CHAPITRE 19
« Personne ne s’attend à être trahi. Personne. »
Extrait des notes privées du détective Max Shannon.
De retour à l’immeuble Duncan à 17 heures, Max et Sophia parvinrent à mettre la main sur les quatre autres personnes qui étaient apparues sur l’enregistrement de la sécurité.
Ryan Asquith, l’interne, fut incapable de leur fournir quoi que ce soit d’utile, mais Marsha Langholm était beaucoup plus communicative.
— Détective, dit-elle. Je vais aller droit au but. Même si j’ai bien vu Edward un court moment ce matin pour lui faire signer un contrat, j’avais un rendez-vous privé quand il a été assassiné, et j’aimerais mieux ne pas…
Max leva une main.
— Sascha nous a informés qu’elle était avec vous.
Léger hochement de tête.
— En ce cas, vous comprendrez que je tienne à la discrétion.
— La Conseillère ignorait que Sascha était dans l’immeuble ?
— Je n’ai aucun moyen de le savoir.
C’était une façon habile de contourner la question, mais il était clair que Langholm vouait une indéfectible loyauté aux Duncan… au point de protéger celle qui avait déserté.
— Vous êtes l’une des employées les plus haut placées de Nikita, dit Max. Y a-t-il quoi que ce soit que vous puissiez nous dire qui nous aiderait à retrouver la ou les personnes derrière ces meurtres ?
La femme ne feignit pas l’incompréhension.
— Je savais que Vale ne s’était pas suicidé… ça ne concordait tout simplement pas avec son profil psychologique. (Une pause.) Je ne peux pas vous donner de noms ou de détails concrets, mais la désertion de Sascha… continue à faire des vagues.
Donnant un petit coup de pied à celui de Max sous la table en guise de signal muet, Sophia posa son agenda.
— Vous ne voulez tout de même pas dire qu’il y a des gens qui tiennent la Conseillère responsable de la prétendue tare de sa fille ? En tout cas, je pensais qu’il était de notoriété publique que Nikita a rompu tout lien familial avec Sascha.
Marsha s’adressa directement à Sophia.
— Le départ de Sascha a soulevé des interrogations, mais elles se sont tues lorsqu’il a été clair que la Conseillère gérait ses affaires comme avant. Le partenariat commercial de Nikita avec les changelings a fini par être perçu comme un avantage, car leur marché est particulièrement difficile à conquérir.
Max se cala dans sa chaise ; à l’évidence, Sophia savait exactement quelles étaient les questions à poser. Mais il ne résista pas à l’envie de lui tapoter le pied par jeu. Elle appuya le talon de son escarpin sur sa chaussure en cuir pour le réprimander.
— Qu’est-ce qui a changé ?
Les doigts immobiles de Sophia sur le plateau de verre de la table contrastaient de façon saisissante avec le mouvement de son pied.
Max se remémora ces mêmes doigts glissant dans la fourrure de Morpheus, ainsi que l’expression intriguée de Sophia, comme si elle n’avait jamais caressé d’être vivant. Il avait envie de partager un millier d’autres détails de sa vie avec elle ; mais pour cela, il allait devoir sonder ses secrets et découvrir tout ce que dissimulait la Justice Corps. Car il n’avait pas l’intention de laisser cette J-Psi sombrer dans le néant.
— La Conseillère n’a pas apporté de modifications à ses pratiques commerciales. (La voix de Marsha Langholm interrompit le cours de ses pensées.) En revanche, il y a eu un certain nombre de changements subtils sur le PsiNet.
— Le vent politique tourne, murmura Sophia.
— Non, dit Marsha Langholm à la grande surprise de Max. Je parlerais plutôt d’une scission. Les démarcations sont infimes, mais la division commence à prendre forme. Nikita se tient d’un côté de la barrière, ceux qui soutiennent Purs Psis de l’autre.
Max décida de se joindre de nouveau à la conversation.
— Expliquez-moi ce qu’est Purs Psis.
