CHAPITRE 16
« L’espace réservé au nom de votre père a été laissé vierge dans nos registres. Un tel acte est autorisé dans certains cas restreints, mais le motif doit être systématiquement précisé. Il n’y a rien de tel sur votre fiche. Veuillez nous excuser pour cette erreur. »
Bureau des naissances et des décès :
ville de New York à Max Shannon, juin 2079.
Nikita confia à Max un cristal de données dès qu’ils revinrent à son bureau.
— Je vous ai téléchargé l’enregistrement de la sécurité… il couvre toute la période depuis le retour d’Edward du Caire.
Max le glissa dans sa poche.
— Les conversations privées via le tableau de communication sont-elles sauvegardées sur vos serveurs principaux ? Le tueur a versé de l’acide corrosif dans le « cerveau » computronique du système qui se trouve dans la chambre de la victime.
Et ils n’avaient trouvé ni téléphone portable, ni agenda électronique.
— Le dossier complet d’Edward a été effacé avec ses propres codes secrets, dit Nikita avec concision. Le meurtrier a dû les arracher de son esprit.
Tant d’insensibilité aurait pu choquer d’autres hommes, mais Max savait que quelle que soit l’espèce, il naissait toujours des individus capables de faire le mal.
— Nous pensons avoir trouvé un fil conducteur… tous vos consultants ont été attaqués juste avant la signature d’un contrat majeur. Est-ce que ça colle aussi pour Chan ?
Nikita secoua la tête avant même qu’il termine sa phrase.
— Edward avait beaucoup de projets sur le feu, mais aucun d’eux n’était près d’aboutir.
Frustré de voir cette piste coupée de façon aussi abrupte, Max se rabattit sur une autre.
— Sophia dit que la victime était assez en vue pour être connue en dehors du cercle des affaires, c’est exact ?
Nikita lui répondit par un bref hochement de tête qui agita sa chevelure brillante.
— Cela faisait partie de son travail de recevoir des hommes et des femmes d’affaires changelings et humains. De ce fait, il s’est parfois retrouvé dans les rubriques mondaines.
Max sentit Sophia poser sur lui son regard incroyablement pénétrant et sut qu’elle avait tiré les mêmes conclusions que lui.
— Peut-on raisonnablement penser qu’il a tissé des liens personnels avec des individus de ces groupes ?
Nikita s’accorda un moment de réflexion.
— Pas dans le sens où l’entendent les humains et les changelings. En revanche, certains en sont venus à lui accorder une relative confiance à force de contrats communs couronnés de succès.
— C’est une perte inestimable, dit Sophia. Vous en ressentirez les effets un certain temps.
— Oui. (Nikita regarda Sophia un long moment en silence avant de reporter son attention sur Max.) Je commence à percevoir la logique que vous avez apparemment déjà cernée, détective.
— Ma prochaine question ne vous surprendra donc pas… qui désapprouve que vous frayiez avec les autres espèces ?
Max avait la certitude qu’Edward Chan n’avait été considéré comme un traître que par association. La Conseillère Nikita Duncan était la clé.
— Je vais devoir y réfléchir, dit cette dernière.
Sophia profita de la courte pause pour prendre la parole.
— J’ai entendu des rumeurs à propos d’un groupuscule du nom de Purs Psis… ses membres semblent croire que les contacts avec les autres espèces entachent la pureté de notre Silence.
— Oui. Ils commencent à gagner des soutiens sur le Net. (Nikita retourna à son bureau.) J’ai des informations supplémentaires à leur sujet que je vais vous envoyer tout de suite… Veuillez les communiquer au détective, mademoiselle Russo.
C’était une façon de les congédier pour cette femme qui avait l’habitude qu’on lui obéisse, mais Max n’avait pas terminé.
— Qui que soit le coupable, il ou elle prend de l’assurance… et ne tardera sans doute pas à s’attaquer directement à vous.
— Je suis protégée. Voilà pourquoi Edward et les autres sont morts… l’assassin s’est contenté du second choix. (Elle lui jeta un regard tranchant comme une lame de rasoir.) Vous feriez bien de vous protéger aussi. Vous n’êtes qu’un humain, après tout.
Sophia n’adressa la parole à Max que lorsqu’ils eurent regagné la voiture et quitté l’immeuble Duncan.
— Ça te dérange ?
— Quoi donc ?
— Qu’on te juge inférieur à cause de ton humanité ?
En ce qui la concernait, ça la dérangeait beaucoup. Max avait bien plus de valeur que n’importe quel homme qu’elle avait rencontré.
Mais il secoua la tête, un sourire satisfait aux lèvres.
