bonner se déforma, révélant l’espace d’une seconde de violence le monstre qu’il cachait à l’intérieur.
— Mademoiselle Russo, je crois que vous n’avez pas conscience…
L’écran redevint noir.
— J’ai envie de le tuer de mes mains, dit Max d’une voix si calme qu’elle en eut la chair de poule. Ce n’est pas un besoin de justice, ça n’a rien de pur. Je veux la vengeance. Je veux qu’il souffre comme ces femmes… comme ces filles ont souffert.
— Nous sommes tous capables de tuer, dit Sophia.
Elle voulut s’en empêcher, mais elle n’arrivait pas à se taire ; elle avait besoin de savoir ce qu’il pensait de la part brisée d’elle-même qui ne connaissait que la forme de justice la plus radicale. Quitte à ce qu’il la rejette, mieux valait que ce soit tant qu’elle ne s’était frottée qu’une fois à sa chaleur sauvage, qu’elle commençait à peine à l’apprivoiser… qu’elle parviendrait peut-être à survivre à l’abandon.
— Les limites sont simplement différentes pour chacun.
Max fixa sur elle son regard pénétrant.
— Pour toi, c’est les enfants. Parfois les femmes, mais le plus souvent les enfants.
Sophia déglutit, doutant de la réponse à donner et de la façon dont elle devait interpréter celle de Max.
Le visage de Bartholomew Reuben réapparut alors sur l’écran de communication.
— Il est sur les nerfs. Je ne lui avais jamais vu ce visage hideux jusqu’à aujourd’hui.
— Même à son procès ? demanda Sophia, sa terreur confuse inscrite dans sa posture rigide.
— Il était d’un calme olympien, dit Reuben. Il souriait aux jurés, flirtait avec la galerie. Si nous n’avions pas eu des preuves en béton, son charme aurait bien pu le sauver de la condamnation. (Il marqua une courte pause.) Soyez prudente, mademoiselle Russo. Bonner est sous surveillance constante, mais il a des fans acharnés. S’il parvenait à transmettre un message à l’un d’eux, vous pourriez être en danger.
— Ne vous inquiétez pas, monsieur Reuben. (Sophia prit le petit mot plié que Max lui passa sous la table.) Pour l’heure, il a besoin que je reste en vie. Il cherche à m’éblouir par son génie.
Après ça…
Max sentit son estomac se nouer douloureusement en repensant à l’expression du visage de Sophia juste avant que Bart se déconnecte. Il avait très bien compris ce qu’envisageait sa J-Psi complexe et dangereuse, et savait aussi qu’il ne pouvait pas la laisser faire. Mais ils se trouvaient assez loin de Bonner pour qu’il ait le temps de s’occuper de cette tendance qu’avait Sophia à s’en prendre de façon créative aux individus maléfiques.
Il savait que ce ne serait pas une mince affaire, car les agissements de Sophia – et les crimes de ceux qu’elle châtiait à la manière typique des J-Psis – se rapportaient tous à un passé qui lui avait infligé de violentes blessures. Il songea que ces cicatrices-là étaient invisibles, mais bien plus graves que les lignes fines qui marquaient son visage.
— Max, marmonna-t-elle tout bas alors qu’ils se rendaient au bureau de Nikita.
Il connaissait la raison de son regard perplexe, et fut apaisé de constater que sa ruse avait fonctionné, éloignant Sophia du bord de l’abîme.
— Mmm ?
— Tu ne peux pas m’écrire des mots pareils, siffla-t-elle tandis que les portes de l’ascenseur s’ouvraient à l’étage où ils se rendaient. Et si quelqu’un l’avait vu ?
Max lui jeta un regard innocent.
— Je n’ai fait que poser une simple question.
— « Que penses-tu du sexe en salle de conférences ? » (Haussement de sourcil.) Ce n’est pas…
— Eh bien, puisque tu le demandes, l’interrompit-il alors qu’il s’avançait dans l’espace attenant au bureau de Nikita, je vote pour.
À cet instant-là, imprégné du ravissement sensuel qu’il éprouvait à titiller Sophia, Max ne se doutait pas des conséquences sanglantes qui allaient résulter de cette réunion.