Sophia l’avait informé de ce qu’elle savait au sujet de ce groupuscule, y compris des détails supplémentaires que Nikita lui avait envoyés, mais c’était l’occasion d’avoir le point de vue d’une autre Psi influente.
— Ce n’est pas étonnant que vous n’en ayez pas entendu parler, dit Marsha avec une condescendance flagrante. L’objectif central de Purs Psis est de renforcer et préserver l’intégrité de Silence, un concept qu’ils nomment « Pureté ». Ils en sont venus à croire que le contact avec les autres espèces nous contamine… et que cette contamination est une cause directe du nombre croissant de désertions et de murmures de rébellion.
— Nikita et ses liens de plus en plus solides avec les changelings posent donc un problème. (Le ton de Sophia était aussi pragmatique que celui de Marsha.) Qu’en est-il des autres entreprises ? Se désengagent-elles de leurs relations non Psis ?
— Certaines l’envisagent… tandis que Nikita s’est récemment lancée dans un nouveau contrat immobilier en partenariat avec DarkRiver et les SnowDancer.
— Si Purs Psis est derrière tout ça, pourquoi cibler Nikita en particulier ? dit Max, s’efforçant de se maîtriser lorsque l’envie lui prit de bousculer Sophia, de la déstabiliser en faisant courir ses doigts sur sa cuisse. Elle est l’un des sept membres du Conseil.
Marsha Langholm toucha l’écran de son agenda électronique posé sur la table devant elle. Ce n’était pas un geste nerveux de sa part – ça n’arrivait jamais aux Psis parfaitement conditionnés –, mais une indication.
— Je me suis renseignée sur vous, détective Shannon. Pour un homme qui résout autant d’affaires, vous faites bien peu d’apparitions dans les médias.
Max haussa les épaules et ne commenta pas.
— Ce qui m’incite à vous communiquer cette information. Selon des rumeurs qui me sont parvenues, Henry Scott se serait totalement aligné avec Purs Psis, et étant sa femme, Shoshanna l’aurait imité.
Max prit note d’interroger Sophia à ce sujet ; les Scott ne pouvaient pas être réellement mari et femme, en tout cas pas au sens affectif.
— Reste Anthony Kyriakus, Tatiana Rika-Smythe, Ming LeBon et Kaleb Krychek.
— Aucun des quatre n’affiche ses allégeances politiques, dit Marsha Langholm. Il se peut que Purs Psis soupçonne Anthony de ne pas être de leur côté, mais après tout, sa décision de sous-traiter des contrats de clairvoyance à sa fille est compréhensible compte tenu de la valeur intrinsèque de Faith NightStar. Et en dehors de cet arrangement, le clan NightStar n’entretient que peu de contacts avec les changelings.
Sophia reprit la parole, sa voix une caresse pour les sens de Max.
— Vous avez une idée du positionnement des autres Conseillers ?
— Tatiana Rika-Smythe a récemment acheté d’importantes parts de compagnies humaines. Si elle continue sur cette voie, elle se retrouvera par défaut en opposition avec Purs Psis. Quant à Ming LeBon et Kaleb Krychek, c’est un mystère. Rien de ce qu’ils ont fait n’indique s’ils sont pour ou contre le groupuscule.
— Il y a une chose que je ne comprends pas, dit Max en se balançant sur sa chaise. Les Psis ne jurent que par la logique, n’est-ce pas ?
— C’est exact, détective.
— Eh bien, Purs Psis n’a rien de rationnel. (Sophia lui donna un petit coup de pied réprobateur. Réprimant un sourire, il redressa sa chaise.) S’ils atteignent leur objectif, ils isoleront les Psis et les priveront de sources de revenu considérables.
Ce ne fut pas Marsha Langholm qui lui répondit, mais Sophia.
— C’est logique, en un sens, dit-elle. Purs Psis pense que si le Net redevient « fermé », la puissance des Psis grandira jusqu’à ce que notre espèce finisse par pouvoir exterminer à la fois les changelings et les humains.
— Même si cette démarche implique une perte de pouvoir… et de personnel sur le court terme, ajouta Marsha Langholm.
Jamais on n’avait donné à Max une définition aussi froidement détachée du meurtre.
