CHAPITRE 15

« Certaines femmes ne sont pas faites pour être mères. »

 

Extrait des notes privées du détective Max Shannon.

 

Lorsqu’ils entrèrent dans le bureau privé de Nikita Duncan, Max se fit la réflexion que la Conseillère était une belle femme. Pour les amateurs de beauté glaciale. Parfaite. Distante. Froide. Si l’on en croyait les registres publics, elle était à moitié japonaise et à moitié russe. Ce qui expliquait ses pommettes hautes, ses yeux en amande et sa taille supérieure à la moyenne. Elle avait transmis cette taille à sa fille, mais d’après les photos que Max avait vues, les cheveux noirs de Sascha bouclaient au lieu de former un rideau lisse, et sa peau brune avait un éclat chaud et doré qui contrastait avec la pâleur ivoirine de Nikita.

— Détective Shannon, mademoiselle Russo.

Elle les invita à prendre une chaise devant son bureau.

— À vrai dire, Conseillère, dit Max, je réfléchis mieux debout. (S’avançant jusqu’à la gigantesque baie vitrée au fond de la pièce, il se pencha au-dessus des rues animées de San Francisco, épaules voûtées.) J’aimerais que vous nous fassiez part des informations que vous avez gardées pour vous.

Il sentait le regard de Sophia dans son dos, et s’il s’était agi de n’importe quelle autre femme, il se serait attendu à subir ses foudres plus tard pour lui avoir fait un coup pareil. Mais Sophia ne ressemblait à personne qu’il connaissait. Il n’avait aucune idée de la façon dont elle allait réagir… ce qui le ravissait autant que ça le frustrait.

— Ce serait illogique de ma part de faire de la rétention d’informations alors que c’est moi qui ai réclamé une enquête, répondit Nikita.

Max se retourna assez pour pouvoir soutenir son regard marron et froid.

— Trois morts… un dans un accident de voiture dont vous doutiez du caractère suspect, un suicide qui aurait pu être causé par une maladie mentale, un arrêt cardiaque… ça ne justifie pas que vous fassiez appel à un étranger.

Un humain.

Nikita le dévisagea, adversaire redoutable malgré sa jupe et sa chemise impeccables, son maquillage professionnel et sa coiffure parfaite.

— C’est gratifiant de savoir que vous avez l’intelligence requise pour mener à bien cette mission, dit-elle, brisant le silence. (Sur ces mots, elle enclencha quelque chose sur son bureau ; Max devina qu’elle avait activé une sorte de bouclier auditif contre les espions sophistiqués.) On a attenté à ma vie il y a environ quatre mois.

— J’ai entendu des rumeurs. Un rapport avec l’Alliance humaine  ? dit-il, se référant à l’organisation humaine la plus puissante de la planète.

En apparence, l’Alliance se cantonnait aux affaires, mais le bruit courait qu’elle était dotée d’une puissante section paramilitaire.

Nikita répondit à sa question par un hochement de tête royal.

— Ils avaient placé des explosifs dans l’ascenseur que j’emprunte pour accéder à ce bureau et à mon appartement, visiblement dans l’intention de faire sauter la charge quand j’aurais été à l’intérieur.

— Ils ont piraté votre système de surveillance  ? demanda Max, qui ne perdait rien de la présence silencieuse de Sophia même s’il gardait les yeux rivés sur Nikita.

— Oui.

La Conseillère se leva de son fauteuil, et à l’aide d’une mince télécommande argentée, elle activa un tableau de communication sur un mur qui avait eu l’air d’être nu.

Le petit garçon qui dormait en Max fut suffisamment intrigué pour qu’il se rapproche.

— Ce n’est pas encore sur le marché.

— J’ai racheté une petite firme l’année dernière… leurs ingénieurs sont brillants, mais ce sont les concepteurs qui se sont révélés vraiment exceptionnels.

Un nouveau déclic s’opéra dans un coin de l’esprit de Max, matérialisant une autre pièce du puzzle.

— Une firme humaine  ?

