CHAPITRE 22

« Sophie, ma douce et séduisante Sophie, je serais bien tenté de déboutonner ta parfaite petite veste de tailleur. Puis j’aimerais défaire chaque minuscule bouton nacré de ta chemise pour te dénuder jusqu’à la taille. »

 

Mot manuscrit de Max à Sophia.

 

Max sortit de la douche une heure plus tard et tomba sur Morpheus, qui le fusillait du regard depuis le lit.

— Quoi  ? demanda-t-il en enfilant un jean et un tee-shirt vert foncé.

Le chat continuait à le fixer.

— Je t’ai nourri, marmonna Max, content que le côté prosaïque de la vie lui permette d’échapper aux souvenirs qui le hantaient depuis plus d’une décennie. Pas la peine de me regarder de travers parce que tu as tout englouti en une minute et que tu as mal au ventre maintenant.

Morpheus se lécha la patte. Ça ne l’amusait visiblement pas.

Jugeant qu’il valait mieux s’abstenir de caresser ce maudit chat au cas où il déciderait de lui arracher la main, Max se passa un coup de peigne et alla à la cuisine. Grâce aux courses qu’il avait faites le jour de son arrivée, il avait tout ce qu’il lui fallait pour le dîner qu’il comptait préparer pour Sophia.

— On ne ferait pas mieux de se concentrer sur l’affaire  ? avait-elle demandé avant de quitter l’appartement de Max, ses yeux immenses rivés sur lui. Mon incident nous a déjà fait perdre du temps que l’on aurait pu consacrer à se pencher sur les indices.

Avec une étrange sensation de chaleur dans la poitrine, il avait pris conscience qu’elle essayait de nouveau de l’aider à sa manière ; elle avait l’esprit assez vif pour comprendre qu’il se sentirait mieux s’il se noyait dans le travail.

— On pourra en parler en mangeant, avait-il dit. Et je pense qu’on a le temps.

— Qu’est-ce qui t’en rend si sûr  ?

— Tu te rappelles le schéma récurrent dont on parlait  ?

— Que toutes les victimes ont été assassinées juste avant la signature d’un contrat majeur  ? (Regard pénétrant.) Le meurtre d’Edward Chan ne colle pas.

— J’ai creusé un peu à ce sujet. (Il avait programmé son téléphone portable pour qu’il effectue un certain nombre de recherches sur Internet, et avait jeté un coup d’œil aux résultats alors qu’ils terminaient le dernier entretien de la journée.) Chan avait prévu de parler devant un groupe de changelings dominants en Amérique du Sud plus tard cette semaine. Jamais aucun Psi avant lui n’avait obtenu ce droit.

Sophia était soudain devenue très calme.

— Est-ce qu’ils l’ont tué parce qu’il était sur le point de fournir à Nikita l’accès à un vaste marché encore inexploité…

— … ou parce que ce contact serait allé à l’encontre de la croyance en Pureté  ? (Avec ce qu’il avait appris au sujet de Purs Psis, il était convaincu qu’ils ne reculeraient pas devant le meurtre.) On n’a aucun moyen de le savoir. Mais je vais appeler Nikita pour l’informer de cette possibilité.

Lorsqu’il avait contacté Nikita, elle s’était non seulement ralliée à sa théorie mais lui avait aussi confirmé qu’aucun autre projet n’en était au stade où il aurait pu motiver un meurtre.

— J’ai également mis sous surveillance constante tous mes employés haut placés. Ils ne seront pas des cibles faciles… et si l’un d’eux est derrière tout ça, ça devrait le faire réfléchir.

Tandis que Max commençait à préparer le dîner, il songea à l’impact que pouvait avoir sur ce complot l’enquête qu’il menait avec Sophia, et conclut qu’il n’était pas significatif. Celui qui tirait les ficelles gardait la tête froide. Il ou elle n’allait pas être déstabilisé par un simple humain et une J-Psi en fin de carrière.

Il crispa la mâchoire juste au moment où on sonna à la porte. Reposant le couteau dont il se servait pour hacher des herbes aromatiques, il alla ouvrir. La femme qui occupait ses pensées se tenait sur le palier, vêtue d’un jean et d’un élégant cardigan couleur crème qu’il eut envie de défaire pour exposer sa peau plus crémeuse encore.

— Max  ? dit-elle d’une voix hésitante en voyant qu’il restait dans l’embrasure de la porte.

Il recula et attendit qu’elle soit à l’intérieur et loin des caméras avant de céder à l’envie de la toucher. Soulevant ses cheveux, il déposa un unique baiser sur la peau douce de sa nuque.