Levant les yeux de son ordinateur lorsque Sascha et Lucas entrèrent dans le second soubassement de l’immeuble de DarkRiver, Dorian ferma aussitôt la fenêtre sur laquelle il travaillait.
— Il est au courant, chuchota Sascha à son complice.
Dorian sourit à Lucas.
— Tu es très fâché ?
— Si tu n’avais pas de compagne, j’envisagerais de faire de toi un eunuque, dit Lucas en regardant Sascha se placer de l’autre côté de Dorian, une main sur le dossier de la chaise de la sentinelle.
Dorian se tourna vers elle et inclina la tête. Lorsque Sascha lui donna sa permission d’un sourire, il colla l’oreille contre son ventre et posa la main sur la bosse d’un geste protecteur. Si un étranger avait pris cette liberté, Lucas l’aurait écharpé à coups de griffe. Mais il s’agissait de Dorian, la sentinelle préférée de Sascha et l’un des meilleurs amis que Lucas ait jamais eus.
Sa panthère se dressa, intriguée, quand Sascha éclata de rire à quelque chose que Dorian avait chuchoté au bébé.
— Hé, on ne sait jamais, dit la sentinelle, plus fort cette fois. Ce gosse pourrait sortir de là en voulant tout savoir sur les arts martiaux.
Sascha ébouriffa les cheveux blond platine distinctifs de la sentinelle.
— D’après Vaughn, ce sera une fille et une artiste, il en est certain. D’après Clay, ce sera un garçon et une sentinelle-née. D’après Hawke…
À la mention du chef des loups, Lucas se mit à gronder.
En riant, Sascha poursuivit.
— D’après Hawke, ce sera une fille et son but dans la vie sera de faire tourner Lucas en bourrique. Il a déjà acheté un chapeau en laine à Lucas… en prévision de quand il s’arrachera les cheveux, précisa-t-elle à Dorian en voyant son air perplexe.
À cette petite taquinerie, Lucas se sentit esquisser un sourire.
— Tu sais de quoi j’ai hâte ? Que ce loup ait ce qu’il mérite. J’organiserai une fête en son honneur le jour où il s’unira… puis je me mettrai aux premières loges et je regarderai sa compagne le mettre en pièces.
L’expression de Sascha s’adoucit, et Lucas devina le tournant que prenaient ses pensées. Il était tenu pour acquis que le chef des loups ne prendrait jamais de compagne, mais les choses avaient évolué cette année-là. Un espoir semblait se profiler pour le SnowDancer. Et ils avaient beau se prendre le bec, Lucas ne souhaitait que du bien à l’autre homme sur ce point. Car quand il s’agissait de l’union…
Lucas accrocha le regard de la cardinale Psi qui était sa compagne, sa raison de vivre.
— Arrête de flirter avec Dorian et viens par ici.
Elle lui prit la main et s’avança pour se blottir contre lui.
— Je n’oserais pas flirter avec Dorian. Ashaya me hacherait menu.
Dorian se fendit d’un sourire satisfait.
— Ma compagne pense que je suis le léopard le plus magnifique qu’elle ait jamais vu.
— Montre-nous l’enregistrement avant que ta tête explose, marmonna Lucas, mais son félin se réjouissait de voir Dorian si heureux.
La sentinelle avait été latente la majeure partie de sa vie, incapable de prendre sa forme de léopard. Depuis qu’il pouvait se transformer, Dorian saisissait toutes les occasions de le faire.
— Ça y est, tu as réussi à attraper un lapin ?
Doigt d’honneur éloquent.
— Va te faire foutre.
Lucas ricana.
— Si tu essayais une tortue ?
Dorian bondit de sa chaise et sauta à la gorge de Lucas.
En riant, Sascha regarda les deux hommes s’écrouler au sol. Ni l’un ni l’autre n’avait sorti les griffes, et il était évident qu’ils ne faisaient guère plus que chahuter. Les hommes, songea-t-elle en secouant la tête, attendrie, avant de se détourner pour prendre la chaise de Dorian.
Oooh, c’est beaucoup mieux comme ça.