Il décela une légère odeur de vanille et de lavande lorsque Sophia vint se placer de l’autre côté de Nikita, et cette fragrance flatta lentement ses sens, rappel voluptueux que son corps avait choisi cette femme et qu’il n’avait aucune intention de changer d’avis.

— Oui, dit Nikita.

Se servant du pavé de contrôle sur le côté du tableau, elle fit apparaître à l’écran une maquette en trois dimensions du gratte-ciel Duncan, puis une coupe transversale de la cage d’ascenseur dont il était question.

— Il est difficile d’accéder à cet ascenseur, mais pas impossible. En revanche, l’accès à la cage elle-même est soumis à un contrôle strict… sécurité computronique et surveillance vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

— Une trappe de secours dans l’ascenseur  ? demanda Max.

— Oui, mais une alarme se déclenche dès qu’on la touche.

Max comprit l’importance de sa remarque lorsqu’elle indiqua d’une croix rouge l’emplacement où la charge avait été installée.

Au-dessus de l’ascenseur.

L’esprit bourdonnant d’excitation comme chaque fois qu’il sentait une affaire prendre forme, il tapota l’écran et fit tourner l’image jusqu’à ce qu’il la connaisse par cœur.

— Quelqu’un à l’intérieur a dû faciliter la tâche aux saboteurs, ou faire le boulot lui-même.

Et il songea que les deux n’étaient pas forcément liés. Un homme intelligent avait pu avoir vent des plans de l’Alliance et en tirer parti pour servir ses propres projets.

— Les enregistrements des caméras  ?

— Le temps que je prenne conscience de ce que signifiait l’emplacement de la charge, ces enregistrements avaient été effacés.

Sophia s’agita et ouvrit un fichier sur son agenda électronique.

— La liste de ceux ayant l’autorisation de procéder à une telle opération est très limitée, et inclut tous les membres de votre cercle privé.

— Précisément, mademoiselle Russo.

— Il semblerait qu’il me manque le nom de votre chef de la sécurité.

— Il est mort, dit-elle sur un ton glacial. Il a fait une chute trois semaines avant la tentative d’assassinat.

Max croisa les bras, l’estomac noué.

— C’était la première victime.

— Oui, c’est ce que j’en suis venue à penser.

Sophia leva les yeux de son agenda.

— Vous n’avez pas engagé de remplaçant.

— Non… je n’ai pas trouvé de candidat adéquat. L’assistant en chef fait un travail correct pour le moment.

Max avait les yeux rivés sur l’image de l’immeuble Duncan, mais il ne la regardait pas vraiment. Il percevait du dévouement dans ces crimes, un engagement sur le long terme qui devait découler d’une motivation bien précise… et quelle que fût cette motivation, elle ne se limitait pas au simple plaisir de tuer.

— Vous voulez dire que vous ne vous fiez plus à personne de votre cercle privé  ? demanda-t-il à Nikita.

— Non. Je… (Elle s’interrompit lorsque son téléphone se mit à sonner.) Ce doit être de la plus haute importance. J’avais donné l’ordre de ne pas être dérangée.

Elle décrocha et dit  :

— Oui  ?

Jetant un coup d’œil à Sophia, Max se laissa captiver par le jeu d’un rayon de soleil sur sa chevelure ébène et soyeuse. Il aurait pu jouer avec ses mèches douces des heures durant, et c’était exactement ce qu’il avait l’intention de faire une fois qu’il aurait attiré sa J-Psi dans son lit.

— Ne touchez à rien. N’entrez pas.

À ces mots, il reporta vivement son attention sur Nikita.

— Qu’y a-t-il  ?

Elle raccrocha.

— Il semblerait que vous n’ayez plus à vous contenter des faits d’affaires non résolues. Mon consultant en finances internationales, Edward Chan, vient d’être trouvé mort.

 

Max songea que cette fois, il s’agissait indiscutablement d’un meurtre. Soit les individus derrière ces actes s’impatientaient, soit ils cherchaient à faire passer un message.

— Sophia, tu enregistres  ?

— Oui. (Elle avait fixé une petite caméra sans fil sur son oreille et ramené l’objectif devant son œil gauche.) Allons-y.