— Nikita a ressenti le besoin de souligner mon humanité parce qu’elle se retrouve dans une situation où elle est contrainte de s’en remettre à un vulgaire humain. Ça ne doit pas être agréable.
— C’est ironique, non ? murmura Sophia, perdue dans des pensées de connexions, de mères et de pères. Elle est l’un des individus les plus puissants du monde, son réseau vaut des millions… et pourtant, il n’y a pas une seule personne dans sa vie en qui elle ait assez confiance pour être sûre qu’elle ne la poignardera pas dans le dos.
— Elle a fait ses choix.
Max n’éprouvait aucune sympathie pour une femme qui avait renié son enfant. Il savait très bien à quel point Sascha avait dû en souffrir.
Comme Sophia gardait le silence, il lui jeta un coup d’œil.
— Et toi, Sophia ? En qui as-tu confiance ?
— Tu es la seule personne à qui j’ai parlé du désaveu de mes parents.
Sa réponse l’ébranla.
— Étrange, n’est-ce pas ? dit-il sur un ton brusque, la voix chargée d’émotion.
— Quoi donc ?
— Que les deux personnes que Nikita a chargées de cette affaire aient toutes deux été rejetées par leur mère.
Ça ne pouvait pas être une coïncidence, pas avec les ressources dont disposait Nikita.
L’agenda de Sophia s’éclaira à cet instant-là.
— Les techniciens du laboratoire de Nikita ont effectué une première analyse des indices… le sang sur le miroir appartenait à la victime, l’ADN et les empreintes trouvés dans les lieux publics sont soit ceux de Chan, soit ceux des autres employés de Nikita, et peuvent tous s’expliquer par les réunions qu’il tenait dans son bureau à domicile. Pas d’ADN suspect ou inconnu dans la chambre.
— Ça a été rapide.
— C’est une Conseillère.
La réponse pragmatique de Sophia disait un millier de choses.
— Mmm. (Il s’arrêta devant un petit restaurant animé et coupa le moteur.) Il est presque 14 h 30. Tu pourras me parler de Purs Psis pendant qu’on déjeunera.
D’après ce qu’il avait entendu dire jusque-là, le groupuscule s’opposait radicalement aux alliances florissantes que Nikita concluait avec les autres espèces ; mais il devait en apprendre davantage sur leurs tactiques pour déterminer si le meurtre pouvait faire partie de leur arsenal.
Sophia ne bougea pas.
— On ne peut pas prendre le risque d’être entendus.
— Prenons à emporter, en ce cas. (Il ne demandait qu’à être seul avec elle, à passer à l’étape suivante de la cour étrange qu’ils se livraient.) Qu’est-ce que tu veux ?
— N’importe.
Max avait déjà fait coulisser sa portière, mais il s’interrompit pour la regarder, prenant conscience qu’elle s’était repliée sur elle-même et arborait une expression si distante qu’il sut que c’était une façade destinée à masquer sa vulnérabilité.
— Mince, je suis désolé. (Ses instincts protecteurs se mirent sur le qui-vive.) Je n’avais pas réfléchi.
— Ce n’est rien. (La surprise qu’il lut dans ses yeux violets caressa ces mêmes instincts dans le mauvais sens du poil.) Tu n’as pas à réfléchir à ça.
Qu’elle puisse dire une chose pareille, en dépit de la profondeur inexprimée de cette connexion qui s’établissait entre eux, donna envie à Max de se pencher vers elle et de l’embrasser avec fougue ; de lui rappeler la vérité de façon qu’elle cesse de l’ignorer. Mais il ne pouvait pas la toucher, pas encore.
— Si, dit-il.
Car lentement, inexorablement, elle devenait sienne… et c’était son rôle de veiller sur elle, de la connaître.
Des ombres passèrent dans son magnifique regard, signe muet qu’elle avait compris le message derrière ce simple mot.
— Merci, dit-elle, cachant son émotion.
— Ne t’inquiète pas, dit-il avec un lent sourire qui fit glisser le masque de politesse de Sophia et naître la suspicion sur son visage. J’ai l’intention d’être rémunéré en baisers.
Sortant de la voiture alors qu’elle prenait une brusque inspiration, il se dirigea vers le restaurant. L’endroit bourdonnait d’énergie humaine et changeling ; des voix s’élevaient et retombaient en discussions animées, des éclats de rire ponctuaient çà et là le bruit de fond. Une femme l’effleura en sortant et lui jeta un regard d’excuse par-dessus son épaule. Un autre client manqua de le percuter alors qu’il descendait de son tabouret devant l’îlot qui entourait les chefs dans leur cuisine ouverte.