Un violent frisson la parcourut, mais elle ne se déroba pas.

— Je ne savais pas trop s’il fallait que j’amène quelque chose, dit-elle, le souffle court et la tête à peine penchée sur le côté, comme pour accueillir un autre baiser.

Incapable de résister à l’exquise tentation, il s’avança derrière elle, posa les mains sur ses hanches et dit  :

— Tu seras le dessert.

Sophia sentit sa gorge se nouer et sa peau se tendre douloureusement.

— Tu joues  ? parvint-elle enfin à articuler. Comme avec les petits mots  ?

Le souffle de Max lui caressa le cou.

— Non.

Elle serra les poings. C’était une réaction émotionnelle qui l’aurait inquiétée avant qu’elle décide de vivre… d’aimer. Elle n’était pas certaine de savoir comment s’y prendre, se demandait si cette capacité n’avait pas été sectionnée net. Mais Max était important. Elle songea qu’elle tuerait pour lui, pour cet homme qui voyait en elle une femme digne de sa confiance… et de ses taquineries.

— Ce cardigan aussi a des boutons nacrés, chuchota-t-elle.

Max sembla se détendre un peu à cette allusion au mot qu’il avait laissé tomber dans son sac un peu plus tôt, et elle espéra avoir apporté un peu de lumière dans son cœur.

— Enchanteresse.

Décrispant les doigts l’un après l’autre, elle leva les mains et se débarrassa de ses gants d’un geste délibéré. Après les avoir laissés tomber au sol, elle tendit la main vers lui.

Ils joignirent les paumes, puis Max mêla ses doigts aux siens et les replia au creux de la main de Sophia.

L’espace d’un instant, tout devint noir. Lorsqu’elle recouvra la vue, elle s’aperçut qu’elle s’était appuyée contre le torse de Max et qu’il avait posé sa main libre sur sa taille, la maintenant contre la chaleur masculine de son corps.

— Je suis là, murmura-t-il d’une voix rauque.

Elle se raccrocha à sa force, à son corps aux muscles secs qui formait un mur solide dans un univers mouvant. Elle avait du mal à respirer ; il était aussi dans l’air, telle une caresse invisible. Sombre, puissant, viril, Max l’enveloppait.

— Tes boucliers, lui dit-il à l’oreille, couvrant sa peau de petites morsures érotiques. Tu es protégée  ?

Consciente qu’il avait raison de s’inquiéter, elle ouvrit son œil psychique et inspecta les défenses qui l’isolaient du PsiNet, prête à colmater les fissures et cacher les défaillances. Ce qu’elle vit la fit s’immobiliser.

— Ils tiennent bon, mais pas de façon normale.

— Explique-moi.

— Mes boucliers ont toujours été d’une solidité à toute épreuve, mais à présent… ils bougent. J’ai l’impression d’être dans l’œil d’une tornade. (Le vent psychique souffla dans ses cheveux tandis qu’elle demeurait au centre de son esprit, pétrifiée.) Rien ne peut entrer ni sortir car les couches bougent en permanence et déchiquettent tout ce qui tente de s’infiltrer.

— Ça te fait du mal  ?

— Non. C’est plus efficace que tout ce que je connais, mais ça attirera peut-être l’attention sur moi.

Si elle avait survécu si longtemps, c’était grâce à son travail irréprochable, mais aussi parce qu’elle veillait à ne rien avoir de remarquable par ailleurs… la Psi parfaite.

Elle venait à peine de finir sa phrase qu’elle sentit un contact télépathique.

— Quelqu’un l’a remarqué, dit-elle avant de répondre à la requête. Monsieur.

La voix psychique de Jay Khanna était limpide et directe, sa portée télépathique proche du rang 9,8. De fait, certains spéculaient que si Khanna avait été retiré jeune du service actif, c’était parce que le Conseil avait eu d’autres projets pour sa télépathie.

— Mademoiselle Russo, dit-il, vos boucliers ont changé de façon significative. Avez-vous besoin d’aide  ?

C’était une manière à peine voilée de lui demander si elle était proche de l’effondrement total. Si elle répondait par l’affirmative, on viendrait la chercher pour un reconditionnement en urgence… et elle se retrouverait à subir une rééducation complète, ses souvenirs de Max éradiqués, son esprit écartelé jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’une coquille vide.

Adressant un remerciement muet au M-Psi qui lui avait révélé la vérité sur son statut, elle dit  :

— Mes boucliers ont apparemment évolué afin de m’assurer une meilleure protection.