Après en avoir barré l’accès, Max prit son temps pour examiner le lieu du crime, qui se trouvait à l’avant-dernier étage de l’immeuble Duncan, juste sous l’appartement de Nikita. L’homme assassiné était étendu sur le lit par ailleurs impeccable, les jambes pendant sur le côté. Il portait un pantalon gris ardoise, une ceinture sobre en cuir noir, et les taches rouges sur sa chemise blanche évoquaient une peinture de Rorschach.

— Pas d’hématomes, pas de marques de lutte sur ses mains.

Seule preuve de violence, le couteau Bowie planté jusqu’au manche dans son sternum  : solide, épais, et comme le devinait Max, doté d’une lame incurvée. Le genre de couteau dont on se servirait pour tuer du gibier ou dépecer un animal mort.

— On dirait qu’il ne lui a été porté qu’un seul coup en plein cœur.

Sophia continuait de filmer pendant qu’ils parlaient.

— Soit la victime a laissé son agresseur s’approcher, soit le tueur s’est servi de sa Tk pour loger la lame dans sa poitrine.

— Tk… télékinésie  ?

Ce qui expliquerait pourquoi le couteau était enfoncé si loin ; même si un accès de colère froide aurait très bien pu donner au tueur la force suffisante.

— Oui. Je vais examiner les fiches du personnel (Sophia s’avança à gauche de Max, photographiant le corps sous toutes ses coutures) afin de savoir combien il y a de Tk-Psis dans l’organisation de la Conseillère.

— Nikita a dit que Chan est revenu du Caire la nuit dernière, murmura Max, mais qu’il avait un certain nombre de rendez-vous informels programmés ici dans son bureau privé ce matin.

Ce qui voulait dire que quelqu’un connaissait assez bien son emploi du temps pour planifier le meurtre à un moment où Chan aurait été seul et vulnérable.

Lorsque Sophia se déplaça de nouveau, son odeur pure passa sur Max, lui offrant un antidote bien nécessaire à la laideur de la mort. Qu’il s’agisse de celui d’un Psi, d’un humain ou d’un changeling, Max se fit la remarque qu’un meurtre dégageait toujours la même puanteur putride. Et les morts réclamaient toujours qu’on leur rende justice. Edward Chan était à la charge de Max, tout comme chacune des victimes perdues de Bonner.

— C’était quelqu’un en qui il avait confiance, dit Sophia. Il n’y a que comme ça qu’un télépathe de rang 8 comme lui aurait pu être pris par surprise.

Détournant le regard du cadavre froid d’Edward Chan, Max repoussa sa veste et posa les mains sur ses hanches.

— Il y a tout de même un problème… même le coup de couteau le mieux porté du monde n’aurait pas causé la mort immédiate, et un télépathe aurait été en mesure d’envoyer un appel de détresse en quelques secondes, si ce n’est moins.

Contrairement à la scène du crime de Vale, tout suggérait une exécution rapide et brutale. Le meurtrier n’avait pas eu le temps de droguer la victime pour la soumettre.

— Pourquoi n’a-t-il pas appelé à l’aide  ?

— Tourne-lui un peu la tête.

— Qu’est-ce que tu cherches  ? (Il ne voyait rien de remarquable, en dehors de quelques gouttes de sang sous… Bordel  !) Une frappe télépathique.

— Si on lui en a assené une assez puissante en même temps qu’on l’a poignardé, pendant que son attention aurait été détournée par le choc, elle aurait transpercé ses boucliers et détruit son esprit.

— Un coup froidement calculé.

Une double attaque pour garantir le succès.

— Max, dit Sophia d’une voix presque inaudible.

Sentant des picotements le long de sa colonne vertébrale, il suivit son regard jusqu’au miroir de la salle de bains, à peine visible derrière la porte à moitié ouverte à l’autre bout de la chambre.

Un seul mot était tracé en lettres de sang, qui avait coulé sur le lavabo en porcelaine blanche. Mais l’accusation restait parfaitement lisible.

« Traître. »