Sans prêter attention à ce qui n’était à ses yeux que des distractions, mais qui aurait pris des allures de virée en enfer pour Sophia, Max passa commande à l’aide du pavé encastré dans le comptoir.
La serveuse lui apporta sa commande moins de cinq minutes plus tard.
— Vous avez l’air d’un flic.
Il haussa un sourcil tandis qu’il scannait sa carte de crédit au-dessus du lecteur.
Elle se pencha vers lui en riant, exposant son décolleté avantageux.
— On en a souvent ici… il y a un poste de la Sécurité à deux pâtés de maisons.
— Vous avez un excellent radar.
— Vous n’êtes pas du coin… je l’entends à votre accent. (Elle sortit quelque chose de sa poche et le fit glisser sur le comptoir avec un sourire.) Voilà pour vous.
Le prenant alors qu’elle se détournait pour livrer une autre commande, il vit que c’était une petite carte de visite en papier japonais sur laquelle étaient inscrits le nom de Keiko Nakamura et un numéro de portable.
— Veinard, dit un homme à sa gauche, l’air morose. Ça fait des mois que j’essaie de l’inviter à prendre un café.
La jalousie transpirait de chacune de ses paroles.
— Je ne suis plus sur le marché.
Ça avait été le cas depuis l’instant où il avait posé les yeux sur Sophia Russo, qu’il en ait eu conscience ou non.
Une lueur d’intérêt s’alluma dans les yeux de l’homme.
— Je peux avoir la carte, en ce cas ?
— Désolé. (Max la laissa tomber dans le sac en papier.) Persévérez.
Le soupirant éconduit de Keiko retourna en grimaçant à sa soupe de nouilles tandis que Max s’éloignait, l’esprit déjà occupé par une femme au regard chargé de sombres et douloureux secrets. Ma Sophia, songea-t-il, et c’était une promesse.
Sophia sortit les boîtes en plastique du sac pendant que Max allait chercher des assiettes dans sa kitchenette. Repérant la petite carte blanche, elle s’attendit à y voir le numéro du restaurant. Puis elle lut le texte.
— Qui est Keiko Nakamura ?
— Quoi ? (Max ressortit avec les assiettes.) Oh, ne t’inquiète pas pour ça. Ça va partir au recyclage.
Après avoir posé les assiettes sur la table, il lui prit la carte des mains et la mit dans la poubelle destinée aux emballages.
Mais Sophia ne pouvait pas en rester là.
— Tu l’as rencontrée au restaurant ?
— Oui. (Il posa deux verres d’eau sur la table et tira une chaise avec une économie de gestes qu’elle trouva toute masculine.) Une serveuse.
— Quand une femme donne ses coordonnées à un homme inconnu, dit-elle, tâchant de ne pas se laisser distraire par sa force et sa chaleur toutes proches, par son envie de le toucher, c’est pour des raisons personnelles.
Comme avec la femme dans l’ascenseur de l’immeuble de Vale.
— On dirait que les femmes te donnent sans arrêt leurs cartes de visite.
Max ouvrit une boîte en plastique et lui servit quelques sushis à l’aide des baguettes jetables.
— Ça t’embête, Sophie ?
À sa voix grave et son sourire masculin, la peau de Sophia se tendit.
Se souvenant trop tard que Max Shannon était un flic qui avait l’habitude de creuser profond, de distinguer la vérité des mensonges, elle ouvrit l’autre boîte.
— Qu’est-ce que c’est ?
— De la tempura, répondit-il sur un ton amusé. (Max posa ce qui ressemblait à une crevette frite sur son assiette.) Essaie. Et tu n’as pas répondu à ma question.
Ayant retiré ses gants et s’étant lavé les mains plus tôt, elle prit un sushi avec les doigts.
— Je suppose que je devrais m’habituer à ce que les femmes…
Elle s’interrompit, ne trouvant pas le mot approprié.
— Me draguent.
— Oui, je devrais m’habituer à ce que les femmes te draguent, dit-elle. Après tout, tu es bel homme.
Les joues de Max s’empourprèrent.
— C’est bien parce que c’est toi que je laisse passer. Mais jamais en public. C’est clair ?
Fascinée par son embarras désarmant, elle confessa un besoin si profond qu’elle serait anéantie si Max refusait.
— J’aimerais mieux que tu ne donnes pas suite à ce genre de propositions alors que nous…
Il soutint son regard, son attention si totale qu’elle eut l’impression d’être la cible d’une sorte de grand oiseau de proie.
— Alors que nous ? l’encouragea-t-il lorsqu’elle se tut.