Alors qu’elle reprenait des forces depuis deux semaines, ses chevilles s’obstinaient à rester enflées et ankylosées. Sentant un petit coup dans son ventre, elle se souvint que tout ça valait le coup. Oui, pensa-t-elle à l’intention de son enfant, tu vaux largement le coup.
Un sentiment de bonheur, de chaleur, d’appartenance.
Elle passa la main sur son ventre, gardant un œil sur les deux hommes qui continuaient à se rouler par terre. Tu reçois tellement d’amour, mon cher bébé. La meute entière attendait sa naissance, comme chaque fois qu’une femme de DarkRiver était enceinte. Chaque enfant était chéri et célébré.
Jamais aucun ne serait jugé défectueux et rejeté.
Sourire aux lèvres, elle toucha l’écran pour sélectionner les fichiers qui l’intéressaient. Dorian n’avait pas écouté la conversation qu’elle avait eue avec Marsha, mais s’était simplement servi de l’un de ses gadgets pour surveiller les fluctuations de sa voix, prêt à enfoncer la porte au moindre signe de détresse. Bien entendu, il avait aussi enregistré ce qui s’était passé dans le couloir.
Alors qu’elle ouvrait le fichier, elle entendit un choc derrière elle.
— Dorian ? dit-elle. Il n’y a que l’audio ?
— Que… aïe ! (Nouveau choc.) Ouais. Je n’ai pas pu…
Fracas soudain.
Tâchant de prendre un air sévère, elle se retourna.
— Si vous mettez le bazar dans ce labo, je vous balance à Ria.
L’assistante administrative de Lucas avait commandé tout le matériel rare spécifié par Dorian et avait aidé à l’installer jusqu’au dernier boulon.
Lucas leva la tête, si séduisant avec ses cheveux en bataille que Sascha eut envie de le plaquer au sol à son tour.
— Rhooo, allez quoi.
— Ouais, marmonna Dorian en se redressant en position assise. (Son tee-shirt froissé dévoilait une partie de son abdomen musclé.) C’est pas sympa de nous lâcher Ria dessus.
— Elle mesure un mètre cinquante à tout casser, dit Sascha, notant qu’à eux deux, Lucas et Dorian faisaient sans doute quatre fois le poids de Ria. Pourquoi avez-vous si peur d’elle ?
— Tu ne le sais pas parce qu’elle t’aime bien.
Lucas se leva et tendit la main à Dorian, qui l’accepta et sauta sur ses pieds.
Sascha se fit la réflexion qu’ils avaient l’air mignons. Et qu’ils la houspilleraient si elle osait seulement prononcer ce mot.
— J’aimerais écouter cette bande, maintenant. (Sa joie se dissipa.) Quelqu’un cherche à faire du mal à ma mère.
Lucas referma la main sur sa nuque pour la rassurer, l’enveloppant de son amour comme d’un bouclier. Lorsque Dorian voulut en savoir plus, Lucas lui fit un bref récapitulatif des événements. La sentinelle posa les doigts sur la joue de Sascha, puis se détourna pour régler le fichier audio.
— Je surveillais la bande en permanence et je n’ai rien entendu de suspect, mais je ne guettais que les menaces à l’encontre de Sascha. C’est parti.
La bande resta vierge.
— On va changer de tactique, dit Dorian au bout de quelques minutes. Je vais aller directement aux passages où il y a eu des pics de volume sonore.
L’ordinateur s’arrêta à plusieurs reprises sur des allées et venues de gens dans le couloir. Puis, quelques minutes à peine avant que Sascha quitte l’appartement de Marsha, il y eut des bruits de pas et quelqu’un frappa à une porte qui s’ouvrit en grinçant.
« Je vois que vous avez eu mon message », dit une voix d’homme avec un léger accent français. « Entrez. Les papiers vous attendent sur la table basse, là où vous les avez laissés plus tôt aujourd’hui. »
— Et merde, marmonna Lucas en passant une main dans ses cheveux déjà ébouriffés. Si c’est ce que je pense, Max ne va pas apprécier.