— Les boucliers n’évoluent pas.

Non, en effet, songea-t-elle.

— Je me suis mal exprimée, monsieur. Je travaillais sur l’idée de tels boucliers depuis un moment… ils se sont simplement mis en place plus tôt que prévu.

C’était une réponse vraisemblable ; les J-Psis fignolaient tous sans arrêt leurs boucliers dans l’optique de grappiller un jour ou une heure de vie supplémentaire.

Khanna accepta son explication, conservant son ton professionnel lorsqu’il changea de sujet.

— Avez-vous réexaminé le dossier Valentine  ?

— Oui, monsieur.

— Et quelles sont vos conclusions  ?

— Elles n’ont pas changé.

— Très bien. Poursuivez votre mission actuelle.

Après avoir mis fin à la conversation télépathique, Sophia se laissa aller contre Max et lui expliqua ce qui venait de se passer. Max bougea la main qu’il avait posée sur son ventre, déclenchant une étrange sensation dans son corps. Ce n’était pas douloureux. Non, c’était… intéressant.

— Qu’y a-t-il d’autre  ? demanda-t-il.

— Comment ça  ?

— Ton expression a changé vers la fin.

Elle songea à ce que son supérieur lui avait demandé de faire, et aussi à ce que ça impliquerait d’en parler à Max. Il saurait ce qu’elle avait fait. Les limites qu’elle avait dépassées. Une douleur soudaine lui vrilla la colonne vertébrale.

— Je n’ai pas envie de te le dire, dit-elle, incapable de se dérober de façon sophistiquée avec cet homme.

À sa grande surprise, Max lui serra les hanches et dit  :

— Garde tes secrets… (sa voix résonnait de ténèbres intimes à son oreille) pour le moment.

Max sentit la main de Sophia se resserrer sur la sienne et n’eut plus qu’une envie, pencher la tête un peu plus près et coller la bouche contre son pouls irrégulier pour lui faire un suçon. Ce besoin possessif et violent qu’il avait de la revendiquer corps et âme lui tordait le ventre. Il voulait que le monde entier sache qu’elle était sienne, s’assurer que personne n’oserait poser le doigt sur elle.

Il dut faire appel à toute sa volonté pour se ressaisir et mener Sophia jusqu’aux tabourets de bar de la cuisine. Après lui avoir lâché la main, il mit les deux siennes autour de sa taille et la hissa sur un tabouret.

Elle posa aussitôt les mains sur ses épaules. S’agrippa à lui.

Une vague de noirceur engloutit ses iris en un clin d’œil.

— Sophie. (Il lui serra la taille.) Reste avec moi.

— Je suis là.

— Tes yeux.

— Oh. (Elle cilla, mais la noirceur ne se dissipa pas.) Ça arrive quand on déploie une importante quantité de puissance psychique, ou… je suppose, quand on a une forte réaction émotionnelle, ajouta-t-elle, les pommettes en feu.

L’homme qu’il était eu un sourire de satisfaction sensuelle.

— Ça me plaît.

Il se pencha et effleura ses lèvres des siennes, une provocation qui fit palpiter son sexe ; mais conscient qu’il l’avait déjà poussée loin, il passa de l’autre côté du plan de travail alors qu’elle hoquetait de surprise. Elle pivota vers lui sur son tabouret.

— C’était… intéressant, dit-elle.

Sa poitrine se soulevait au rythme de ses inspirations profondes, et sa peau rougie de chaleur semblait l’inviter à y poser la bouche.

Les pulsations douloureuses du corps de Max et son désir incessant l’auraient peut-être consumé s’il n’avait pas prévu quelque chose d’une importance cruciale pour la soirée.

— Laisse-moi finir de préparer cette sauce, dit-il, la voix chargée de désir. Tu veux bien déchirer la laitue pour la salade  ?

Il attendit qu’elle se soit lavé les mains et rassise avant de poser la question à laquelle il lui fallait une réponse pour qu’il puisse commencer à planifier sa désertion, trouver le moyen de la garder pour toujours.

— Sophia… j’ai été patient. (Il serra le poing, car il savait que la vérité n’aurait rien de plaisant, mais ça lui donnerait au moins un point de départ.) Dis-moi où vont les J-Psis quand ils cessent de travailler.

Il y eut un moment de silence.

— Certains sont démis de leurs fonctions assez tôt pour être recyclés à des postes administratifs au sein de la Justice, dit-elle à voix si basse qu’il dut tendre l’oreille pour l’entendre, d’autres deviennent fous, et quant aux derniers… nous mourons.