Elle était allée trop loin pour pouvoir faire demi-tour. Il savait pour l’alter ego, pour la justice impitoyable qu’elle réservait à ceux qui s’en étaient pris aux êtres les plus vulnérables de la société, et pourtant il ne s’était pas détourné d’elle ; elle était encore trop terrifiée pour lui demander pourquoi, mais ça lui donna le courage de dire :
— Alors que nous apprenons à nous connaître.
— Nous apprenons à nous connaître, répéta Max, comme s’il soupesait ses mots. Et tu vas me laisser entrer, Sophie ?
— Oui. (Quelque chose remua au fond d’elle, une chose à la fois sombre… et solitaire. Une solitude indicible, absolue.) Je veux être avec toi, Max.
Jamais aucun acte ne lui avait coûté autant que cet aveu ; c’était aussi douloureux que si elle s’était arraché le cœur et l’avait déposé à ses pieds… en espérant qu’il n’allait pas le piétiner.
Max garda le silence plusieurs longues secondes.
Lorsqu’il reprit la parole, sa voix semblait avoir baissé d’une octave.
— Tu as conscience de ce que tu me demandes, et de ce que je vais exiger de toi ?
À l’intensité contenue dans cette question, elle sentit ses bras se couvrir de chair de poule.
— Oui.
Max prit un morceau de tempura, mais au lieu de le poser sur l’assiette de Sophia, il le porta à ses lèvres, un défi muet dans le regard. Et Sophia s’aperçut qu’une vague de détermination submergeait sa profonde vulnérabilité ; elle ne se laisserait pas si facilement troubler par le détective Max Shannon. Elle entrouvrit les lèvres et prit une bouchée. Après avoir mangé l’autre moitié – un acte d’une intimité choquante –, il reporta son attention sur son visage. Sur sa bouche.
— Les expériences que tu vas vivre ne risquent pas de déborder sur le PsiNet ?
— C’est un risque, oui, admit Sophia avec l’impression que ses lèvres se desséchaient et que sa gorge enflait. Mais puisque comme pour tous les J-Psis, les boucliers qui m’isolent du PsiNet sont hermétiques, c’est un risque acceptable. Même s’il y a une fuite, toute irrégularité sera attribuée à ma désintégration en tant que J-Psi fonctionnelle plutôt qu’à une violation aussi flagrante de Silence.
Il serra les lèvres.
— Et lorsque ces irrégularités deviendront trop importantes, ils t’emmèneront pour te réaccorder.
— Me reconditionner, rectifia-t-elle par automatisme.
Une part d’elle-même voulait lui confier l’ultime vérité, lui dire qu’elle avait usé toutes ses chances, que leur relation allait hâter sa désintégration… et qu’elle choisirait plutôt de mourir en fugitive que de les laisser effacer sa personnalité et ses souvenirs de Max, faire d’elle une coquille vide.
Mais jamais il n’accéderait à sa requête si elle lui confessait cela, cet homme qui la regardait comme si elle comptait pour lui, comme si elle méritait d’être protégée. Et il lui fallait son consentement ; le désir qui la consumait était si vaste, si infini, si sombre et froid qu’elle ignorait comment elle était parvenue à le contenir si longtemps.
— J’ai survécu au reconditionnement de nombreuses fois. (Comme il ne disait rien, elle frotta ses paumes moites sur ses cuisses.) Max ?
Ce dernier perçut le tremblement qu’elle cherchait à cacher, la pointe de vulnérabilité, et il dut se faire violence pour se retenir de la réconforter et de chasser son inquiétude. Car ç’aurait été un mensonge. Il était bel et bien sous le charme de Sophia, mais s’il pouvait être accommodant et décontracté avec les autres, jamais il ne le serait avec cette femme qu’il commençait à considérer comme sienne. Non, avec elle, il jouerait peut-être – c’était même une certitude – mais il insisterait, exigerait et prendrait aussi. Et il fallait qu’elle le comprenne.
Sa décision prise, il se leva et s’avança pour poser les mains sur la table de chaque côté d’elle, agitant de son souffle les minuscules bouclettes au-dessus de son oreille. Il la vit serrer les poings sur ses cuisses, son odeur un mélange de vanille, de lavande et d’autre chose de plus sauvage qui n’appartenait qu’à elle, une fleur qu’aucun homme n’avait jamais touchée.
— Sois sûre de toi, Sophie.
Ce jour-là, à cet instant-là, il aurait peut-être encore pu tourner les talons. Mais s’il posait la main sur elle, s’il la revendiquait… il ne pourrait plus revenir en arrière.